Accueil > Psychologie > L’inceste psychologique

L’inceste psychologique

lundi 20 février 2006, par Kieser ’l Baz (Illel)

Faut-il craindre les contenus de ses fantasmes ? Surtout lorsqu’il s’agit d’inceste. Nous aborderons la question à travers une série d’articles consacrés à cette question. Nous y découvrirons que loin de se restreindre à la sphère personnelle, certains signes de l’imaginaire laissent penser que notre culture est ébranlée...

Communiqué


Sur dix de vos amis, trois ont subi des violences dans l’enfance. Parfois durant plusieurs années.


Ils n’en parlent jamais ? Cela vous étonne ? Pas nous !


Vous avez déjà entendu parler de la pédocriminalité, la presse en fait ses Unes mais connaissez-vous cette violence sourde que l’enfant subit, souvent de l’un de ses parents ?


[Parlez-en autour de vous, aidez-nous à lutter contre l’inceste, la pédocriminalité ordinaire, celle qui existe en sourdine, dans les familles.->cavacs-france.com


Sur les forums auxquels je participe, par mail ou de vive voix la question du fantasme agent est souvent posée, Le fantasme, le rêve ont-ils une implication dans la réalité physique objective ? Doit-on craindre les fantasmes et toutes les fantaisies de l’imagination ? Pourquoi ne pas voir alors dans les rêves une préfiguration de notre propension au mal ou à la morbidité ? Le rêve serait-il porteur ou incitateur d’un passage à l’acte ?


Certains se sont appuyés sur les rêves d’enfant pour assurer que celui-ci cultivait une certaine propension à la perversité. L’enfant pervers polymorphe de Freud ! Que de littérature vaine en plus d’un siècle pour tenter d’estomper une telle aberration psychologique ! Mais les fausses vérités sont plus coriaces que le chiendent !


Dans une société où tout doit passer au filtre du contrôle conscient, il est évident que le rêve, sous son aspect volatile et inconstant pose problème. Voilà un insecte bien capricieux et, pourquoi pas, dangereux, compagnon du diable en quelque sorte.


Si nous réduisons la dimension du rêve à la réalité, bien sûr tout est à craindre. Mais qui pourrait contrôler ses rêves et l’activité de son imaginaire au point d’en faire un modèle de convenance ?


St Augustin qui faisait des rêves torrides convenait qu’il n’avait pas d’influence sur eux, il en déduisait donc qu’il ne fallait pas tenir compte de leur contenu au plan de la réalité,


Mais dans ce jeu entre le JE qui rêve et cet autre qui parle à travers eux, de quoi parle-t-on ? Qui est JE ? Non pas qui suis-je mais au préalable qui est cette entité JE ?


Dans nos sociétés JE invente, fabrique, contrôle, mesure, dissèque et mémorise tout ! JE paraît au centre et la périphérie. Se nomme ainsi la Conscience, propriété de l’Homme blanc, elle se veut universelle et propriétaire de toute forme de connaissance. Si l’ethnologue connaît bien la tendance ethnocentrique de l’Homme Blanc du Nord, le psychologue, lui, n’a pas encore intégré l’incontournable relativité de son savoir, Œdipe ? Complexe universel ! L’inconscient poubelle de l’histoire individuelle, certitude universelle ! En quelque sorte, tout ce qui surgirait hors de la conscience serait un pur produit de la Schéol, ancêtre de l’enfer. La création, la faculté d’invention ? Des avatars opportunistes de quelques résidus de poubelle, des coïncidences fructueuses !


De tout temps les humains ont inventé des cosmogonies qui permettaient, un moment donné, de rendre une cohérence au monde. Mais fallait-il encore que ces cosmogonies soient opérationnelles, qu’elles collent aux faits d’une part et qu’elles les anticipent d’autre part.


Si nous souscrivons à l’idée d’un JE dominateur, doté d’une Conscience universelle et que nous regardons le monde alentour, l’idée diabolique nous prend alors de douter que tout cela soit cohérent...


