Accueil > Anthropologie > Sciences sociales > IV - Le messianisme, nouvel instrument politique

Projet de civilisation, imposture et illusion<BR>

IV - Le messianisme, nouvel instrument politique

lundi 15 septembre 2008, par Kieser ’l Baz (Illel)

L’approche juste du monde complexe qui est le nôtre s’ouvre, en apparence, sur des perspectives sombres. Nous croyons avoir perdu toute forme de repères dignes de guider des voies d’investissements politiques ou sociaux. Cette perte n’est, en fait, qu’apparente car il nous reste le formidable moteur de nos convictions et un lieu d’exercice et d’action : notre environnement immédiat.

« N’ayez pas peur ! », c’est ainsi que Jean Paul II exhorta les Polonais à sortir de l’emprise du communisme. Par un subtil détour, un Président français « décomplexe » ceux qui demeuraient figés dans la peur et qui craignaient d’exprimer leur ressentiment contre des ennemis qu’il fallut inventer. Il a fait de cette délivrance un emblème de sa campagne pour briguer les suffrages des français. Délivrance ! Certes mais pour ouvrir quelle boîte de Pandore ? Il ose ! Il fait ce qu’aucun autre avant lui n’avait osé. Nous donnons dans le sensationnel, l’héroïque, le fantastique, bref il gravit pas à pas les degrés d’un Olympe au pied de laquelle on viendra bientôt déposer en sacrifice toutes les victimes expiatoires d’un ordre immuable. Le Pape, dans les années 80, en Pologne, n’était pas le déclencheur de la peur, un régime coercitif s’en était chargé durant des années. Les pays de l’Est européen savent encore ce qu’ils doivent de séquelles à des régimes tyranniques.

Aujourd’hui, un autre pape vient nous tenir des propos identiques, nous signalant qu’il ne faut pas avoir peur de la religion et, il est clair pour lui qu’il s’agit de son Église qu’il veut universelle.

Sous nos cieux, la peur n’est plus « organique », il faut l’entretenir et le thème de la sécurité en est un excellent moteur. Il traîne avec lui, nombre d’avatars : protéger la France, lutter contre la récidive des criminels, etc. L’appétit de la peur pour son autojustification est insatiable. De nombreux faits d’actualité nous évoquent ces peurs sourdes et les activent au point qu’elles finissent par servir de « passeures » à des transformations progressives mais profondes qui orienteront nos sociétés vers des formes en complète rupture avec l’histoire politique des démocraties. Et cette tendance ne concerne pas que la France, la plupart des pays que l’économie de marché a façonnés se trouvent pris par l’inquiétude et la peur. En corollaire, le besoin de préservation et de protection se fait plus puissant mais que veut-il dire d’autre que retour à la pureté des origines ? Pureté des nations, pureté de l’identité et de nos cultures autoproclamées de sources judéo-chrétiennes. (Se rappeler comment Brice Hortefeux envisageait une modification constitutionnelle s’ouvrant sur une ségrégation de fait pour y placer ses quotas.)

Peu avant le débat imposteur sur les modifications constitutionnelles, interrogé par 20minutes (même article), Dominique Rousseau, professeur de droit constitutionnel et membre de l’Institut universitaire de France, réagit à cette annonce : « Changer de constitution pour y inscrire les quotas, contraire au principe d’égalité entre les hommes, revient à remettre en cause des valeurs sur lesquelles repose la société française depuis 1789. Cela n’est jamais arrivé : ce serait la première fois dans l’histoire politique française depuis cette date. Si on va jusqu’au bout, on touche aux valeurs fondatrices de notre société. » Brice Hortefeux continue son travail en profondeur, dans tous les recoins du territoire pour chasser le « sans papier », ce gueux de nos cultures. Ainsi le principe essentiel de la République, l’égalité, disparaît peu à peu, vidant le paysage démocratique de sa substance initiale. On le savait déjà, il suffit d’observer les décisions de justice pour comprendre que la justice n’est plus aveugle, ni équitable, de même l’exercice de la médecine dérive-t-il vers une lente distinction entre médecine de masse et médecine d’élite...
La crise économique qui secoue le monde nous rappelle à tous - mondialement - que les citoyens des pays riches vivent à crédit, que leur confort est constamment menacé car factice. Et, si nous n’y prenons pas garde, emportés par l’émoi que ces événements font naître, c’est le chaos qui menace, la peur qui rampe. Après le danger généré par les émigrés, voilà maintenant que des « spéculateurs » sans scrupules menacent notre symbolique baguette de pain. L’individualisme animal, fruit naturel du libéralisme, est exhorté à se défendre. Peu à peu, le ciment de notre société : la fraternité, ce lien de solidarité qui forge un peuple se trouve menacé par la fragmentation des revendications, l’atomisation progressive de la vie sociale. Un projet global, un idéal pour la France, pour l’Europe ? Ces mots sont désormais vidés de sens car il y a, dit-on, plus urgent.
Si le principe de la laïcité se trouve régulièrement mis en cause, il sera suggéré aux libres penseurs, aux mécréants et aux « apostats » de trouver, ailleurs, une autre culture d’accueil.


