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Crime d’inceste, pour l’abolition de toute forme de prescription

dimanche 27 avril 2008, par Webmaître

Préalable en guise d’avertissement

Je classe dans le groupe crime d’inceste tout acte de nature sexuelle commise sur un enfant par un adulte qui aurait sur celui-ci une position d’autorité ou de domination découlant d’une fonction sociale.
La notion de pénétration si commune à la qualification de viol ne saurait s’appliquer exclusivement dans ce cas car il s’agit d’abord d’un acte de domination caractérisé par l’abolition de l’identité de la victime transformée ici en un objet. En bref, tout acte de domination au profit sexuel de l’adulte concerné peut être envisagé au même niveau de gravité qu’une pénétration.
Il s’agit d’un crime psychique !
Par ailleurs, que ce crime se répète dans le temps par le fait même de cette domination en est une caractéristique essentielle. C’est la preuve formelle de l’abus de l’ascendance de l’adulte sur l’enfant. Cette ascendance s’établit au seul profit du plaisir génital du prédateur sans considération aucune des conséquences sur l’enfant.

Il ne s’agit pas que d’un viol

On a souvent dit qu’il existait dans le code pénal français, suffisamment de dispositions pour faire face au délit d’inceste. Outre que ce délit n’est toujours pas nommé, le crime d’inceste est souvent assimilé à un viol, traité comme tel donc. Or il ne s’agit pas d’un viol mais d’une situation d’emprise physique et psychique qui s’instaure durant de nombreuses années depuis la petite enfance.

Parfois les faits signalés sont déclassés par le juge en « attouchements sexuels » ce qui revient à banaliser ce crime et son impact profond sur la personnalité de la victime.

Comprendra-t-on un jour combien cette situation est très éloignée de celle du viol ?

Par ailleurs la personnalité de l’adulte prédateur est telle qu’il échappera souvent à des investigations qui ne seraient pas suffisamment poussées, renvoyant souvent la problématique sur le caractère pseudo-pathologique de sa propre victime. (C’est un/une enfant à problème, qui vit dans ses rêves, qui a toujours montré des signes de dépression, etc.)

Distorsion de la construction de la personnalité

L’inceste inflige une marque spécifique : la violence vient d’un parent ou d’un adulte ayant autorité. Le sentiment de trahison qui survient est non seulement très prégnant mais il est au point de fondation de la personnalité.

Devenu adulte, tout se passe comme si une personnalité de surface s’était constituée. La blessure de l’enfance aurait occasionné une lésion telle que l’énergie psychique aurait été conduite à trouver d’autres circuits en évitant les zones douloureuses de la mémoire et de la psyché. Tout se passe comme si une sorte de cal s’était créé et des circuits dérivés cherchaient à reconstituer l’entité humaine avec le maximum d’énergie disponible.

Il subsistera donc une faille dans la structure globale de la personnalité. L’Ego se forme à partir de représentations qui ne sont plus approvisionnées par une continuité de l’histoire de la personne. Dans sa vie, cet adulte se reconstitue de manière quasi instinctive car l’élan naturel qui conduirait à s’en remettre aux parents est désormais coupé.

Par-dessus ce cal, l’énergie psychique recrée donc un Ego de substitution, sans racine. Il flotte dans un lieu et un temps sans véritable lien avec le passé, ou si peu. On a parfois l’impression de se trouver face à des personnes froides ou distantes, « pas présentes » à la réalité. Comme si le sujet se noyait dans un monde irréel.


La victime vit dans un monde sans sécurité

La situation de dépendance associée à celle de soumission aux désirs sexuels de l’adulte prédateur ne permettra jamais à l’enfant, puis à l’adolescent de se construire un monde serein. La victime, la personne rescapée demeureront à jamais dans un monde d’où la sécurité est absente. Toujours aux aguets, dans la crainte d’une nouvelle trahison, cette personne connaîtra des troubles de la personnalité qui iront en s’accentuant. D’abord, signes aigus ils deviendront chroniques et finiront par être suivis de troubles psychosomatiques profonds, obligeant la victime à endosser l’entière responsabilité du crime antérieur.

On ne se tire jamais d’une enfance blessée par l’inceste sans le soutien d’un tiers !


Le coût social est énorme

On ne peut ignorer que ces distorsions de la personnalité auront des conséquences et un impact social très important. Si l’on associe l’importance du coût social au nombre important de rescapés dépendants de troubles psychiques qui amoindrissent leurs facultés d’adaptation, on comprendra qu’une société aura tout intérêt à prendre des mesures collectives d’inventaire, de prévention et de soutien à ces personnes.

Même s’il n’existe pas, pour l’instant, d’inventaire et de statistiques, les études produites par des pays de culture proche de la nôtre (Canada, USA) qui ont pris en charge ce problème, nous mettent en alerte. Le pourcentage évalué de personnes touchées serait de 10 à 20%, supérieur, pour beaucoup d’observateurs, à celui des viols. Ce chiffre, même au plus bas, est suffisamment alarmant pour conduire tout responsable politique à s’interroger sur la nécessité de prendre des mesures qui pourraient limiter l’extension de ce délit. L’impunité actuelle favorise l’amplification du phénomène.