Du point de vue du Diable


Inspiré par un Diable imaginaire, supposons donc que notre conscience ne soit plus au centre de tout mais le simple outil d’un Autre qui reste à définir. Cela suppose qu’il existe une instance qui dicte ou cherche à dicter des contenus et des actes à la Conscience outil. Quid alors du fantasme cruel et meurtrier qui me démontre que mon voisin est un dangereux prédateur ?


La loi simplement ! En tous lieux les Hommes ont édicté des lois pour tracer une limite entre ce monde et celui de l’Autre. Certaines choses sont interdites, cela dépend des lieux et du temps mais il existe des interdits qui durent, que tous les peuples du monde ont adoptés. L’interdit de l’inceste semble être le seul... À quoi servirait donc cet Autre qui parle au travers de nos fantaisies imaginaires ou dans nos rêves ? Et si cet Autre avait besoin de JE pour exprimer, inventer, créer et transformer le monde alentour ? Pour le mieux ou pour le pire ? Le pire diraient les intégristes du contrôle de la Conscience ! Le mieux diraient d’autres, à condition de tisser une alliance entre l’Autre, ses monstruosités, ses outrances et sa puissances et JE qui serait alors seul juge de l’opportunité de la mise en place d’un diktat venu d’ailleurs.


Voilà JE, outil mais également instance de discernement entre la loi intérieure et la loi des humains,


Pour ce qui touche à la transgression du tabou de l’inceste et à la pédocriminalité cette relation, cette alliance entre la conscience et son éthique et les forces de l’Autre, s’avère altéré.


Le point de vue du Diable échappe à celui de la Conscience qui contrôle mais il se pourrait fort bien qu’il soit plus opérationnel et porteur d’invention qu’il n’y paraît.


Dans la mise en place nous avons les acteurs suivants :


La Conscience, le Moi-JE,


L’imaginaire que d’aucuns nomment Inconscient,


La loi.


Nos deux derniers acteurs définissent chacun un espace :


La loi définit un espace commun dans lequel la vie est possible en toute harmonie, dans un réseau d’échanges fondés sur les sentiments. Lesquels définissent deux grands secteurs d’exercice du sentiment : l’altérité et l’altruisme. Pour l’altérité la haine, pour l’altruisme l’amour,


 


L’imaginaire se comporte comme une source puissante mais aveugle.


Le JE en dispose dans un sens particulier, lié au circonstances, au temps et aux nécessités dictées par la Loi. Parfois cette dernière s’avère inapte à donner aux humains la paix et la prospérité qu’ils espèrent. Alors, peut-être l’Autre se prend-il d’envie de dicter une autre loi. Malheur à celui qui serait porteur, un temps donné, de la parole séditieuse de l’Autre, pour inventer de nouvelle attitudes. Nous ne parlerons pas ici des ces nouvelles attitudes que nous n’avons pas la prétention de connaître. Mais nous évoquerons combien, à certains moments, la loi des hommes devient anachronique. Cela touche selon nous, nos attitudes collectives et individuelles face à un tabou universel, celui de l’inceste et sa transgression.


En quoi la réalité intérieure de l’inceste est-elle en complet décalage avec la réalité physique du même crime ? L’une et l’autre ne sont porteuses d’aucune équivalence. C’est même dans une sorte d’alliance entre, d’une part, l’acceptation de l’inceste dans l’imaginaire, d’autre part, son interdit dans la réalité physique objective que résident les germes d’une invention de nouvelle attitudes individuelles et culturelles. Or, malgré des événements largement rapportés par les médias, nous pensons que la transgression du tabou de l’inceste bénéficie d’une loi du silence qui s’apparente à de la tolérance.


Il serait donc dit que l’alliance entre l’inceste dans l’imaginaire et son interdit dans la réalité commune serait source de futur. Mais il faut aussi ajouter que la confusion, avantageuse sous certains aspects, entre l’un et l’autre conduirait à une vraie catastrophe culturelle. Des événements récents nous portent à être pessimiste sur ce point.


