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Aspects de la philosophie africaine

vendredi 4 janvier 2008, par Bamony (Pierre)

Postuler a priori l’existence d’une philosophie africaine paraît absurde. Rien n’en prouve ni n’en fonde concrètement l’existence... selon des critères spécifiquement occidentaux. Changeant de regard, dans l’essence des cultures africaines, dans la profondeur des mythes du continent africain gisent les fondements d’une Philosophie qui est l’expression de l’ensemble de l’Histoire, des connaissances, des cultures et des créations africaines.

Première édition sur Hommes et faits — février 2005.

La philosophie africaine soulève d’énormes problèmes qui secouent non seulement le monde intellectuel africain, mais également certains milieux intellectuels européens. Les questions tournent essentiellement autour de cette interrogation : existe-t-il ou non une philosophie spécifiquement africaine ? Il faudrait, semble-t-il, s’interroger d’abord sur ce qu’est la philosophie dans ses acceptions africaines ; ou plus exactement, il faudrait savoir si la conception ou l’idée même de philosophie en Occident peut s’appliquer dans un autre monde culturel, comme par exemple, le monde africain. Ce qui signifie une analyse préalable de la définition de ce concept’ dans son milieu originaire.

La philosophie, telle qu’elle nous est enseignée, apparaît comme un discours qui comprend et développe des connaissances. Or, le discours qui relève du développement d’une intuition originale ou d’une hypothèse, s’achève, temporairement du moins, par un enchaînement de notions, de concepts qui constituent ici ce qu’on appelle la pensée discursive ou pensée rationnelle. Cet enchaînement se présente sous la forme de jugements. Mais, l’idée du concept philosophique a subi une évolution dans sa définition, dans sa propre histoire, depuis sa genèse que l’on situe dans la Grèce antique (VI-VIIe siècle av. J.-C.).

I - Une brève histoire de la sémantique philosophique

Dans sa forme élémentaire et primordiale, la
philosophie avait pour objet la sagesse (le désir, l’amour de la sagesse), la philêin, en tant qu’activité intellectuelle spécifique -qui a donné lieu à une forme de savoir scientifiquement organisé- voulant désigner trois réalités pour les Présocratiques fondamentalement : l’habilité spécialisée dans tel ou tel domaine du savoir, l’érudition et la sagesse émanant de l’expérience propre appelée elle-même à être dépassée. Pour ce faire, on peut dire que la philosophie relève de la réflexion personnelle en tant qu’interrogation sur la vie, la destinée des hommes et du monde. En ce sens, on philosophe, on pense d’abord pour soi-même. Cependant, selon Pythagore, seuls les dieux sont philosophes (sages), car l’homme ne peut en rien prétendre être sage en raison de ses faiblesses spécifiques. L’homme, en ce sens, ne peut être que zélateur de la sagesse.

Sous l’influence socratique, le mot philosophie a eu à désigner tour à tour l’éloquence, la pratique morale, voire ce qu’on pourrait appeler la culture. Mais avec Aristote, cette définition va s’étendre à d’autres domaines et ainsi devenir hétérogène ; définition dont la validité va traverser tout le Moyen-âge jusqu’à Descartes, voire Kant. Aristote englobe, comme autant de domaines philosophiques, ses ébauches de sciences expérimentales, l’astronomie, les mathématiques, la logique, la métaphysique etc. Aux yeux de Descartes (XVIIe siècle), la philosophie apparaît comme un
grand arbre : les racines figurent la métaphysique, le tronc la physique, les branches issues de ce tronc les autres sciences[1].
Cette définition, même complète, était elle aussi temporaire. En effet, à
partir de Kant (XVIIIe siècle), la philosophie subit une autre conception : elle se divise alors en métaphysique, psychologie, logique et morale. Sans entrer dans les détails de l’évolution qu’allait prendre cette nouvelle définition, disons que chacun de ces domaines, comme la physique, finit par prendre une autonomie par rapport la philosophie à partir du dix-neuvième siècle jusqu’à nos jours. Certes, si on parle encore de philosophie morale, il n’est plus question de philosophie psychologique. Tous ces domaines de la connaissance, nés de la philosophie, sont étudiés en philosophie non pas en tant qu’ils font intrinsèquement partie d’elle, mais en fonction uniquement de ces domaines eux-mêmes.