Créer des ennemis

En France, depuis une quinzaine d’années, ce combat contre le chaos s’organise : contre les « sauvageons », les voyous, les prostituées, les « coureurs de rue », les étrangers en situation illégale... On matraque les SDF venus étaler leurs plaies dans les quartiers où l’ordre doit régner. Aux USA et dans nombre de pays « modernes », les moyens techniques et des dispositions législatives sont utilisés pour gommer les troubles à l’ordre public. Et la peur facilite le silence, l’absence de critique, la perte de la raison la plus immédiate. Ce combat pour le retour de l’Ordre est lié à une recherche de pureté comme s’il s’agissait de revenir à un état d’harmonie universelle. Aspiration qui impose logiquement l’élimination des agents impurs, ces racailles qui hantent les banlieues, tels des fauves, à la recherche de victimes inconscientes du danger.

Peu importe qu’en France, notamment, la méfiance s’accroisse à l’égard de la jeunesse (Fichier Edvige), il faut un ennemi, mais pas seulement, l’ordre doit porter des symboles et des valeurs solides. Le recours au religieux est donc incontournable. M Kagan, un néoconservateur américain, estime que, pour « façonner le monde » les démocraties doivent s’unir contre « les grands pouvoirs autocratiques et les forces réactionnaires du radicalisme islamique ». (The return of History and the end of dreams)

Au vu d’une partie de l’actualité, une telle affirmation pourrait paraître naturelle mais pourquoi les nations les plus puissantes du monde ont-elles tant besoin de porter le fer contre un ennemi qui lui est considérablement inférieur ? Le Mal a la particularité de s’infiltrer partout, tirant profit des moindres défaillances, c’est pourquoi, le combattre impose une vigilance constante. Il y avait déjà quelque chose de mystique dans les discours de Bush, partant à l’assaut de l’Irak et de « l’axe du mal ». Après l’Irak, c’est maintenant l’Iran qui symbolise ce nouveau diable. Ici, en Europe, nous avons été forcés d’entendre que le prêtre est plus résolument porteur de sacrifice qu’un instituteur. Aujourd’hui le Pape s’invite en grande pompe dans le pays où 1789 avait balayé le pouvoir religieux. En Italie et en Espagne, que ce soit grâce à l’Opus Dei ou par d’autres groupes d’influence, le religieux pèse plus que jamais dans les affaires politiques. Au Canada, le combat pour la liberté de l’avortement se trouve acculé à la défensive par les attaques virulentes d’un cardinal, Jean Turcotte. Ce dernier, bien sûr, se prévalant du respect de la vie et des valeurs sacrées de l’humanité, tout au moins celles dont les prélats ont la mémoire.

Là-bas, on continuera sans broncher, de voir accoster des bateaux de cadavres, là, ce sont des clandestins qui seront morts de faims et de soif dans leur quête d’un autre monde, ici les charters de « reconduite » seront bénis par des prélats promus auxiliaires d’un État qui affirmera ses valeurs héroïques sans complexe. Ils béniront aussi les vaillants combattants qui « iront chercher le pouvoir d’achat avec les dents ». Face à un ennemi impitoyable qui sème le désordre, il faut des guerriers valeureux, conscients qu’ils portent les bannières d’une civilisation cristalline dans ses desseins, universelle et profondément enracinée dans l’Histoire. Il faut investir les forces de la civilisation au service d’un messianisme renouvelé.

