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Aux sources des peurs, le mythe.

dimanche 10 janvier 2010, par Barbé (Catherine)

Un passage en revue des peurs collectives abondamment médiatisées dévoile qu’elles ne sont en rien significatives d’une réalité humaine, mais plutôt destinées à assurer la pérennité de valeurs morales sécuritaires, reposant sur une esthétique du Propre confondu au Beau et sur la nostalgie du Paradis Perdu.




2I - La grande peur antique2

Partant d’un constat anthropologique, nous avons, par un retour sur l’Imaginaire et sur quelques périodes clés de l’Histoire, tenté de démontrer que certaines grandes peurs collectives contemporaines sont les manifestations actualisées d’une Grande Peur déjà présente dans les périodes de crise de civilisation et repérées comme telles par les historiens.
(Voir mes articles précédents sur ce site et en archives)
Or, un rapide passage en revue de ces peurs collectives abondamment médiatisées dévoile qu’elles ne sont en rien significatives d’une réalité humaine, mais plutôt destinées à assurer la pérennité de valeurs morales sécuritaires, reposant sur une esthétique du Propre confondu au Beau et sur la nostalgie du paradis perdu.
Alors que surgissent dans le même temps des systèmes de défense visant à jeter hors les limes l’Autre, le contaminateur, propagateur de violence, nous voyons se profiler la figure du bouc émissaire, dans une société technologique dont rien, nous dit-on, ne saurait freiner l’essor anarchique.
Dès lors, notre hypothèse se précise d’une force rampant dans les soubassements d’une culture sous l’emprise d’une volonté toute-puissante de contrôle.
L’activité imaginaire, fonction créatrice inhérente à la nature humaine, comme un geyser réprimé sous une dalle de béton, se fraie alors un chemin, de toute sa force compressée, à travers les failles et les fractures d’une société qui ne sait plus l’accueillir ; son impact s’inversant, l’élan créateur se mue en force de destruction.


Cette idée d’une ambivalence fondamentale nous a conduite à poursuivre notre enquête dans ces temps reculés qui virent naître la Grande-Déesse, bienfaisante et terrible, que l’on retrouve au fondement de nombreuses cultures des domaines européen, proche et moyen-oriental. Par une succession de différenciations, retraçant les étapes de l’évolution de la Conscience, la Grande Déesse a donné naissance à un panthéon complexe, dont chaque divinité, tout en gardant un lien d’identité avec elle, se spécialise.
C’est ainsi que nous voyons apparaître dans le panthéon olympien grec le groupe Déméter - Hécate - Artémis, médiatrices entre les vivants et les morts, dont les caractéristiques s’unifient sous la triple figure d’Hécate, déesse des carrefours/dépotoirs. C’est seulement en fin d’une lignée de celles que nous avons appelées les monstres-femelles qu’émerge sa prêtresse, Médée, auxiliaire de la conquête du héros civilisateur. Par ses traits humains, alliées à sa divinité, qu’elle développe pendant les trois siècles que dure l’élaboration du mythe auquel elle donne son nom, plus que les grandes déesses aux « Mystères » - nul humain ne soutient le regard des grands dieux, tant est puissante l’énergie qu’il dégagent, pas plus qu’on ne révèle leurs Mystères - elle est apte à médiatiser, par la peur qu’elle inspire, leur enseignement auprès des hommes mortels.
Complexe est la nature de la Colchidienne qui rassemble sous les mêmes traits puissance divine, identité avec le monstre et humaine condition.

2II - La mémoire, la continuité et la peur2

De fait, elle n’en demeure pas moins porteuse de cette ambivalence qui caractérise toute sa lignée, même si, sous l’effet du dualisme qui s’installe, elle sera, dans la mémoire des humains, dès lors réduite à un rôle de sorcière barbare et infanticide ; son extraordinaire puissance civilisatrice va serpenter, intacte, dans l’imaginaire des cultures qui succéderont à celle où naquit le mythe d’origine.

C’est à l’occasion des grandes crises de civilisation, comme celle qu’a connue l’Europe entre la fin du Moyen Âge et la Renaissance que celle-ci se révèle le plus à notre regard.
En effet, les fantasmes millénaristes, porteurs d’une crise de la Conscience collective, font resurgir la Grande Peur, focalisée sur ce qui représente l’inconnu, le nouveau, le différent et l’instable. Dans leur impuissance à accueillir la nouveauté sans trembler, les Hommes réinventent inlassablement la figure du bouc émissaire, porteur de tous les miasmes et de tous les maux, plutôt que d’aller puiser à la source des forces créatrices enfouies dans l’imaginaire.
Et l’on assiste alors conjointement au retour des épidémies de peste et... de sorcellerie.
Sous l’emprise de la peur et sous l’effet d’un imaginaire débridé parce que devenu autonome et sauvage, la déesse est projetée dans l’Histoire, sous la forme, longuement élaborée, de la Sorcière. Nous avons montré comment, sous l’impulsion d’un pouvoir chancelant qui laisse toute licence à la virulente Inquisition, la Sorcière se constituait comme objet mythique, qui par son commerce avec le Démon, dévoilait une similitude flagrante avec la Colchidienne.