En fait, la philosophie, dans son acception occidentale, pourrait donc se résumer en ceci : d’une part, elle désigne un ensemble de spéculations personnelles sur des données objectives telles que des points de vue interrogatifs ou discursifs sur la cosmologie, la cosmogonie, la vie et les hommes ou des points de vue sur l’expérience scientifique à une époque donnée ; d’autre part, elle désigne et implique à la fois des principes méthodiques et des éléments de base d’une science quelle qu’elle soit. En raison de sa
complexité, peut-on, en ce sens, parler d’une philosophie africaine ?

II - La position de Paulin Hountondji (Sur la "philosophie africaine" Ed. P. Maspéro, Paris 1980)

Si l’on s’en tient à la définition de la philosophie en tant que savoir scientifiquement organisé, il n’est pas étonnant que les Occidentaux, jusqu’à une époque récente, refusent à toutes les démarches intellectuelles des élites africaines, l’application du terme philosophique.
En effet, les civilisations africaines, productrices de cultures orales, ou
plus exactement, fondées sur des cultures orales, n’ont pas cet exercice intellectuel qui conduit à une rigueur d’analyse et des points de vue sur les phénomènes physiques, morales ou psychiques. Ce refus, que l’on prétend objectivement défendable et valable, il convient de le remarquer, avait un arrière fond de préjugé : l’incapacité manifeste des Noirs à raisonner de façon logique, c’est-à-dire scientifique. D’où l’idée d’une supériorité intellectuelle des Occidentaux par rapport aux populations issues du continent noir. Dans la mesure où la philosophie a conduit la civilisation euro-américaine à cet extraordinaire progrès des idées que l’on sait aujourd’hui, à cette accumulation culturelle gigantesque, à ce grand développement technique et
industriel, et dans la mesure où cette réalité est spécifiquement
occidentale, il n’est donc pas possible que les civilisations africaines
puissent avoir la maîtrise de la philosophie. Il n’est même pas concevable que les Noirs puissent être philosophes ou des hommes de science, dans l’acception rigoureuse de ce terme.

C’est sans doute pour répondre à ces jugements négatifs sur les Noirs que des Occidentaux entreprennent d’écrire des ouvrages habillés du caractère philosophique (tout au moins des ouvrages ainsi nommés) dans le cadre des cultures africaines. L’exemple le plus patent est le livre de R. P.
Placide Tempels, La philosophie bantoue (Éd. Présence Africaine, Paris, 1949). Ce livre, qui a fait beaucoup de bruit en son temps et qui continue aujourd’hui encore de susciter de nombreuses controverses, s’inscrit dans le cadre de ce qu’il est convenu d’appeler communément l’ethnophilosophie. Quelle idéologie véhicule intrinsèquement cette sorte de philosophie ?

Selon l’éminent philosophe Béninois, Paulin Hountondji qui, dans un premier temps, s’acharne à réfuter le bien-fondé de l’ethnophilosophie, celle-ci, à l’origine, a pour but d’instaurer la possibilité d’un dialogue entre les doctes européens. Même si elle est fondée sur l’analyse des traditions de population typiquement africaine, en l’occurrence les Bantou, elle s’adresse d’abord et surtout aux coloniaux et aux missionnaires chargés de l’éducation et de la civilisation des peuples non occidentaux. Ainsi, la culture bantoue n’est pas une finalité en soi. On n’accorde même pas d’intérêt aux Bantous eux-mêmes, producteurs de cette
dite philosophie. Tout se passe au-dessus et hors d’eux. Un discours
intellectuel est instauré par leur biais et à leur propos, mais ils ne
sauraient constituer des interlocuteurs, d’autant plus qu’ils sont malgré eux créateurs de cette dite philosophie. Ils la vivent en la produisant culturellement mais ils s’avèrent incapables de la comprendre en la créant. Quelles sont alors les raisons qui conduisent Paulin Hountondji à réfuter cette soi-disant philosophie ?