Du point de vue de l’enfant


Que veulent dire les rêves ou les fantasmes d’inceste ?


Un homme de 45 ans se rêve au pied de sa mère dans une posture qui ne fait pas de doute sur le type de relation. Derrière lui, dans une cache disposée au creux d’un mur très épais, son père est là, ligoté, prêt à être définitivement emmuré.


L’histoire, dans ce rêve, est-elle si claire qu’il y paraît ? Loin de réduire cette image à la réalité en évoquant un désir inconscient, nous allons plutôt nous situer du côté de cette puissance notoire que Jung évoque si souvent, celle d’un archétype. Présentons ici l’archétype comme un réseau de forces instinctives dont le but est spécifique, Une sorte de masse d’instincts dont le but serait toujours le même. Chaque archétype aurait ainsi un éventail unique d’action et d’influence sur le JE-Conscience,


Sur la scène de la vie enfantine deux personnages vivants, le père et la mère, dans l’espace physique, deux archétypes, le Père et la Grande Mère dans l’espace imaginaire. Les premiers supportent et relaient les premières figurations des seconds, la relation qu’ils vont donc entretenir avec leur enfant sera donc déterminante. Mais, tout aussi primordiale sera la manière dont ils assurent un relais/alliance entre le plan de la réalité dans lequel ils sont chargés de transmettre l’apprentissage du monde et le monde de l’Autre qui cherche à se faire une place dans la réalité physique ordinaire.


Au départ c’est la figure paternelle qui donne à l’archétype du père sa puissance fascinante. La projection s’appuie sur le père réel et « l’archétype agit comme un résonateur qui intensifie jusqu’à la démesure des effets partant du père, si toutefois ils concordent avec le type existant. »[1] Lorsque l’individu parvient à retirer de son père personnel la projection de l’archétype, il cesse d’obéir au besoin impérieux de se soumettre à une autorité extérieure qui le subjugue. Il accède ainsi au cœur de sa propre autorité intérieure, là où se fait sentir la nécessité d’accepter une règle puissante que lui seul peut réaliser.


Si le complexe ainsi formé se constelle autour d’un père tyran, l’archétype jouera de manière négative. Le passage de l’enfance à la maturité est alors fortement entravé. L’individu se maintient dans une inertie puérile et il n’ose affronter les problèmes de la vie intérieure. Quant au monde extérieur, il pourra s’y confronter mais toujours sur la défensive ou pas du tout.


Pour la fille, le père personnel est l’anticipation de sa propre force intérieure, le mentor de ses convictions et la force avec laquelle elle s’affirme.


Plus l’enfant est écrasé par la puissance du père, plus il aura de mal à se forger ses propres armes pour affronter la vie et plus il aura tendance alors à se réfugier dans une forme d’inconscience qui le rapproche du Complexe mère forcément vécu ici de manière castratrice. Elle donne la vie, mais elle la retient et l’empêche de s’épanouir. Le mouvement est toujours dialectisé d’un pôle à un autre, du masculin au féminin ou inversement. Souvent, dans les séries de rêves, nous retrouvons ce mouvement par des séquences féminines - images de femmes - qui alternent avec des séquences masculines - images d’hommes.


Pour accéder à sa propre totalité psychique et devenir créateur et fécond, l’individu doit triompher de l’image paralysante du Père-archétype, s’extirper de l’image trop protectrice de la Mère-archétype.


Père et mère personnels sont les portails de l’évolution psychique qui ouvrent, côté intérieur et Inconscient sur l’immensité des archétypes, côté Conscience et extérieur, en miroir sur l’Histoire et la société.


