Accueil > Chroniques laïques d’Afrique du Nord > Sarkozy au pied des Pyramides

Sarkozy au pied des Pyramides

mardi 1er janvier 2008, par Kieser ’l Baz (Illel)

Après son discours indigne de Dakar, le Président et sa cour se sont vautrés au pied des pyramides, ignorant en cela qu’elles sont l’œuvre d’africains, ceux-là mêmes dont il affirmait, avec aplomb, qu’ils ne regardaient pas vers l’avenir et le progrès.

Pourquoi être le chef si on n’a pas le droit de transgresser la loi ? disait Mobutu à un représentant de l’ONU venu le critiquer sur l’absence de démocratie au Zaïre...

Un président français qui ne cesse de bafouer les institutions pour les adapter à sa botte, qui foule au pied la dignité humaine en prônant le libéralisme le plus sauvage, prônant le retour du religieux dans la vie sociale et politique, traitant les immigrés comme du bétail, donnant à voir sa vie affective d’un infantilisme avancé comme bouclier aux foules qui crient dans la rue, ce névrosé s’est permis de venir à Dakar donner des leçons aux Africains lors d’un discours qui restera longtemps dans les mémoires. Plus que tout autre chef d’état, il est LE CHEF s’accordant le droit de transgresser la loi avec une arrogance époustouflante. Mais ce qui se révèle surtout c’est la vulgarité et l’ignorance, cette absence de discernement et ce dédain souverain des limites à toute chose qui annoncent toutes les barbaries. Et, en cela, il se rapproche de ces chefs de clans dont l’histoire récente nous a si souvent tracé les exploits. Plus loin, derrière les artifices et les flash des médias, se profile un dessein bien plus obscure qu’il ne donne à voir.

Henri Guaino a écrit ce discours africain que le Président Sarkozy a prononcé le 26 juillet dernier à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Pas une seule fois le nom de ce physicien et historien africain n’a été cité. Ce qui, en soi, est déjà significatif mais qui fut aussi insultant et méprisant pour un auditoire qui sut rester digne, autant que pour l’« Homme Africain » dont il fut abondamment question dans ce discours torchon. Il est vrai que la figure de ce savant sénégalais cadre mal avec « le drame de l’Afrique, [car] c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain [...] dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, [il] reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin. » Que fit Anta Diop, sinon lancer l’Afrique vers son propre destin ? Sait-on cependant qu’il dut affronter le dédain de ses professeurs français, des ses pairs car il prétendait démontrer que la civilisation égyptienne trouvait ses racines en Afrique ?
Mis en cause par BHL, Henri Guaino le traite d’abord de « petit con » - ça en dit long sur la profondeur de sa rhétorique - puis il s’exclame : « Dès qu’on parle d’anthropologie, on est raciste alors ? Je pensais que c’était fini depuis cinquante ans. » (En effet, il n’a probablement pas ouvert un ouvrage d’anthropologie depuis 50 ans)

« J’assume le discours de Dakar ligne à ligne, mot à mot, à la virgule près. Mais ce discours, c’est celui du président de la République : s’il ne voulait pas le prononcer, il ne l’aurait pas fait. Des crétins y en a toujours eu. Qu’est-ce que vous voulez que je réponde à autant de conneries ? »

(Il l’assume tel un fier à bras vaniteux et ses arguments ne sont qu’insultes et accusations, les arguments de tous les hommes sûrs de leur pouvoir.)

Ha, voilà donc un anthropologue qui s’exprime sur une humanité hors de l’Histoire, l’Afrique dont on dit qu’elle fut le berceau de l’humanité ! Conneries que tout ça, dit-il. L’Afrique foisonne donc de « crétins », si l’on en croit ce célèbre anthropologue africaniste qu’est Henri Guaino car les critiques provenant du continent africain n’ont pas manqué. D’ailleurs BHL n’a fait qu’en reprendre la substance.
H. Guaino reprend à son compte quasi intégralement les préjugés de théoriciens rationalistes - Voltaire, Hume, Hegel, Gobineau, Lévy Bruhl, etc. - et de l’Institut d’Ethnologie de France, créé en 1925 par L. Lévy Bruhl, qui s’appliquent à légitimer au plan moral, philosophique et théorique l’infériorité intellectuelle décrétée du Nègre. Ainsi, la vision d’une Afrique anhistorique et atemporelle, dont les habitants, les Nègres, n’ont jamais été responsables, par définition, d’un seul fait de civilisation, s’impose désormais dans les écrits dès le xviiie s. et s’ancre dans les consciences. L’Égypte était ainsi arbitrairement rattachée à l’Orient et au monde méditerranéen géographiquement, anthropologiquement, culturellement. (On reproduit actuellement ce schéma en usant d’arguments similaires pour exclure le rattachement de la Turquie à L’Europe)