a) Ce que cet auteur réfute dans ce type de philosophie c’est, d’une part le caractère malsain des présupposés à partir desquels elle se fonde et se justifie. En effet, elle a pour but de montrer aux Occidentaux que le Noir sait et peut penser presque à la manière occidentale, qu’il détient une philosophie inconsciente. À ce titre, elle vise à le soustraire de leurs préjugés négatifs, à le rehausser en le réhabilitant dans une image digne d’attention et de curiosité intellectuelle de la part des Européens. N’est-ce pas vouloir attribuer aux cultures africaines l’intention d’une revendication mendiante, d’une réhabilitation qui n’a pas lieu d’être, en se fondant justement de tels présupposés ? D’autre part, cette sorte de philosophie a quelque chose d’englobant à la façon des idées occidentales en ce qu’elle nie des points de vue originaux des cultures africaines non bantoues. A partir de la philosophie bantoue, on établit, on
fonde une soi-disant réalité de la pensée qui serait semblable à toute
l’Afrique noire. Ceci revient à dire que les Noirs, dans leur ensemble,
pensent de façon identique et à ce titre, ne sauraient faire preuve de
contradictions qui sont porteuses de dynamisme et de mouvement d’idées. En clair, dans cette conception, on peut dire que même s’il existe une philosophie africaine, elle n’est pas encore mûre pour les grands débats d’idées qui relèvent nécessairement des contradictions telles que les fonde la philosophie hégélienne. Il n’y a de progrès de toutes choses que dans cette logique qui pose des principes pour pouvoir les examiner par la négation et par après les transcender vers une position toujours temporaire.

b) Cependant, que pourrait-on appeler philosophie africaine si l’on réfute l’ethnophilosophie ? Selon Hountondji, la .philosophie africaine se résume en un ensemble de textes "L’ensemble, précisément des textes écrits par des Africains et qualifiés par leurs aueurs eux-mêmes de philosophiques", écrit-il dan son ouvrage Sur
"la philosophie africaine
" (p. II). Cet ensemble de textes se réfère à la vaste littérature africaine œuvres des auteurs Africains.

Toutefois, sans nier le contenu spécifique des ouvrages littéraires dont d’ailleurs on peut extraire une philosophie, la réduction de la philosophie dite africaine au seul domaine essentiel de la littérature apparaît comme une négation de celle-ci. Cette position soulève de graves problèmes. Ceux-ci sont d’autant plus lourds qu’ils rejoignent et fondent les préjugés des Occidentaux sur les Africains, à savoir leur supposée incapacité de discourir suivant les normes et les règles de cette discipline dont l’origine et la constitution demeurent intrinsèquement occidentales. La littérature est un domaine particulier de l’expression africaine et la philosophie, si elle existe, doit relever d’un autre.

Car tous les thèmes ne sauraient s’inscrire dans le cadre de la littérature. Donc, il semble que ce n’est guère de ce côté qu’il faille fonder la philosophie africaine ni même la chercher[2].
Sans vouloir justifier ni valoriser l’homme noir-ce qui n’a pas lieu d’être-
par rapport à ces préjugés, n’est-ce pas contribuer à leur accorder un crédit
que de voir l’essence de la philosophie africaine dans la littérature ?

c) Certes, le souci de Hountondji est de faire prévaloir
l’idée que l’Homme africain, le créateur noir est, tout autant capable que
d’autres, d’expression individuelle qui n’obéit pas forcément à
l’inconscient collectif, à la mentalité commune auxquels on voudrait le réduire.
C’est dans ce sens qu’il recherche, au-delà de l’ethnophilosophie, dans la
littérature qui demeure une création originale, l’expression d’une
philosophie individuelle.