Vie psychique et vie collective, évolution personnelle et évolution historique son intimement liées. Pour qu’une société perdure, il lui faut proposer à ses composantes humaines de quoi nourrir leurs besoins d’évolution et de transcendance. Pour ce faire, la société propose des images, des rites au travers desquels les Hommes se reconnaissent. Ces images, à leur tour, parlent aux Hommes en leur donnant les clés d’un futur, d’un dépassement et d’une élévation spirituelle, philosophique, esthétique... Les images illustrent une forme d’ordre conforme aux représentations du moment sur le monde et la vie. Insistons sur le caractère protecteur, « garde-fou » des rites et des dogmes qui protègent les hommes d’expériences dont la force peut être destructrice. Mais lois morales et dogmes demandent à être dépassés quant ceux-ci ne correspondent plus aux aspirations intérieures des individus. Le vieux roi doit laisser la place à un nouveau prétendant ; les anciens dieux doivent mourir, terrassé.


Si le Père représente les éléments de cet Ordre, la Mère en représente les valeurs émotionnelles, affectives.


 


L’homme a toujours eu besoin de tendresse et d’amour.
Sa mère l’en abreuve alors qu’il vient au monde,
Et ce bras, le premier, l’engourdit, le balance
Et lui donne un désir d’amour et d’indolence.
Troublé dans l’action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout de la chaleur du sein.
[2]


 


Le poète ne s’y trompe pas.


À l’instar du père personnel, la mère personnelle sera porteuse de l’image de la Mère-archétype, nommée ici Grande-Mère. Jung précise : « on est toujours impressionné de l’importance apparemment prépondérante de la mère personnelle... Disons de suite, par anticipation, que ma manière de voir se distingue dans son principe de la théorie psychanalytique en ce que je n’attribue qu’une signification relative à la mère personnelle. Cela veut dire que ce n’est pas simplement la mère personnelle qui constitue la source de toutes les influences sur la psyché enfantine décrite dans la littérature, mais bien plutôt l’Archétype projeté sur la mère qui donne à celle-ci un arrière plan mythologique et lui prête ainsi autorité et numinosité. »[3]


Dans la mémoire des humains, cet archétype nous a toujours été présenté comme terriblement ambivalent. Il repose sur « trois aspects essentiels : une bonté tutélaire et nourricière, une capacité orgiastique d’émotions et une obscurité d’enfer »[4]


La Mère archétype, sous son aspect sorcière, est terrible, dans ce qu’elle a de secret, de caché et d’obscur. Elle est abîme, monde des morts et figures engloutissantes. Elle séduit le faible et l’emprisonne.


Sous son aspect positif, la Mère/Nature/Archétype/Inconscient est dotée d’une formidable puissance de régénération.


En dehors de multiples facettes dont il peut être chargé, l’Archétype de la Mère se trouve, dans nos cultures, confondu avec l’Inconscient - singulière inversion pour un monde dominé par le masculin. Or, parmi les figures présentatrices les plus régulièrement évoquées, la Nature universelle personnifie aussi cet archétype. Les mythes anciens rapportent l’état de la relation que la société des hommes entretient avec elle.


Il y a donc une équivalence psychologique entre Nature et Inconscient, versus maternel - et les rapports que nous entretenons avec la première sont identiques à ceux que nous entretenons avec le second.


D’où cette image que Jung propose souvent : l’Inconscient génère la Conscience et le petit ego. Le petit JE est bien le fils de l’Autre !


« Alors, l’antique Nature aurait laissé la place à la culture dans le cœur des hommes et des femmes de la post-modernité. Mais les hommes demeurant inchangés, les vieilles terreurs demeurent vivaces, puissantes et inquiétantes au regard des conquêtes « époustouflantes » de la technique qui mettent l’Univers entier à notre portée... mais pas les caprices de notre âme. »[5]


Reste à savoir si l’ego démesuré de l’individu lambda de nos sociétés supporte ces caprices et comment.


Face à l’énigme posée par l’ambivalence de la Mère-archétype, l’ego se voit offrir deux possibilités. Ou bien il se libère de la terreur de l’Inconscient et s’incline devant sa souveraineté. Il accepte d’en être l’enfant, renonçant alors à toute forme de contrôle et/ou de domination. Position de sagesse souvent énoncée par le Taoïsme ou le Bouddhisme, « laisser advenir ! » dit le sage.


 


Chacun amasse et thésaurise
Moi seul, je parais démuni.
Quel innocent je fais !
Quel idiot je suis !


