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Journalisme citoyen, rumeur, conformisme et machisme

vendredi 26 décembre 2008, par Laïachi Bougrine

Un débat serpente sur le web à propos du journalisme citoyen comparé au journalisme classique des médias que l’on connaît. Des blogueurs vont même jusqu’à affirmer « C’est évident que les blogueurs sont de meilleurs journalistes que les pros ! » (Vendredi n° 10 dernière page)


Un titre de Une du dernier Vendredi m’a fait bondir : Des idées neuves pour 2009, et Quand le net fait l’actu...

Un débat serpente sur le web à propos du journalisme citoyen comparé au journalisme classique des médias que l’on connaît. Des blogueurs vont même jusqu’à affirmer « C’est évident que les blogueurs sont de meilleurs journalistes que les pros ! » (Vendredi n° 10 dernière page)
Un autre renchérit à propos de la crise financière : « Il n’y a plus qu’Internet pour fournir des articles de qualité sur le chaos en cours »

Il ne faut avoir peur de rien ! S’il en est vraiment ainsi, effectivement notre vie n’est faite que de la crise actuelle, qu’il n’y a pas d’autre personnage important au monde que notre Prince Président, que la seule femme au monde qui mérite les sarcasmes ou les louanges : c’est la princesse Carlita ; la bague de la Garde des Sceaux est le bijou de l’année...

Avec ce journalisme-là on se demande de quoi le monde est fait et la crise de civilisation a de beaux jours devant elle... des rumeurs qui se répercutent à l’infini, des informations non vérifiées qui s’amplifient et finissent par s’imposer comme de véritables parasites de l’info.
Voilà Julien Dray sur la sellette et c’est une myriade d’articles qui répercutent la nouvelle pour ne dire qu’une chose : Tous pourris ! Et un célèbre auto proclamé chroniqueur de Agoravox de s’emparer du sujet en dépit de toute prudence, sans accès au dossier, pour mélanger Dray, le Watergate et Pétain, concluant d’un trait de génie : « La politique c’est comme le boudin, faut que ça pue la merde mais pas trop. Le jour où les gens en auront marre, ça pètera. »

(Une info non vérifiée : c’est pas le boudin qui « pue la merde » mais les andouillettes.)

Ce journalisme se congratule à l’envi et si l’on creuse un peu on constate que les blogueurs prennent leurs infos dans les colonnes des journaux, sur les écrans télé et ils se contentent d’en faire des commentaires plus ou moins bien écrits, le plus souvent bourrés de fautes d’orthographe et de syntaxe, publiés en dépit des règles typographiques les plus communes. Sans parler des titres inspirés de la presse people.

Et ça ose se prétendre meilleur que les médias classiques ?
Sur la crise, durant quelques semaines, nous avons eu droit à un bruit de fond continu aussi puissant que celui du TGV passant sous un pont. Les plateformes comme Agoravox ou Le Post se sont gorgées d’articles aussi ineptes les uns que les autres. Même le « Café du Commerce » aux heures d’affluence n’a jamais fait mieux.

Sur Agoravox, le 20 décembre, quels sont les titres les plus lus ?
Tentative d’attentat à Paris : le Front révolutionnaire afghan revendique
La photo du président Sarkozy courant dans Bruxelles : à l’intention d’une peuplade de naïfs ?
Rachida Dati et les histoires de famille des Hauts de Seine
Les Shadoks sont-ils au pouvoir ?
Photos interdites quand la police matraque les lycéens
L’inconséquent Frédéric Lefebvre...
Le petit chaperon rouge revu et... corrigé
Sarkozy est transparent sauf quand...
La naissance du Front révolutionnaire afghan au Printemps Haussmann !
Eric Zemmour, l’incompris

Et aujourd’hui, Julien Dray et les vacances du Prince talonnettes
J’oubliais la formidable nouvelle : Grand Jeu Concours : toi aussi, jette ta godasse sur la tête de George Bush !
Le monde tournera mieux après ! Le lanceur, un journaliste irakien a pris d’énormes risques, il sera sûrement condamné mais cela fait partie des dommages collatéraux dont la presse alternative parle peu...

Sur les autres plateformes fédératives c’est à peu près la même chose. Elles se renvoient, comme autant d’échos d’une même rumeur, les mêmes articles sélectionnés au nombre de clics

On colle à l’émotionnel, au fait sanglant, spectaculaire tels que les médias traditionnels nous les présentent. Rien de novateur, pas d’idées, pas de prospective ni de véritable analyse.