2III - Des peurs antiques dans le monde moderne2

Le monde moderne allait naître ensuite, sans rien changer à la puissance rampante de ces contaminations. Une fois de plus l’Histoire démontrait qu’insécurité et désorientation sociale pouvaient favoriser la prolifération des fantasmes d’influence, de manipulation et d’infiltration par de mystérieux agents de l’ombre. Dès lors comment ne pas poser l’équation suivante :
Peste + Sorcellerie = Inquisition
Sida + Inconnu (X) = ?

Ce sont ces productions mythiques, qui alimentées par la passion, furent toujours à l’origine de terribles persécutions. L’idée de pollution, du corps en particulier, produite par un occulte commerce avec les puissances du Mal, se perpétuait, cependant que, dans le même temps et sous ces mêmes griefs faits aux sorcières, Juifs et Gitans, pour ne citer qu’eux, subissaient le sort des antiques servantes du Diable.
Lorsque de telles peurs sont projetées sur tout un groupe ethnique, il fait peu de doute que la permanence du fantasme provient de l’imaginaire, non de l’événement lui-même.
Évidence ? Voire !

Or, c’est dans la « contamination » que réside essentiellement la fonction du mythe dont la permanence et l’impact sont assurés par cet échange singulier qui scelle, du même coup, la cohésion du groupe social dans lequel il fonctionne.

Pourtant, c’est par sa capacité à accueillir l’Autre, porteur des germes du futur, qu’une culture demeure vivante et apte à affronter les puissantes mutations qui s’annoncent sous des formes que nous nommons crises.

Et dans toutes leurs versions que l’Histoire transmet, les mythes transcrivent métaphoriquement cette réalité profonde de la psyché humaine, lors d’une mise en scène réitérée, toujours la même mais aussi toujours différente, d’un affrontement entre le monstre et le héros, dont la victoire finale augure de temps nouveaux. Or, les pédagogues le savent, le principe premier de toute transmission d’un savoir est la répétition, a fortiori lorsqu’il s’agit d’une leçon aussi complexe. De cette complexité, nous trouvons un signe supplémentaire dans la multiplicité de formes que le récit mythique adopte en fonction des cultures.

Néanmoins, tout nous laisse supposer que les mêmes retranscrivent un principe fondateur unique, dont on perçoit le cheminement dans le développement psychologique de l’Homme, pour autant que l’on veuille accepter que l’humanité, dans sa longue progression vers la Conscience a parcouru les mêmes étapes que la psychologie a repérée chez l’enfant.

C’est en cela, à notre sens, que réside l’un des intérêts majeurs à se livrer à l’étude de l’imaginaire.

2IV - Mythe et conscience2

S’il est une face cachée aux choses dont mythes et religions nous apprennent qu’elle ne doive pas être révélée, le mythe assure le lien entre les différents instances de la psyché, l’échange permanent et réciproque instauré/restauré entre ce qui est conscient et ce qui demeure inconscient.
L’intégration progressive des contenus du mythe enrichit la Conscience et la propulse, bon gré mal gré, dans sa longue marche d’évolution. Ce en quoi ils peuvent être considérés comme vecteurs de l’adaptation humaine, et par là facteurs de progrès. C’est de la faculté humaine à accepter ou non ces contenus que résulte la création harmonieuse d’un « nouveau contrat social » ou la violence d’une désorganisation généralisée.

* C’est, entre autre, pour ces raisons que les mythes peuvent être considérés comme des récits aux puissantes vertus pédagogiques, au même titre que les contes pour enfants.
La production mythique relève d’une fonction humaine fondamentale, et les sociétés modernes, n’échappant pas à cette contingence, en perpétuent la métamorphose.
* Facteur de transformation, le mythe signale l’émergence de la nouveauté, mais en cela, il éveille la peur, laquelle entraîne elle-même des processus de défense (immunitaires).
* Fondateur, le mythe procède d’une finalité indépendante de la volonté humaine. Rien ne saurait donc entraver la puissance de son pouvoir transformateur. C’est probablement là que réside aussi son pouvoir fascinant autant que terrifiant.

2V - Boucs émissaires2

Alors qu’un deuxième millénaire s’achève, nous voyons resurgir la peur, et ses cortèges lugubres de boucs émissaires, comme si cette ère d’histoire supplémentaire n’avaient servi de rien. Et, si le progrès est là, sur quoi s’est-il construit, sur quelles bases se fonde-t-il pour assurer sa propre pérennité ? Dans son immense orgueil, l’Homme moderne, ivre de conquêtes, se prenant pour le seul sujet de l’Histoire, ne paraît pas sensible aux leçons du mythe. Ce dernier serait-il devenu un objet mort qu’on dissèque sur un billard à grands renforts de bistouri symbolique ?
La tragédie grecque, terreau fertile des mythes martèle que la faute réside dans l’hybris, orgueil et démesure de l’Homme à connaître et à manipuler le mystère du destin et de la vie.