Chacun paraît malin, malin,
Moi seul me fais, me tais.
Fluctuant comme la mer,
Je vais et viens sans cesse.

À chacun quelques affaires,
Moi seul, je m’abstiens,
Incivil et têtu.
Pourquoi si singulier ?

Je sais téter ma Mère.
[6]


Le sage taoïste développe sa conscience, inlassablement nourri par l’énergie de son Inconscient/Mère. Il renonce à la magie conjuratoire d’une domination qu’il sait vaine.


« Lorsque je jette un coup d’œil en arrière, je constate que toute ma vie se résume en ce désir de posséder un pouvoir magique ; comment les objectifs de cette magie se sont transformés avec le temps, comment, peu à peu, je dépouillai le monde extérieur de cette magie pour l’absorber en moi-même, par quelles voies je m’efforçai progressivement de changer non plus les choses, mais ma propre personne, comment enfin je m’entraînai à remplacer l’élémentaire invisibilité attachée à la cape magique par l’insensibilité de l’lnitié qui tout en possédant la connaissance, demeure constamment méconnu, voilà ce qui pourrait former la véritable trame de l’histoire de ma vie. »[7]


Pour parvenir à ce but l’individu doit vaincre l’attrait fascinant exercé par ce « dragon » qui menace constamment d’engloutir la jeune pousse.


La Mère divine, dit Shri Aurobindo, ne tolérant pas l’imperfection, traite rudement dans l’homme toute mauvaise volonté et elle est sévère pour ce qui est obstinément aveugle, ignorant et obscur ; son courroux est immédiat contre la traîtrise, le mensonge, la méchanceté, le mauvais vouloir est à l’instant frappé de son châtiment. »[8]


Sans la Conscience, il n’y a pas d’ordre possible, il n’y pas de vie. Sans l’Inconscient, la conscience se fige, s’assèche et meurt.


La deuxième possibilité qui s’offre à l’ego est celle de la soumission à l’autorité de la Grande Mère. La conscience demeure infantile, livrée aux menaces constantes du monde et de la vie. Étouffé par l’Inconscient, le Moi se languit, aveugle à lui-même et aux autres.


Une troisième possibilité - devenue banale en ces temps - semble être celle que certains humains ont choisie. La mort de l’ego n’est pas la mort du corps, une mort physique, c’est un état de langueur qui oscille entre une extrême sensibilité et une superbe indifférence, manières de se protéger des risques de la vie, une posture d’inertie que le temps érode lentement jusqu’à la sépulture.


Refusant cette mort, luttant contre l’évidence d’une soumission aux forces de la Nature en nous, certains êtres persistent à vouloir vaincre la Grande Mère, à la dominer, à la maintenir sous la férule de la conscience et de la volonté. C’est ainsi que nous voyons se développer une volonté féroce de tout contrôler dans la nature sous le meilleur des prétextes : la préservation d’un patrimoine. On mesure, on calcule, on manipule les espèces, on joue d’un savoir infaillible pour contrecarrer une catastrophe inéluctable. Ces êtres là ne peuvent accepter la défaite d’une conscience devenue trop vaniteuse. Ils sont dans l’air du temps. 


Certains autres - messies des lois du Marché -, sont pris d’une frénésie terrible et se lancent dans une agressive course en avant, ils conquièrent encore quelques maigres territoires financiers ou industriels, d’autres, enfin, deviennent des prédateurs. Parfois - voire souvent - les deux se conjuguent. Tout cela demeure froid, rationnel, calculé, consciemment maîtrisé mais terriblement opportuniste.


De la soumission totale de la Planète et de ses enfants à des lois froides, barbares et implacables à la soumission d’innocents livrés nus à la main de leur prédateur, il y a une équivalence psychologique.