Il y a aussi une formulation qui gagne en puissance : la prévision catastrophiste ou apocalyptique, le titre Krach et survie de l’espèce n’est pas rare en ce moment. Cela fonctionne, accrédite et appuie la gouvernance de la peur qui, elle, est calculée, mise en place avec application.
Ha, lisez : Les fins du monde !, vous aurez peur.

Ces médias alternatifs ne font qu’exagérer le recours au sensationnel, le plus souvent de nature pessimiste et déprimante. Le tout s’enfle ensuite en une rumeur que la foule valide alors comme vérité. « Vous voyez, je vous le disais aussi ! »

Là où l’on voudrait donner du sens, on fait tout pour le supprimer. La gouvernance de la peur réussit à étouffer toute velléité de novation. Ceux-là même qui se veulent « autres » se trouvent pris dans la nasse du pire conformisme qui soit, abruti par le renoncement.

À les lire on oublie qu’il existe des disciplines scientifiques qui pourraient donner des idées nouvelles, des lieux de cultures où s’épanouissent probablement les idées créatrices de demain. Mais on ne peut pas laisser émerger l’underground en restant chez soi collé à son écran et faisant la récapitulation des écrits de tous les blogs et de toutes les news qui circulent avec, pour seul objectif, d’en faire un papier au titre ronflant mais au contenu qui ferait pâlir de honte un élève de première.

Surtout que la technique de veille appliquée à Internet qui s’appuie sur les flux RSS repose, non sur une méthode de veille documentaire mais de traquage des sites inscrits. Cela veut dire que plus votre système de communication est élaboré, plus vous avez de chance d’apparaître dans ces flux fédératifs. De plus, le calssement hiérarchique se fait sur la base du nombre de clics de chaque site inscrit. C’est une manière de propager à l’infini la rumeur, le consensuel et l’émotionnel.

On se retrouve donc dans un système totalement endogamique qui s’auto-alimente mais qui conduit, par démesure, à sa propre destruction car il n’est porteur de rien sinon d’une émotion qui s’éteint à chaque nouveauté, opportunément servie par des flux d’informations soigneusement sélectionnés par les « élites ».

Sans compter sur les mensonges et dissimulation qui seraient, dit la rumeur, le privilège de médias à la botte du pouvoir. Un auteur répond à une polémique née sur Agoravox à propos d’un article de Marianne, or Manuel Atréide qui répond en se prétendant modérateur n’existe pas sous ce nom - on le croit et on suppose qu’il est donc inscrit sous un pseudonyme - sur le site Agoravox vante la transparence du site. On appréciera ! Comment veut-on que l’internaute-lecteur s’y retrouve ?

L’auteur n’a pas d’autre réponse que de nous dire : « Croyez-moi ! » De plus le système de repérage des auteurs sur ce site est si opaque qu’il est impossible de livrer à l’auteur un message personnel.

Peu de femmes publient sur ces médias internet et on les comprend. Dès qu’une femme publie un article sur un problème de mœurs on la stigmatise et elle doit d’abord réagir à cet assaut de commentaires salasses, graveleux et machistes avant de devoir répondre à de rares commentaires sur le fond.
Une femme produit-elle un témoignage et l’on pourra lire les commentaires offensifs de tous ceux qui se réclament de la raison et de la logique. Les blogs sont un lieu formidable d’expression du conformisme le plus rigide et le plus machiste qui soit.
Que l’auteur soit une femme, jeune de surcroît et elle aura droit à toutes remarques que sa jumelle pourrait entendre en entrant dans un bar au fond du Texas.
Que l’auteur soit une femme, jeune et apprentie journaliste et elle renoncera définitivement à publier sur ces plates formes.
Femme, jeune et journaliste c’est l’infamie suprême sur une plateforme fédérative du web.

Or les rares femmes qui osent défier ces pitoyables débordements d’invectives abordent souvent des sujets qui ne font pas forcément la une des médias mais qui se révèlent souvent dignes d’intérêt.
Un sujet chaud : la religion. Il suffit décrire ce mot pour que l’on ait une somme interminables de commentaires sur les méfaits de l’Islam, citations du Coran à l’appui. Ici, religion se confond avec Islam et Islam avec radicalisme.