Dès lors, dans une société où s’installe la démesure d’une volonté toute-puissante de contrôle, la force créatrice se fait menace ; sa force de jouvence perverse et dispersée.
Est-ce pour ces mêmes raisons que les sociétés modernes industrielles, mues et aveuglées par leur besoin de contrôle, sous le couvert de la Science, se heurtent au mur du plus grand désarroi, dès que le vernis bienséant vole en éclat ? Menaces terroristes, explosions sociales et guerrières, pannes inquiétantes des mécanismes de contrôle de la formidable énergie nucléaire, la liste est longue de ces symptômes. Sont-ils des événements de fin de siècle, inscrites dans un registre millénariste lourd de funestes projets, ou bien les manifestations d’une mutation qui s’opère en profondeur ?
À refuser une telle hypothèse, si insensée soit-elle, ne court-on pas le risque d’accentuer l’effet de souffle de la bombe imaginaire ?
L’idée s’impose alors qu’au stade le plus élevé de son développement, du sommet de la plus haute tour de la très haute idée qu’il a de lui même, l’occidental contemporain montre tous les jours que derrière le rempart de ses certitudes, il n’a pas encore franchi le stade de l’obscurantisme dont il se gausse. Pis que cela, si le fétichiste idolâtre, ce fameux primitif, adore son dieu en toute connaissance de cause et noue avec lui des liens dont, peu ou prou, chacun tire profit, l’Homme moderne, lui dont la volonté de savoir se hisse au rang de mobile d’existence, agit à son insu.

2VI - Crises ou transition2

« Entre un équilibre finissant et un qui cherche à naître, il y a des périodes des transitions qu’il faut observer très attentivement. »
Vingt deux ans après, cette petite phrase sauvegardée au tréfonds de la mémoire, pétition de principe menacée de n’être que vaine évidence allant sans dire, resurgit inopinément. Qu’avons-nous fait d’autre, après tout, que d’observer, par le petit bout de notre lorgnette médéenne, la période de transition que traverse le vieux monde ? Société en crise, fracture sociale, immobilisme émaillent le discours médiatique. La fracture immobile n’est-elle pas le point de non retour, le bout de l’horizon d’un monde qui s’épuise ?
Les sociétés modernes sont des bouillons de culture où les édifices philosophiques et moraux ne peuvent plus s’appuyer sur des principes usés, élimés, remis en cause de toute part.
Le Beau et le Laid, le Bien et le Mal, la Gauche et la Droite, ces oppositions auxquelles se raccroche désespérément une société à bout de ressources, ont-elles encore un sens aujourd’hui ? La roche dualiste s’effrite, le bivouac des vieilles certitudes bringuebale au gré d’un vent venu d’on ne sait où, et l’urgence est là de lancer un filin , avant de réapprendre à fabriquer un pont de singes, qui rallie l’autre bord.
Au sortir de la période de mutation que nous vivons, quel principe fondateur d’une nouvelle cohésion pourrait émerger ? Il est peut-être trop tôt encore pour le dire, et si la peur est au centre des préoccupations collectives, la roche tendre des temps nouveaux devra subir bien des intempéries avant de se durcir pour offrir un sol stable aux pas humains.
« Quand l’humain, l’œil rivé sur ses visions d’un cosmos antérieur, scrute un horizon nouveau, il est saisi d’effroi devant ce qui lui paraît sans ordre ni forme, il lutte là contre. C’est de cette lutte que surgit un ordre qui, seul, sans être ni nouveau ni prévu, compacte l’histoire passée et les semences futures. »
Nous sommes rendus au point de rupture, de « fracture », entre l’Homme et son environnement : le progrès est allé « trop vite », et l’Homme traîne ses savates de mélancolie, incapable d’affronter le désarroi des jeunes face à un monde adulte désemparé par l’ambiance catastrophiste qu’il laisse infiltrer dans les moindres recoins de son existence, qu’il voudrait si paisible, dans un endormissement infini de confort, de sécurité, enserrés entre quatre murmures propres et lisses, alors que dehors la vie grouille...

2VII - La peur aux sources du futur2

J’ai essayé de montrer que le mythe de Médée, inscrit dans l’histoire via la littérature mais aussi dans l’imaginaire collectif pendant vingt cinq siècles, avait comme fonction principale de véhiculer une peur propice à une mise en mouvement. Les grandes mutations de société se font dans la terreur, l’Histoire en témoigne. Elles ramènent à la surface des consciences les vieux monstres et engendrent des excès dont le rejet aussi irrépressible qu’aveugle de tout élément perçu comme dangereux pour un équilibre, caduc mais qui cherche à se maintenir à tout prix. To neon, le nouveau, l’étranger, le surprenant, l’effrayant : la langue française ne possède pas de mot rassemblant une telle gamme de sens ! La peur est passée au rang de l’implicite et du sous-entendu.
Loin d’avoir épuisé le sujet - Médée est une piste parmi tant d’autres - la présente recherche laisse vierges nombres de terres en friche, zones d’ombres du passé à redécouvrir pour éclairer un avenir gros de promesses.
C’est tout au moins ce que j’ose espérer.


[/Catherine Barbé, Paris 1995/]