L’inceste côté parents


La plupart des études psychologiques portant sur l’inceste se placent du point de vue de l’enfant. On y discute de l’éventuelle existence de fantasmes d’inceste, etc. Ce n’est donc plus tout à fait d’un enfant qu’il s’agit et on le suppose porteur du désir et acteur de la transgression. La relation fille père est la plus souvent envisagée. Il est peu question de la relation incestueuse père/fils, mère/fils ou mère/fille. La nature humaine, dans son finie inventivité nous donne aussi cela à voir... parfois les pires cruautés se mêlent en des rituels de sang dont les enfants sont les victimes.


Dans les affaires de pédocriminalité, si nous nous plaçons du point de vue de l’adulte, l’approche psychologique est radicalement différente. C’est l’adulte qui, abusant de son autorité, est agent de la transgression.


C’est une formidable puissance qui est ainsi mise en jeu et pervertie. « L’image parentale est dotée d’une énergie extraordinaire ; elle influe sur la vie spirituelle de l’enfant à ce point qu’on est obligé de se demander s’il est permis d’attribuer à un être humain ordinaire une telle puissance magique. Il est notoire cependant qu’il la possède. Mais alors la question se pose aussitôt de savoir si cette puissance est véritablement son bien propre. »[9]


Les mythes qui retracent le viol commis par un dieu ayant autorité sur sa victime, sont nombreux. Bien moins nombreux sont ceux qui évoquent le viol incestueux.


Il y a de bonne raison à cela. Les mythes retracent la marche d’un peuple vers l’accroissement de la Conscience collective par la domestication des masses instinctuelles demeurées sauvages. Ils décrivent des cycles successifs de l’évolution. C’est pourquoi ce seront les jeunes dieux qui tueront les anciens, plutôt que le contraire. La marche vers la conscience impose que l’Homme se débarrasse de ses anciennes adaptations devenues inutiles voire dangereuses. Le fils peut fort bien éliminer le vieux roi qui représente les anciennes modalités de vie. Ainsi va la vie. Mais cela ne se fait jamais sans condition, la première, qui est essentiel, est que l’élément féminin soit, lui aussi, renouvelé, Il ne peut exister de véritable changement d’habitude sans un équilibre masculin/féminin,


De même une évolution qui passerait par la victoire du vieux dieu ou du vieux roi au détriment de ses successeurs, n’existe pas. Il peut arriver qu’un roi exécute de jeunes prétendants - cela indique que les anciennes habitude de la conscience collective se figent et se défendent dans un vain conservatisme - mais il survient toujours un héros plus rusé que les autres qui parvient à vaincre le problème posé par le vieux roi.


On pourra dire alors que les prétendants exécutés représentaient des valeurs incomplètes pour l’élaboration d’une nouvelle Conscience collective. Manière qu’avaient les anciens de représenter la marche du temps...


Un mythe qui évoquerait un viol et qui consacrerait la domination d’un vieux roi ou dieu sur les fruits de sa lignée, on le soupçonne, représenterait un cas d’évolution rétrograde, une involution.


Il peut fort bien exister des contes ou des légendes qui retracent la mort d’un peuple ou d’une culture. Nombreuses sont les ethnies, qui à un moment de leur évolution, ont eu conscience de l’approche funeste de leur fin. Souvent la perte du dieu ou sa trahison sont liées à un acte sacrilège qui aurait été commis par quelque humain. Il n’y a pas là trace de culpabilité mais une profonde intuition humaine que l’Homme ne peut que vivre en alliance avec la Grande-Mère, On discerne toujours une notion de rétrogradation, de marche inversée. Comme si l’humanité avait inscrit définitivement dans son patrimoine psychologique le caractère inéluctable de la marche vers un « en avant », lequel prendra un contenu différent selon les groupes ethniques. Même dans la Bible, le viol commis par les filles de Loth sur leur père, est présenté comme un acte mû par la nécessaire pérennisation de la tribu. Suite à une catastrophe ultime, une formidable involution doit se produire pour que tout recommence et que la vie reprenne son cours normal le plus vite possible.