Les acquis

Sans revenir sur les critiques adressées par les adversaires d’une abolition de la prescription, il demeure un préjugé tenace qui résulte des protocoles d’investigations policières appliquées au viol. Après quelques années il n’existe plus aucune preuve du délit, par conséquent au bout de 20 ou 30 ans cela reviendrait à opposer la parole de la victime contre celle de son supposé prédateur. On devine alors les problèmes que poseraient de fausses allégations. Quelques affaires révélées chaque année par la presse peuvent raisonnablement freiner le législateur.

Or les cliniciens ne sont pas démunis pour apprécier les conséquences du crime d’inceste. Ces conséquences ne se mesurent pas aux dommages physiques mais par l’existence de marqueurs psychiques (structurels et comportementaux) spécifiques. Les cliniciens formés à l’accueil des victimes de traumatismes, sexuels entre autres, les connaissent parfaitement. Il est donc tout à fait dans les compétences des cliniciens formés d’évaluer la portée des paroles de victimes et d’en déduire si nous sommes bien en présence des conséquences d’un crime gravissime ou de fausses allégations.

Ici, un préjugé largement entretenu alimente une chaîne de méconnaissances qui favorisent l’aveuglement social et le refus du législateur de prendre des positions plus claires face à l’inceste.

(Les services correctionnels du Canada, les services canadiens d’aides aux victimes d’actes sexuels emploient des escouades d’éducateurs et de psychologues parfaitement formés et aptes à faire face quotidiennement à ces questions.

Au Canada, le CRIPCAS a pour objectif d’approfondir le champ des connaissances quant aux agressions sexuelles (AS) et les couples perturbés et ce, en tenant compte des multiples aspects d’ interaction et de l’intersectorialité entre ces thématiques. De nombreux projets de recherche sont développés par les membres et les milieux partenaires. Les travaux de recherche se rapportent à l’un ou à l’autre des axes du CRIPCAS. Il se veut, avant tout, un lieu de recherches et de réflexions scientifiques d’où émergent de nouvelles avenues quant à ces problématiques. La documentation est abondante et en libre accès)


Les besoins

Inventaire des victimes

Lancer des investigations scientifiques pour faire l’inventaire des victimes. Ce dénombrement permettra rapidement de prendre conscience de l’étendue des dégâts et de faire une véritable évaluation des besoins réels.

Un modèle d’enquête à suivre : À la demande de la ministre Roselyne Bachelot, Greg Decamps, psychologue, et Sabine Afflelou, psychiatre, on conduit en Aquitaine, en 2008, une enquête pilote auprès des jeunes sportifs, bientôt étendue à toute la France. Selon les résultats intermédiaires de leurs travaux, 110 des 356 jeunes sportifs de 13 à 23 ans interrogés pensent ou affirment avoir été confrontés à au moins une forme de violence sexuelle.

Cette enquête menée auprès de jeunes sportifs mériterait d’être étendue et appliquée à une population plus vaste.


Dispositions pour accueillir, ester en justice et abolition de la prescription pour ce crime

Des dispositions doivent être prises pour accueillir des victimes, les soutenir et leur permettre une prise en charge judiciaire et médicale. Nous disposons de modèles parfaitement rodés de ce type d’intervention. (Ces modèles recueillis au Canada durant 3 ans d’enquête sont à disposition)


Information auprès du public et prévention auprès des jeunes scolarisés

Il faut avoir le courage de bâtir des programmes d’information auprès du public. Cette information faciliterait la prise de parole et la prise de conscience du public.

Parallèlement, les jeunes scolarisés ont besoin d’être prévenus et informés et cette information, qui faciliterait le signalement, a besoin d’être appuyée par l’existence de personnels formés à l’écoute.


Application des dispositions légales pour l’écoute des victimes

Écouter et recevoir les doléances des victimes impose la mise en œuvre des dispositions légales déjà envisagées par le législateur : enregistrement des auditions, accueil et recueil des dépositions par des personnels spécialement formés.


Favoriser les recherches cliniques

Destinées à mieux connaître les effets sur les victimes afin de proposer des thérapies appropriées au lieu de laisser la place, comme c’est le cas actuellement, à des prétendus thérapeutes plus soucieux de notoriété que d’efficience thérapeutique.

Favoriser également les recherches en victimologie et en criminologie qui permettrait de mieux cerner la personnalité des ces prédateurs incestueux qui, pour l’instant, échappent à notre connaissance.


Le crime d’inceste, les agressions sexuelles perpétrées sur de jeunes enfants par des adultes qui abusent de leur autorité (proche de la famille, précepteurs, etc.) constituent des atteintes gravissimes. Équivalentes d’un meurtre, il importe que le législateur prenne conscience que c’est une partie non négligeable des générations futures qui en sont victimes. Il importe donc de savoir si nous voulons que notre jeunesse, future actrice de la vie économique, culturelle et sociale soit gravement handicapée par les séquelles d’un crime qui touche au plus profond de la personne ou si nous avons le courage de faire front. Les moyens de faire face existent, il est toujours temps de les mettre en œuvre.


Nos sociétés on besoin de se voir rappeler que le crime d’inceste est, dans toute société, frappé de tabou. Il est au cœur de la structuration de toute culture. En nier ou banaliser l’existence porte atteinte aux victimes mais également aux fondement de notre société.


Illel Kieser ‘l Baz, psychologue clinicien et anthropologue