On pourrait bien se poser la question de savoir si cette
idée est à fonder ou si au contraire elle est déjà établie. Dans le
premier cas, les perspectives restent ouvertes et la philosophie individuelle,
originale, naîtra des essais et des controverses de type philosophique sur
les problèmes qui se posent aux Africains dans un hic et nunc
permanent ; et aussi de l’analyse philosophique des données, non seulement
littéraires, mais également de l’ensemble des créations scientifiques
(sciences humaines et sciences exactes) des Africains (qu’ils soient Noirs ou
Blancs). Quant à la deuxième voie, elle paraît quelque peu bouchée pour de
telles démarches. En effet, ou bien l’on continue à cheminer et à
progresser dans le domaine littéraire (ce qui, en soi, n’est pas une préoccupation
philosophique pour les auteurs, du moins a priori) ou bien l’on est renvoyé
au cercle de l’ethnophilosophie. Et de celle-ci, il semble qu’on ne peut tirer
qu’une philosophie qui n’est pas originaire puisqu’elle est fondée d’abord
par des écrivains européens, même si elle relève d’une démarche
originale, c’est-à-dire individuelle.

III - Les paradoxes d’une Philosophie

La réflexion sur la philosophie dite africaine pose
quelques difficultés. En fait, il s’agit, d’une interrogation sur quelque
chose à créer. Il ne suffit pas d’affirmer, de façon péremptoire, que la
philosophie africaine existe puisque celle qui est dite exister est en soi
problématique.

a) Il ne paraît pas, a priori, aisé de réfuter
l’ethnophilosophie dans son ensemble. Quand bien même elle est l’œuvre 
et la
création d’auteurs occidentaux, elle s’inscrit aujourd’hui dans l’ensemble du
savoir constitué sur le monde africain. Car l’ouvrage de Marcel Griaule, Dieu
d’eau
qui entre également dans l’exploitation de l’ethnophilosophie,
reste, malgré tout, dans son contenu, l’expression culturelle des Dogon du
Mali. Ce livre contient des faits culturels qu’on ne peut nier et qui sont
inscrits dans la réalité quotidienne de cette population. En outre, bon
nombre d’auteurs africains eux-mêmes, de formation philosophique, choisissent
des thèmes de réflexion de leurs créations issus de ces mêmes ouvrages ;
des œuvre s qui s’inscrivent elles aussi dans le même esprit d’analyse et de
conception. Ce sont, plus fondamentalement, les productions de ces derniers
qui font de celles des premiers, en l’occurrence, les auteurs européens de
l’ethnophilosophie, un héritage culturel africain désormais indispensable.

Certes, l’ethnophilosophie est critiquable dans son fond,
dans ses buts et dans ses analyses trop souvent généralisantes. Mais elle
est loin d’être entièrement réfutable. Elle n’est pas réfutable en ce sens
qu’il s’agit d’une expression quelconque non du peuple mais des peuples
africains. Dans son ensemble, elle se fonde, hormis ses analyses, sur des réalités
originales à propres des populations africaines données qui, au-delà de
celles-ci, trouvent une essence commune, un rapport commun, non dans le vivre
des peuples africains, mais dans l’être fondamental de ceux-ci. Donc, la
critique de cette dite philosophie réside surtout dans ses formes d’analyses
aberrantes, non dans sa profondeur même. Mais, le devoir des intellectuels
africains contemporains n’est-il pas plutôt de rechercher un dépassement de
l’ethnophilosophie ?

b) En fait, l’investigation qui vise à l’instauration
d’une philosophie individuelle se ramène, en quelque sorte et dans un premier
temps, à l’ethnophilosophie. Cependant, il ne s’agit pas de
l’ethnophilosophie telle qu’elle est conçue jusqu’à présent, à savoir généralisatrice,
mais d’une philosophie d’expression particulière, originale et originaire
d’un individu en tant qu’il est membre d’un peuple, puisque ethnos
veut dire peuple en grec. Dans la mesure où chacun d’eux appartient, dans
beaucoup de cas, non pas à un peuple dans son acception française, le peuple
étant pour les pays du continent africain, en raison des découpages
coloniaux arbitraires du XIXe siècle, un idéal posé vers lequel
ils s’efforcent de tendre, mais au contraire à une communauté humaine plus
restreinte comme par exemple, le clan ou la tribu, les écrits des auteurs
pourraient refléter plutôt l’esprit de ceux-ci.