Dans la plupart des cas, le sacrifice de l’enfant revêt un caractère exceptionnel et il est souvent médiatisé - prêtre sacrificateur. Ce ne sont ni le père ni la mère qui offrent l’enfant eux-mêmes en sacrifice. Sauf pour Œdipe, Moïse et d’autre héros sacrifiés par leurs parents ou abandonnés par eux. C’est souvent le médiateur qui évite à l’enfant le sort auquel il était destiné. Si les mythes nous en rapportent le récit c’est bien parce qu’il y a là un aspect exceptionnel, un retournement de l’histoire qui fait de l’enfant sacrifié un puissant héros. Une fois encore cette « marche en avant » trouve ses propres moyens pour se perpétuer.


Le culte de Baal Hammon témoigne d’un de ces cultes sanguinaire auxquels on sacrifiait des nourrissons, Baal Hammon était le grand dieu de Carthage, le maître du tophet[1] et seigneur du brasier, Il y recevait les nourrissons en offrande. Mais Baal représente le principe mâle unique qui régit la lumière, le feu, la chaleur. Le taureau lui est consacré et sa représentation sidérale est le soleil. Aucune contrepartie féminine ne lui était associée, Ce qui laisse supposer que la culture carthaginoise était purement guerrière et dévastatrice, L’élément féminin aurait apporté la part de sentiment nécessaire à une alliance plus souple avec la nature,


En bref, il n’existe pas de culture ou de civilisation qui ait institué le meurtre, le viol et, à plus forte raison l’inceste comme outil d’évolution.


On peut penser au culture cannibale, or, dans ce cas, ce sont les ennemis que l’on dévore et cela ne se fait pas sans un rite conjuratoire destiné en fait à honorer la victime, à se mettre en paix avec son âme,


Que peut-on dire alors d’une civilisation qui banalise la pédocriminalité, l’institue comme un agrément touristique et dépénalise, de fait, l’inceste ?


Les regards détournés, les protestations d’innocence, les accusations portées sur l’enfant lui-même, les lenteurs juridiques constituent bel et bien un consentement.


L’Histoire contemporaine nous le rappelle assez bien. Nous avons exigé des allemands une contrition et des pénitence globales, complètes et c’était bel et bien un début. La terre entière a considéré que tous les allemands étaient coupables... Nous ne pouvons nous offenser maintenant d’être mis au pied du mur de la prise de conscience et nous débarrasser du problème de la transgression du tabou de l’inceste.


Plus nous touchons aux fondement d’une culture plus les résistances sont puissantes quand on tente de dévoiler les perversions qui la minent. Le vieux roi sénile et stérile se fait cruel et diabolique, Il y a donc lieu de penser que la route sera longue pour tous ceux qui luttent pour la reconnaissance de l’inceste comme crime majeur et imprescriptible.


Qu’est-ce que cela veut dire pour une culture ? Telle était la question posée plus haut.


Posons quelques principes issus de nos cultures. Seuls les dieux tout puissants peuvent se livrer à ce genre d’orgie meurtrière.


Ils finissent toujours par être vaincus par un principe nouveau qui les détrône, les soumettant à leur tour. C’est ainsi que se succèdent les civilisations, les religions. Ce que connaissent les historiens des religions.


Ces successions figurent la lente marche de l’humanité vers un but que nous avons appelé progrès... de la conscience.


Si nous nous plaçons de notre propre sens des valeurs, supposant donc que cette longue marche vers la conscience dût encore durer, nous pouvons déjà nous dire que la situation actuelle aura une fin. C’est au moins un point sur lequel nous pouvons nous appuyer pour lutter. Cela ne dit encore rien sur ce qui se passe et pourquoi cela se passe.


Le pédocriminel se place d’un point de vue dominateur, tout puissant et sans aucun sentiment. Il s’octroie un droit de vie ou de mort. Sa conscience est dans la pire des inflations qu’il soit. Il se laisse submerger par des énergies très archaïques - les dieux cruels sont les plus anciens, les plus archaïques, ceux qui viennent à peine d’échapper aux premières différenciations du cosmos. Il croit contrôler mais il est d’un autre monde.