Ces préjugés sont toujours là, rampant silencieusement en attendant leur heure.

Rappelons ainsi que dans une interview accordée dimanche dernier au Sunday Times, à la veille d’un déplacement au Royaume-Uni pour promouvoir son livre, l’Américain James Watson, prix Nobel de médecine en 1962 pour la co-découverte de la structure de l’ADN. s’est dit « foncièrement pessimiste sur l’avenir de l’Afrique ». « Nos politiques sociales se fondent sur le fait que leur intelligence est la même que la nôtre [les Occidentaux blancs], alors que toutes les recherches disent que ce n’est pas vraiment le cas », a-t-il déclaré. Tout en affirmant qu’il souhaitait l’égalité des hommes, le scientifique a pourtant assuré en toute bonne foi que « les gens qui ont affaire à des employés noirs trouvent que ce n’est pas possible (l’égalité des hommes) ». (Interview au Sunday Times 7 octobre 2007)

Ainsi, sans que l’on y prenne garde le discours de Sarkozy/Guaino révèle les racines d’une idéologie funeste, la même qu’un ministre de l’intérieur vomit avec des mots comme « racaille » et « karcher »...

Lentement, insidieusement, le vers ronge le fruit. C’est par un lent travail de sape que Sarkozy a laminé le Front National, ce travail des disciples de Ch. Maurras et de Gobineau continue et quand certains experts nous désignent Sarkozy comme le modèle de l’Homme moderne, affranchi de toute contrainte, libre, etc. on doute de leur sagacité, car, piégés, par les facéties du saltimbanque président, ils ne voient que la surface, fascinés par un mythe en construction. Sarkozy est l’homme de l’obscurantisme, habité par les débris d’une philosophie d’un autre âge.
Il ne s’est pas trouvé un seul anthropologue patenté pour relever cette cynique imposture, il est vrai que ce sont des personnages plutôt discrets, peu familiers des plateaux télé mais ils auraient pu s’indigner dans leurs publications... À part BHL, les intellectuels français, ceux que l’on nomme « philosophes » sur les plateaux télé, n’ont pas brillé non plus par leur pertinence.

2Un intellectuel africain comme modèle2

C’est dans le contexte obscurantiste des années 40 que Cheikh Anta Diop fut conduit à balayer, par une investigation scientifique méthodique, les fondements mêmes de la culture occidentale relatifs à la genèse de l’humanité et de la civilisation. Il a développé sa pensée sur trois plans : l’historicité et l’antiquité de l’Afrique, l’africanité de l’Egypte. Les Africains ont une histoire, voilà une vérité incontournable que refusait pourtant une certaine vision ethnocentriste, morcelante et compassée de la fin du xixe siècle jusqu’au milieu du xxe - la thèse de Cheikh Anta Diop a été refusée en Sorbonne en 1951. Cette histoire plonge ses racines très loin dans le temps, nul ne songerait plus à le contester depuis que certains des plus anciens fossiles d’hommes modernes ont été trouvés en Afrique. Enfin, l’appartenance, au moins partielle, de la culture égyptienne à un fonds africain est acceptée par la majorité des spécialistes actuels de l’archéologie et de l’histoire.
Depuis la publication de sa thèse, Nations nègres et culture (1955), le colloque du Caire en 1974 (Sous le patronage de l’UNESCO, 28 janvier-3 février 1974 : Le peuplement de l’Egypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroïtique) l’appartenance de l’Egypte au monde nègre est passée du statut de théorie de nègre, donc pittoresque à celui de vérité admise par une partie non négligeable de la communauté scientifique.
L’Egypte est à l’Afrique ce que la Mésopotamie et la Grèce sont à l’Europe. Avec Diop, l’Egypte devient patrimoine africain et cette irruption indécente dans la suprématie nordique des sciences humaines nous force à penser les notions d’identité autrement que par l’appropriation, le contrôle génétique, la domination ou le chiffrage.