Ainsi, le dépassement de l’ethnophilosophie, dans son
sens courant, peut se faire par une mise en œuvre de philosophies spécifiquement
tribales ou claniques. L’on ne saurait faire autrement si nous ne voulons
pas nous enfermer ou nous faire enfermer dans les généralisations non fondées,
dans les erreurs commises autrefois par nos devanciers européens, dans les
pseudo philosophies. Si nos pays tendent vers la notion et la réalisation de
peuple, celui-ci serait, une fois réalisé, composé de l’ensemble des tribus
et clans de ces pays. C’est pourquoi, les essais et les analyses d’expression
philosophique conduiront à une philosophie d’ensemble qui sera non pas
l’ethnophilosophie, mais les philosophies africaines, dans La Philosophie
africaine.

IV - Les techniques et la mise en œuvre d’une philosophie

Le problème reste de savoir s’il faut continuer à
appeler philosophie les productions nées de l’ethnophilosophie. Dans ce cas,
il convient de la redéfinir en tant que forme particulière et non
fondamentale de ce mouvement vers la réalisation de La Philosophie africaine.
Cependant, les essais, en tant qu’interrogation sur l’ethnophilosophie, du
fait de leur caractère critique, font incontestablement partie de la
Philosophie africaine naissante. Selon la perspective visant à créer cette
philosophie, il convient et il importe qu’au préalable, nous définissions
nos démarches si, par ailleurs, l’on tient à ce qu’elle s’inscrive dans son
acception occidentale -et il ne peut en être autrement puisque nous sommes
formés suivant la réalité de cette philosophie et que nous sommes conduits
à discourir dans une langue où elle s’est épanouie, langue devenue également
la nôtre par la force des choses-.

a) Il nous faut d’abord une méthode, c’est-à-dire une
voie, un moyen et une marche sur laquelle fonder préalablement nos démarches
respectives. Certes, il ne s’agit pas d’emboîter le pas aux occidentaux de façon
fidèle telle qu’eux-mêmes, à l’origine, durent fonder leurs sciences. Il
est vrai, chaque culture, chaque civilisation humaine possède sa logique spécifique.
Nous devons donc tenir compte de notre logique (ou de nos logiques) qui, sans
doute, n’a rien à voir avec celle des Occidentaux. Nous savons que nos
cultures n’ont pas pour objet fondamental et essentiel la science dans son
acception rigoureuse, c’est-à-dire présente, mais les rapports inter-humains,
le souci de l’ordre et de la paix sociale, de la concordance de la communauté.
Notre méthode va donc consister, non dans la logique mathématique (celle-ci
n’est pas exclue mais elle n’est pas une priorité), mais dans l’analyse des
phénomènes et des problèmes qui sont inhérents aux exigences éthiques et
socio- politiques de ces cultures, si l’on entend par le terme d’analyse la
démarche intellectuelle qui vise à décomposer un texte ou une idée dans
ses éléments essentiels et ses liaisons logiquement sous-jacentes de manière
à comprendre les rapports d’ensemble. Mais, la maîtrise méthodologique ne
se heurte-t-elle pas à quelque difficulté en raison du manque de langue qui
nous est propre ?

b) Notre problème fondamental, dans cette élaboration,
se ramène au manque d’expression écrite qui est spécifique à nos cultures
respectives. Mais, puisque les langues humaines apparaissent comme des moyens
commodes à l’établissement de la communication, il n’y a plus de problème
de langue si nous acceptons l’idée que nous usons de deux de ces moyens, à
savoir le français et l’anglais qui véhiculent entre nous et nos pays nos
informations et nos connaissances. Il semble d’ailleurs impossible d’aller contre ce mouvement qui nous meut nous-mêmes, qui nous emporte malgré nous dans le mouvement général de l’histoire moderne et contemporaine, comme un bateau emporté par les flots. Que pouvons-nous faire sinon nous y résoudre ?
Il est sage d’accepter parfois l’état des choses pour mieux transformer leur réalité par une dynamique personnelle, une volonté intérieure.