Abordons le problème de la laïcité et l’on aura droit aux pires effets de l’ayatollisme laïc.

Parlez du problème Palestinien en révélant comment Israël bafoue les droits les plus élémentaires des personnes et des biens et vous risquez gros si votre article passe au travers d’une censure rampante.

Si l’on veut faire une étude sur la transmission des préjugés et des idées reçues qui circulent dans notre société de gallinacées, on lit les blogs et Vendredi vous fera une récapitulation hebdomadaire...

Le lambda qui s’auto déclare journaliste citoyen est un modèle de narcissisme et d’égotisme, souvent arrogant et savant sur tout. Il vous écrit un article époustouflant de prétention, sur la génétique, l’anthropologie, sur les mœurs, sur la pédocriminalité, la justice, sur la crise de civilisation... Il est toujours prompt à vous livrer son sublime savoir. Il relit avec avidité les manuels scolaires qu’il avait laissés de côté, il en extrait quelques citations d’auteurs au nom ronflant : Husserl, Hegel, Platon et même Théophraste - ce sont les articles les plus prisés et les plus lus, chacun se prend pour Bourdieu ou E. Morin - sont appelés à la rescousse d’une consternante nullité, mal écrits de surcroît.
Alors que l’on pourrait profiter de ces outils sophistiqués pour créer de véritables réseaux sociaux, donner de l’écho à des informations locales, qui, elles, peuvent être facilement vérifiées et contrôlées. Cela, les médias classiques ne le font pas, ils ne savent pas le faire et l’autoproclamé chroniqueur citoyen préfère nous inonder de ses diarrhées scripturaires !

L’apparition des blogs et de certains sites amateurs pouvait laisser craindre ou espérer que la production exclusive de l’actualité pourrait échapper aux professionnels des médias et être contrôlée par les individus, les sources, dans un mouvement toujours renouvelé, jaillissant de tous côtés sur Internet. L’activité journalistique amateure, le « journalisme citoyen », aurait pu produire des « nouvelles » au sens de contenu des actualités. Pour l’instant, cette possibilité paraît pourtant ne se réaliser qu’exceptionnellement. Les blogs sont essentiellement consacrés à l’expression de soi et aux commentaires, ils constituent en cela un outil de réseau social non centralisé et non contrôlé, important au moment où l’individu est noyé dans l’anonymat de l’urbanisation intensive. Cette particularité de diffusion du lien social est peu soutenue, mal connue et pourrait souffrir des dispositions que la plupart des pays souhaitent prendre pour contrôler Internet.

Les blogs centrés sur l’information et l’actualité se regroupent selon deux formes d’expression : les blogs politiques - dont l’idéologie est plus ou moins clairement affichée et les plateformes indépendantes - type Agoravox (On peut aussi penser à Yahoo et Reuters qui se sont entendu pour distribuer les photos des citoyens sur leurs sites, et dans le cas de Reuters, sur son fil de presse mais, dans ce cas, le citoyen ne contrôle pas le contenu de son message).
D’une manière générale, ils ne font pas l’actualité, ou rarement, ils traitent une information fournie par les médias professionnels ou par d’autres blogs. Il arrive que certains contenus sur Internet fassent la nouvelle dans d’autres médias hors Internet, c’est ce que tente d’exploiter le média nouveau Vendredi. Associated Press a conclu une entente avec un portail citoyen canadien, NowPublic.com aux termes de laquelle l’agence AP distribuera en syndication des nouvelles produites par le portail civique dans ses fils de presse. En Europe on est encore loin d’une telle synergie tant les deux camps se vouent une méfiance réciproque.

L’initiative amateure ou citoyenne est pourtant stimulée par les outils techniques dont les caméras et téléphones vidéos qui peuvent diffuser une information de première main qui se répercutera sur Internet et les médias ordinaires. Cette capacité citoyenne de proximité avec l’événement demeure encore exceptionnelle ou due au hasard (catastrophe, accident, etc.) ; elle manque de cohérence et de rigueur mais elle s’avère utile dans de nombreux cas - Palestine, Thaïlande, Birmanie, Chine, etc. Mais la diffusion de la nouvelle dépendra de la hiérarchisation souvent imposée par les médias professionnels...