2La rhétorique du Président, un piège à éviter2

Au détour de ses visites en Egypte, quand Sarkozy dressera le regard vers les pyramides aura-t-il la modestie de penser qu’elles furent l’œuvre d’Africains et non d’une civilisation différente de cet homme africain qui « reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance » (Discours de Dakar) ? On peut en douter, emporté et fasciné qu’il est par un mythe qu’il construit lui-même autour de sa personne. Cet homme a vu son histoire arrêtée aux temps des héros de bandes dessinées. Son ignorance et sa vanité prêteraient plutôt à rire s’il ne s’agissait que d’un parvenu fabriqué à Hollywood ou sorti d’un casino de Las Vegas mais ses facéties de magicien érigées en méthode de gouvernement portent en elle-même un danger, la fonction de Président est porteuse de représentations et de symboles au travers desquels chaque citoyen peut se reconnaître et, ainsi, consentir à se fondre dans le projet commun de sa Nation. En réduisant ces modèles, ces représentations au niveau de ce qui existe de plus superficiel dans nos cultures, il introduit une confusion entre les valeurs philosophiques qui sont aux fondements de l’humanité et le matérialisme le plus immédiat, le plus concret, le plus individualiste. Et cette perte est à la base de toute désespérance.

C’est pourquoi, paradoxalement, il faut laisser faire le président, le laisser s’afficher sous les projecteurs, qu’il se noie dans sa propre boue mais agir sur le terrain est de toute première importance. Relever et critiquer ces facéties manipulatrices ne fait que nourrir son avidité narcissique. Par contre, partout où cela est possible, faire face à ses milices qui agissent en sourdine contre l’immigration, piéger sa volonté d’ériger l’Eglise de Scientologie en institution officielle (visite de Tom Cruisequand il était ministre de l’intérieur), contrer sa volonté libérale et atlantiste... En bref, nous devons nous recentrer sur les valeurs essentielles qui fondent la République : solidarité et fraternité, liberté et égalité. Il y a du travail pour tous tant il est vrai que les partis d’opposition ne savent que faire. Ils ne conçoivent aucune représentation d’un futur pour la France et l’Europe, Sarkozy ne fera qu’une bouchée de ces dinosaures d’un autre temps. Plutôt que de nourrir sa jouissance on peut le prendre sur son propre terrain, l’épuiser, le faire courir sur tous les angles du terrain, l’assaillir sur l’aile droite, sur l’aile gauche au milieu du terrain, dans ses buts... Qu’il tâte ses propres limites !

Et s’il évacue d’un trait les fondements de la République, nous devons d’abord, à l’instar de Cheickh Anta Diop, reconnaître la disparition par épuisement des grands symboles qui participèrent à la construction du monde contemporain. Nous devrons ensuite penser la restauration de la conscience historique européenne, en dépassant le provincialisme nombriliste franco-français, et consacrer nos énergies à élaborer de nouvelles chartes associant les valeurs humaines aux exigences d’une planète en pleine mutation climatique, économique et culturelle. La tâche est immense mais l’Histoire peut être une grande alliée.

2Sources et références2

Discours africain du Président de la République Française :
http://www.elysee.fr/elysee/root/bank/print/79184.htm

Le discours inacceptable de Nicolas Sarkozy ; réponse de l’écrivain et journaliste sénégalais Boubacar Boris Diop à Nicolas Sarkozy après son discours du 26 juillet à Dakar. :
http://www.senateursdesfrancaisdumonde.net/senateurs/actualite-politique/279/le-discours-inacceptable-nicolas-sarkozy.html

Le site officiel de Cheickh Anta Diop : http://www.cheikhantadiop.net/

Quelques remarques sur l’esclavage : L’esclavage, un sujet glissant

Holocauste noir, surtout des chiffres horribles : http://les.traitesnegrieres.free.fr/index2.html


Voir en ligne : Betapolitique