Aussi, accepter que nous sommes en quelque sorte Anglais ou Français par les langues que nous parlons, c’est d’une manière ou d’une autre, un moyen d’enrichir nos langues maternelles par des mots nouveaux, un raisonnement différent, une logique nouvelle que nous leur apportons. Être Anglais ou Français ne nous exclut aucunement de l’usage de nos langues maternelles. Le drame serait de les oublier entièrement dans les tiroirs de nos casiers linguistiques.

Dans la mesure où nous sommes piégés par l’éducation occidentale qu’il est vain de vouloir nier, que nous sommes formés dans la logique et la conceptualisation philosophiques occidentales, nous ne pouvons faire autrement que discourir dans cette logique et cette conceptualisation mêmes. Mais, c’est à partir de ce langage enraciné dans la philosophie occidentale que nous bâtirons notre philosophie spécifique, que nous créerons notre
langage original enrichi des mots de nos langues maternelles.

c) Dans ces conditions, l’élaboration de nos
philosophies ne peut trouver ses fondements que dans nos propres cultures. Les sources de la philosophie grecque ont été, à l’origine, la littérature orale et notamment les mythes populaires que véhiculait cette littérature. La science physique elle-même est née des cosmologies et cosmogonies primordiales. Ce qui signifie que, pour nous aussi, la voie est libre pour nous enrichir des mythes surtout, des contes et de la littérature orale de nos communautés originaires afin de pouvoir par après entreprendre des élaborations profondes qu’ils nous autorisent en tant que visions spécifiques du monde.
Une philosophie née des mythes est une philosophie en soi inépuisable ; d’autant plus que tout n’est pas encore exploré malgré les progrès de la science. Car les mythes permettent une riche et diverse interprétation d’eux-mêmes et des réalités qu’ils fondent. À partir du fond inépuisable des mythes, il est encore possible de créer des mondes, de renouveler les choses, d’engendrer des philosophies et des connaissances immaculées. Nous pouvons aussi puiser une grande philosophie esthétique de la profonde sensibilité de <a
href="http://www.hommes-et-faits.com/Dial/spip.php?article68">notre
art, surtout de la sculpture
. Toutes ces belles et harmonieuses statuettes Ifé, Baoulé, ou d’autres sont une source abyssale d’inspiration philosophique.

d) On peut constituer une philosophie également à partir de l’analyse des opinions que contient la littérature orale. Platon avait dit que sa dialectique était scientifique ; son disciple Aristote reprocha à celle-ci d’être uniquement destinée à vérifier la validité des opinions des interlocuteurs par le questionnement assidu ; critique reprise au XVIIe siècle par Descartes à propos de la philosophie d’Aristote jugée elle aussi incapable d’accéder à la vérité en raison de la stérilité de la logique syllogistique .

Dans cette optique, si l’on envisage, dans un premier temps, de créer une philosophie fondée sur l’analyse des opinions, on pourrait parler de philodoxie (doxa voulant dire opinion en grec). Celle-ci conduira, par après, à la philo-orthodoxie ou analyse des opinions qui conduiraient à leur rectitude, leur rigueur et leur vérité, d’où naîtrait, dans un mouvement de progrès continu de l’esprit, la philosophie dans son acception rigoureuse. Il s’agit là d’une démarche à faire et qui est loin d’être moins prometteuse que la précédente.