La nécessité de l’ordre s’est introduite naturellement dans les slogans politiques, sous l’égide d’impératifs économiques : de l’ordre dans le code du travail, assainir les finances publiques, éliminer les graisses inutiles et se préparer à muscler la gouvernance, tolérance zéro, discours militaires des économistes, incantations guerrières des gouvernants... L’ennemi semble partout !
Nos cultures ont traversé des zones au cours desquelles aux gouvernements rationnels se sont substituées des formes théocratiques de « gouvernance ». Ainsi durant les périodes troubles de la fin de l’Empire romain d’Occident, « l’univers fut aux mains de puissances maléfiques et tyranniques ». Sous cette dictature, le peuple humilié et sans ressource crut en l’avènement d’un ordre nouveau – une forme inattendue de communisme portée par un roi prophète – qui réussit à terrasser le monstre en donnant naissance à une nouvelle civilisation, la nôtre. Pour d’autres prophètes, le mal pouvait être définitivement vaincu par un retour sans faille à la foi primitive. Le messianisme des pauvres désorientés émerge là où survient un processus de rapide changement économique et social agrandissant le fossé entre riches et pauvres. (Jean Delumeau, La peur en Occident)

La peur, encore une fois, revient, avec le retour à l’ordre, son espérance, l’éradication du mal son combat !


La peur, accélérateur de l’individualisme

L’insécurité était au cœur du débat politique bien avant le 11 septembre 2001. Bien des années avant, il fallait déjà lutter contre la violence au quotidien, les actes d’incivilité, la délinquance primaire et la délinquance organisée. L’insécurité évoque également cet état intérieur que connaissent beaucoup de citoyens français et européens devant la mondialisation, le chômage, les délocalisations, le manque de repères dans un monde mouvant et incertain auquel rien ne les a préparés – ce qui signe d’emblée la faillite du système éducatif et de l’information... Il touche également les représentations que l’on se fait de l’avenir : les retraites, la place de chacun au sein d’une Nation ou, plus prosaïquement, de « ma cité ».

Il réfère également à une autre forme de quête beaucoup plus intime, celle du corps et donc des atteintes dues à la maladie – on l’oublie souvent... Une angoisse est toujours diffuse et c’est pour cela qu’elle a besoin d’être nommée. Une angoisse n’a véritablement de prise que si elle frappe à l’intime.

La campagne récente de vigilance contre la dépression, lancée au printemps 2008, fut, à ce point, très significative. Voilà donc un mot, simple, direct qui parle à plusieurs niveaux de nos vies quotidiennes. Mais il ne prend de sens qu’à travers des systèmes de représentation, des images et donc de l’émotionnel. Il n’existe, derrière une expression aussi redoutable, aucune notion rationnelle « instruite », au sens où des arguments scientifiques ou historiques seraient posés pour étayer les discours, pour justifier des mesures concrètes qui seraient alors inscrites au sein d’un projet de société. Au lieu de cela l’émotivité est érigée en principe non seulement, de gouvernement mais aussi de lien social sans autre justification que ces arguments qui signent un retour à des réflexes archaïques. Par ses vertus agglutinantes le mot regroupe des peurs fondamentales de nos sociétés, lesquelles découlent de tout autre chose que de la violence incivile de quelques turbulents et les solutions que l’on prétend apporter doivent être simples, efficaces et immédiatement réalisables. Nul doute que l’on franchit la ligne rouge qui sépare le profane du sacré...

Si, en France, les notions religieuses de la délivrance et de l’espérance surprennent, il y a bien longtemps qu’elles fleurissent dans d’autres pays.


L’exorcisme, outil de pouvoir

On pense sans doute que le recours à l’émotionnel résulte de l’immaturité affective d’un Président. Nous aurions tort de négliger ainsi le caractère emphatique de l’appel aux sentiments car, à l’émotivité comme règle de gouvernement, s’adjoint un complément indispensable, un remède divin, de vertu religieuse, l’exorcisme.
La Démocratie, en France, est menacée par une perversité politique : la théocratie laïque. Il n’est pas nécessaire d’être un prélat pour en appeler aux « grandes forces de la vie », aux puissances de la foi. Durant les grandes campagnes de l’Inquisition, au cours des XVIe et XVII e siècles, les grands exorcistes étaient des profanes.