Il est un autre domaine où le journalisme citoyen aurait pu produire de la nouvelle : la diffusion de nouvelles idées, tant du point de vue scientifique que philosophique ou littéraire, plus globalement artistique, notamment en Europe, ou les modes et tendances demeurent concentrées entre les mains de quelques élites. Or, la vulgarisation des nouvelles à caractère scientifique - même en climatologie - est peu répandue, quant à la diffusion de nouvelles tendances artistiques ou philosophiques, elles dépendent aussi du journalisme professionnel, souvent sous sa version papier.

Recueillir une information locale de première main, l’amplifier, l’analyser, la décortiquer et en faire un sujet de fond articulé à des aspirations plus globales et enfin soumis à débat - l’affaire récente du film produit par des prisonniers sur les conditions de leur vie carcérale est exemplaire - serait une véritable avancée. Voilà une première idée à creuser.
Poulie de transmission des injustices subies, de la vie quotidienne de chacun, relater des expériences nouvelles en matière économique, sociale, etc. (par exemple) c’est une voie possible, parmi bien d’autres, pour le journalisme citoyen.

Traduire des blogs d’autres pays, entretenir des liens avec ceux qui, ailleurs, se battent pour faire émerger un monde nouveau, révéler combien la notion de droits de l’Homme est bafouée...

Le journalisme de blog est un petit enfant conformiste et râleur des médias traditionnels, il exprime sa frustration et sa rage de nanti, qui ne sont même pas celles de la rue et des couches sociales qui peinent, non c’est le grondement d’enfants gâtés (blettes et cyniques) d’individualistes ou de pseudo intellectuels qui croient avoir des idées mais qui se contentent de mettre en forme du consensuel et du resucé. Sur Agoravox ils sont nombreux ainsi à nous faire part de leur petit délire du jour, et ça marche, ça fait du clic et même Vendredi en parle !
Un exemple pour rire : un auteur inconscient de sa vanité nous annonce le 20 décembre : « oui ou non en récession. En fait il ne s’agit ni d’une récession, ni d’un krach, mais d’une crise systémique (crise du système). De quel système (...) »
Un scoop ! Certain qu’il le pense ainsi.
Un autre :
« Ça ne vous saoule pas un peu, le Vendée Globe ? »

Un article pour ça ! Oui, ça nous saoule ! Dans ce cas, use ton clavier pour autre chose, mon gars.

Les propriétaires de ces blogs ou de ces plateformes fédératives ne peuvent qu’approuver puisque c’est aussi la course au clic qui conditionne et distribue les flux publicitaires. C’est ce qui rend les sites concerné rentables ou non. Aucune raison que cela change.
Les internautes et « journalistes citoyens » se plaignent du matraquage des « médias » mais ils ne font pas mieux et amplifient même cet effet de masse, jouant tout autant sur l’émotionnel et le fait divers. Si bien que l’on retrouve sur le web les mêmes infos, les mêmes sujets que sur nos écrans.
Bruit de fond sur un champ de course ! Bêlements d’un troupeau de moutons affolés, rien de plus. Le journalisme citoyen français n’est pas près de naître.
Journalisme moutonnier, rigide, satisfait de lui, lieu de publication des écrits de quelques egos surdimensionnés et touche-à-tout. Agoravox en est un exemple flagrant alors que cet outil pourrait voir se développer d’autres contenus plus diversifiés, plus solides et argumentés. Faut-il encore que les propriétaires de ce média se donnent la peine de construire une véritable structure participative.


Nous avons reçu un message de Manuel Atreide

petit mail d’erehwon, en date du 13/02

Petit complément utile à votre article :

Manuel Atréide sur agoravox :

http://www.agoravox.fr/auteur.php3?id_auteur=10102

Petite preuve d’existence ?

Allez, encore une autre, ou mon pseudo est donné comme faisant partie des modérateurs du site à cette époque :

http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=8843

Pour le reste, et afin, si vous le jugez nécessaire, de finir de vous prouver mon existence, ma tangibilité, je suis prêt à vous rencontrer physiquement ! Oh, pas dans un pugilat, ne craigniez rien, il existe des rédacteurs amateurs sur le web qui ne cherchent pas tous à massacrer les journalistes professionnels.

A vous de voir. Si vous cherchez de l’info à donner à vos lecteurs, ce qui est sans doute la base de votre métier, vous avez les moyens de le faire sur ce (tout petit) point précis.

Cordialement

Manuel Atréide