Le pédocriminel est connu pour être multirécidiviste et il sait bien échapper à ceux qui le traquent. Cela veut dire que ces pulsions archaïques s’installent de manière durable et elles modèlent sa personnalité et il doit assujettir ses propres comportements à cette domination. On voit donc apparaître une sorte de double personnalité.


La conscience du prédateur est partagée entre deux finalités, créer une surface lisse, un masque impalpable et banal qui permette à la bête d’agir à l’abri ; préméditer tous les actes, contrôler tout son environnement pour accomplir ses actes barbares dès que l’occasion se présentera. C’est pourquoi le terme prédateur largement consacré par l’usage est très approprié.


Il n’avale pas, il ne cannibalise pas, ce qui pourrait éventuellement laisser croire qu’il cherche un but d’appropriation, donc un futur, il soumet sa victime à l’énergie la plus puissante dont disposent l’Homme et la Conscience, la sexualité, ici sous une forme bestiale. Son but, le seul, la domination, étouffer la jeune vie, ne pas la laisser grandir, la trahir, la priver de toutes les lumières de l’espoir et de la vie. Une infâme involution,


Le prédateur est lié aux forces de l’Ombre et des ténèbres. Il est à l’anti-pôle de la vie.


« L’inceste, comme relation endogame, correspond à une libido qui cherche à maintenir une cohésion, un ordre établi. C’est une libido de conservation qui, telle une gardienne voudrait qu’aucune intrusion ne vienne troubler la quiétude d’un paradis. En cela elle s’oppose en tous points à la libido exogame qui pousse l’individu à sortir de ce paradis antérieur. »[10]


Quand, dans une culture, apparaissent des contenus psychiques que la Loi considère comme des phénomènes pathologiques, quoique isolés, on peut supposer que l’Inconscient est sous pression et qu’il est animé par des contenus à très forte charge énergétique. D’où menace d’explosion ou de déflation, en tous cas, présage d’un changement de règne, dans ce cas spécifique de la transgression d’un tabou fondateur, la catastrophe serait de type involutif,


Nous pouvons nous poser la question de savoir si notre début de millénaire est en phase avec le progrès ou, au contraire, en pleine régression, La question est-elle bien nécessaire ?


 


Notes



[1] - Jung, C. G. (1963) Psychologie et éducation, p. 240 - Éd. Buchet Chastel, Trad. Roland Cahen.


[2] - Alfred de Vigny.


[3] - Jung C. G. (1971), Les racines de la conscience, trad. R. Cahen, Éd. Buchet Chastel, p. 98


[4] - Ibid. p. 98.


[5] - Lenoble Robert, Histoire de l’idée de nature, Albin Michel, Paris 1969.


[6] - Tao Te King, verset 20 - trad. Houang-Kia-Tcheng et Pierre Leyris, Éd. Du Seuil, 1949.


[7] - Hess Hermann, Enfance d’un magicien.


[8] - Shri Aurobindo (1950), La mère, Éd. Adyar, p. 40.


[9] - Jung, C. G. (1963) Psychologie et éducation, p. 230 - Éd. Buchet Chastel, Trad. Roland Cahen.


[10] - Jung, C. G. (1946), Psychologie du transfert, Éd. Albin Michel, p. 84, Paris 1980.



[1]Topheth ou Tophet (hébreu : תֹּפֶת tōfet) est le nom d’un lieu proche de Jérusalem où selon la Bible les Cananéens sacrifiaient des enfants au dieu Moloch en les brûlant vifs. Ce lieu était situé dans la vallée de la Géhenne (hébreu : גֵיא בֶן-הִנֹּם ġēy ben-hinnōm, vallée de ben Hinnom). La pratique des sacrifices d’enfants ayant été interdite par le roi Josias, l’endroit devint celui où l’on incinérait les carcasses d’animaux et les cadavres des condamnés dans des feux brûlant en permanence. (Source Wikipédia). Par suite, Tophet recouvre le lieu où étaient déposées les urnes des enfants sacrifiés. On en a retrouvés à Carthage notamment.