Toucher l’émotion, c’est toucher l’instinct, c’est réveiller les pulsions les plus archaïques qui gisent tapies au fond de chacun. L’effort de civilisation consiste, la plupart du temps, à ériger des barrières puissantes, celles du lien social, celle de la solidarité, en rempart aux titans des passions déchaînées. Et c’est pourquoi il n’est plus question d’Égalité ni de Fraternité et nous ne sommes plus libres. Si la cohérence fondamentale de notre vie est menacée par les sombres nuages du Chaos et de la désespérance, il n’est pas d’autre réponse que d’éradiquer toute forme d’hérésie en désignant un ennemi, des ennemis. Au diable les grandes valeurs, voici venu le temps des prophètes !
Les mouvements politiques conservateurs ont toujours pris à leur compte des slogans fondés sur le renouvellement de la vie – « Ordre nouveau » – sur la victoire de l’ordre face au Chaos, sur la réhabilitation des valeurs fondamentales de la pureté – de la Nation d’abord, du sang ensuite –, sur la puissance de la foi et de l’espérance. Martin Wolf note, à juste titre, que la puissance modèle de toutes les démocraties oscille actuellement entre deux formes de pouvoir représentés par McCain et Obama. « Le premier se cherche des ennemis, tandis que le second préfère conclure des accords. Le premier est manichéen, tandis que le second se montre conciliant » (Le Monde, supplément Économie du mardi 9 septembre 2008, p. IV) Mais, au fond, ajoute-t-il, il s’agit, derrière, de moyens distincts pour protéger la puissance militaire et économique des USA, de préserver ce formidable modèle d’organisation que représente cette puissance, pourtant sur le déclin.

La France, pensons-nous, est porteuse de modèles, ceux des idéaux de la Révolution et de la Convention des Droits de l’Homme. Dans cette période trouble qui s’ouvre aux Français mais aussi aux Européens, gageons que les dirigeants politiques français sont observés avec attention par leurs partenaires. Et si cet artifice aveugle qui consiste à boucler sans ménagement les jeunes délinquants, réexpédier des « sans papiers » au frontières, pour recouvrer l’ordre public, diffuse ses nuages d’illusions, alors les valeurs de la Démocratie seront menacées et pour longtemps.
Avons-nous le choix, entre des protestations, apparemment inutiles, contre les outrances du pouvoir et la passivité silencieuse ? Si nous nous laissons prendre par la fascination des slogans messianiques qui visent au plus bas des instincts, si nous nous laissons aller à la puissance des mots cathodiques, alors le renoncement n’est pas loin. Notre conscience se dissout dans une atomisation confuse du monde. Nous nous engageons dans un tunnel de passions et de déchaînements qui sont les réponses des uns - jeunes, exclus du champ social et les esprits novateurs - à l’arrogance des autres. Le combat est perdu d’avance. Les défis qui attendent les citoyens modernes imposent de s’extraire de la confusion de masse pour revenir aux éléments simples de la proximité, là où les choses gardent un sens banalement humain, là où nous mesurons le contour de nos actions et de leur portée.

Que faire alors contre la formidable puissance de ce pouvoir ? Il nous reste les choses simples de notre environnement immédiat, là ou, pour chacun, nous pouvons trouver un horizon. Miner ses forces au fondement, rien n’est plus efficace contre un Titan, là où notre connaissance du terrain surpasse sa vigilance. Souvenons-nous du colosse aux pieds d’argile ! Il est dans le pouvoir de l’individu d’opposer sa conviction humaine au pouvoir du géant.
La peur est un agent au pouvoir contaminateur puissant, elle conduit au combat. Devons-nous entonner un chant guerrier « afin qu’un sang impur abreuve nos sillons » ou bien préférons-nous d’autres formes de lutte ? Dans des avenirs proches, ces questions risquent d’être d’actualité.

Pour ma part, au « N’ayez pas peur ! », je répondrai : « Pourquoi aurais-je peur ? je sais ce qui m’importe le plus et nul prélat ne saurait me dire ou m’enseigner la voie juste. »

Lire, sur le même propos, l’article de Memorial 98
Benoît XVI encourage les intégristes antisémites


Voir en ligne : Ordre et barbarie


Pour participer ou suivre la discussion sur cette série d’articles Projet de civilisation, imposture et illusion, rendez vous sur Agoravox
ou sur Betapolitique