L’important, dans ces deux perspectives est d’aboutir à la création et à la fondation de La Philosophie africaine. Car il faut, aux pays africains, bien plus de philosophes que d’ingénieurs. Les ingénieurs viennent grossir le nombre de ceux qui, inutiles, siègent dans les bureaux administratifs en les pesant. En effet, ceux qui sont ou qui auraient dû être des inventeurs, des travailleurs infatigables sur les chantiers, même s’ils apportent à l’Afrique un peu plus d’efficacité dans son émergence parmi les économies contemporaines, permettent, par l’amélioration de l’agriculture, à ses habitants de mieux se nourrir, il n’en demeurent pas moins qu’ils n’arrêtent pas par ailleurs de la détruire, de la désorganiser, de l’enfoncer dans le mal profond quant à son adaptation à ces mêmes économies.

Les philosophes, au contraire, sont nécessaires pour systématiser ses morales, panser ses blessures, penser sa destinée et mettre en évidence ses intelligences. Les philosophes seront les docteurs spirituels qui guériront cette Afrique malade à son tour des maux profonds de l’Occident. La grandeur de l’Afrique émergera non pas du côté des ingénieurs et des techniciens, mais plutôt du côté essentiellement des créateurs, des
philosophes, des scientifiques et des hommes de lettre.

Dès lors, postuler a priori l’existence d’une
philosophie africaine paraît absurde. Rien ne la prouve ; rien concrètement ne la fonde également. Pour ce faire, il n’existe pas de philosophie africaine à la manière occidentale. En revanche, il existe des philosophies qu’il faut aller chercher dans l’essence des cultures africaines, dans la profondeur de ces mythes pour fonder La Philosophie africaine en tant qu’elle est l’expression, en son sommet, de l’ensemble des connaissances propres aux cultures africaines et des créations originales des Africains.

A cet effet, deux perspectives se présentent aux philosophes africains d’aujourd’hui (ce terme désignant les auteurs d’essais critiques et d’ouvrages d’expression philosophique) : d’abord, formés à l’école occidentale dans les principes, la logique et la rationalité de la philosophie spécifiquement occidentale, ils peuvent suivre, par des traités et des essais, comme leurs collègues de l’Occident, la progression, l’évolution et le mouvement général des idées et de la pensée occidentales. Car ils ont les mêmes aptitudes à manier les concepts, ils ont acquis le pouvoir de se mouvoir avec aisance dans la rationalité philosophique occidentale.
L’exemple du philosophe Ghanéen du XVIIIe siècle, Antoine Guillaume Amo, élevé dans la culture allemande qui a été auteur d’œuvres philosophiques au même titre que les philosophes allemands de cette époque, prouve bien que n’importe quel homme, originaire de n’importe quelle culture, formé dans les mêmes conditions, peut accéder aux mêmes aptitudes, aux mêmes capacités de création ou d’invention.

Ensuite, et de façon plus intéressante, ils peuvent s’immerger dans les profondeurs de leurs propres cultures d’où ils tireront les fondements d’une philosophie vraie, réelle et nouvelle. Ils peuvent enfin acheminer la philo-orthodoxie ou cette philosophie dite africaine qu Hountondji appelle la "métaphilosophie" vers son achèvement toujours temporaire.

Pierre
Bamony, février 2005


[1]
- Dans ses Principes de la Philosophie, Descartes écrit précisément
ceci : « Toute la philosophie est comme un arbre, dont les
racines font la métaphysique, le tronc est la physique et les branches
qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences qui se réduisent
à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la
morale, j’entends la plus haute et la plus parfaite morale, qui, présupposant
une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de
la sagesse » (J. Vrin, p.42, Paris, 1965)

[2]
- Il est vrai qu’au cours des années 1970 des professeurs
occidentaux, en particulier français, s’étonnaient de voir des étudiants
africains préparer des diplômes en philosophie. Cela leur paraissait
une ironie, un anachronisme puisqu’il est vrai aussi que le préjugé
est fondé de nous attribuer des qualités et des aptitudes
intellectuelles uniquement littéraires.