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Deux livres de Elie G. Humbert

mardi 21 février 2006, par Webmaître

Deux
petits livres de Élie G. HUMBERT nous paraissent essentiels pour une approche
rapide des principaux concepts de la psychologie de C.G. Jung. Ce sont :

  • L’homme aux prises avec l’inconscient, chez Albin Michel, espaces libres, Paris, 1994.
  • Jung, éditions universitaires, Presses Pocket, Paris, 1983.

Élie
G. HUMBERT, ancien président de la Société française de psychologie
analytique, fondateur et rédacteur en chef (jusqu’à sa mort en 1990) des Cahiers
jungiens de psychanalyse
, est à nos yeux un des meilleurs et des plus fins
connaisseurs de la pensée de C.G. JUNG. Sa présentation est claire, synthétique
et rigoureuse.

Repères
sur le chemin de l’individuation

" Connais-toi
toi-même, et tu connaîtras l’univers et les dieux "
.
La confrontation avec l’inconscient apparaît comme une forme moderne de cette
injonction socratique. Elle constitue une descente en soi, dans les profondeurs
de la psyché ; elle en explore et en révèle les différents aspects. A plus
d’un titre, elle apparaît comme une quête du sens. Qui suis-je ?
Qu’est-ce qui s’agite en moi ? Quel est le sens de ce que je vis, quel est
le sens de mon histoire ? Quel est le sens de ma relation à moi-même et
quel est le sens de ma relation aux autres ?

Je
cherche à devenir plus conscient de manière à mieux m’assumer et à mieux répondre
de moi. Pourquoi ? Peut-être, tout simplement, parce qu’au départ ‘je
me sens mal dans ma peau’. Tout part de là, de ce sentiment de fragmentation
de mon identité et de conflits entre certains de ces fragments. C’est cette
souffrance intérieure qui fonde la démarche, c’est à cette question de la
souffrance des hommes qu’en dernier ressort nous devons répondre. Cette
question ouvre à la dimension spirituelle, voire religieuse. Le message du
Bouddha et celui du Christ ne sont-ils pas au fond deux réponses à la question
de la souffrance ? ‘Il faut la faire cesser’, dit le premier, ‘voici
comme s’y prendre’. ‘Il faut l’accepter’, lui répond le second, ‘je
suis la Voie’. Puisque la souffrance réside dans cet état de conflits intérieurs,
nous pensons pour notre part que la réponse à lui apporter est à chercher
dans une nouvelle manière d’être, une manière d’être qui se construit à
partir d’une connaissance de soi. L’évolution intérieure qui se produit
alors est le processus d’individuation.

En 1913, alors que la brouille avec Freud est consommée et
qu’il perd tous ses repères, Jung est persuadé qu’il existe tout au fond de
lui une activité psychique autonome et non consciente, sur laquelle il n’a pas
de prise, mais qui recèle des secrets.

“ Après la séparation d’avec Freud, a commencé pour
moi une période d’incertitude intérieure, plus que cela encore, de désorientation.
Je me sentais flottant, comme totalement en suspens. ”
C.G.
Jung
, Ma vie, p. 198.

Ne
sachant plus que penser, Jung décide de donner la parole à son inconscient, de
laisser émerger ce qui remonte du fond et de s’expliquer avec.

“ Je me dis alors, ’j’ignore tout à un tel degré que
je vais faire simplement ce qui me vient à l’esprit’. Je m’abandonnai de la
sorte aux impulsions de l’inconscient. ” ibid., p.201.

L’expérience
dura près de six ans ; ensuite, le reste de sa vie, dira-t-il, ne fut que la
mise en forme de ce qu’il a rencontré durant cette période.

Cette expérience de Jung est comme un modèle de
confrontation avec l’inconscient, expérience difficile où l’individu est
soumis à l’épreuve de lui-même.

Un peu de technique

Ceci étant, comment s’y prendre ?

On s’accorde pour
expliquer avec trois verbes l’action du conscient qui s’engage dans cette voie :
laisser advenir, considérer, se confronter.

Laisser advenir. Il s’agit là de laisser émerger les images et les
idées qui viennent du fond. Ces images, ce sont celles des rêves qui animent
nos nuits, ce sont les fantasmes dont on arrive peu à peu à prendre
conscience, ce sont également les fantaisies qui se forment lorsque l’on
s’adonne à l’imagination active. Laisser émerger ne signifie pas qu’il faille
se laisser submerger. Il y a là un subtil dosage à trouver entre les données
et les valeurs diurnes d’une part et ce qui émerge ainsi de la nuit de la
conscience d’autre part. Un équilibre est à trouver, les images doivent être
contenues.

“ Naturellement, tandis que je travaillais à mes
phantasmes, j’éprouvais le besoin, précisément à cette époque, d’avoir
"un point d’attache dans le monde" et je puis dire que celui-ci me fut
donné par ma famille et le travail professionnel. Il était pour moi vitalement
nécessaire d’avoir une vie rationnelle qui allait de soi, comme contrepoids au
monde intérieur étranger. La famille et la profession demeurèrent pour moi la
base à laquelle je pus toujours faire retour et qui me prouvait que j’étais réellement
un homme existant et banal. Les contenus de l’inconscient pouvaient parfois me
faire sortir de mes gonds. Mais la famille et la conscience que j’avais un diplôme
de médecin, que je devais secourir mes malades, que j’avais une femme et cinq
enfants, et que j’habitais Seestrasse 228 à Küsnacht, c’étaient là des réalités
qui me sollicitaient et s’imposaient à moi. Elles me prouvèrent, jour après
jour, que j’existais réellement et que je n’étais pas seulement une feuille
ballottée au gré des vents de l’esprit, comme un Nietzsche. Nietzsche avait
perdu le contact avec le sol sous ses pieds parce qu’il ne possédait rien
d’autre que le monde intérieur de ses pensées - monde qui, d’ailleurs, possédait
plus Nietzsche que lui-même ne le possédait. Il était déraciné et planait
sur la terre, et c’est pourquoi il fut victime de l’exagération et de l’irréalité.
Cette irréalité était pour moi le comble de l’abomination, car ce que j’avais
en vue, c’était ce monde-ci et cette vie-ci. Quelque ballotté et
perdu dans mes pensées que je fusse, je ne perdais cependant jamais de vue que
toute cette expérience à quoi je me livrais concernait ma vie réelle, dont je
m’efforçais de parcourir le domaine et d’accomplir le sens. Ma devise était : Hic
Rhodus, hic salta !
(C’est ici Rhodes, c’est ici que tu dois danser). De la
sorte, ma famille et ma profession furent toujours une réalité dispensatrice
de bonheur et la garantie que j’existais normalement et réellement. . ” ibid.,
pp. 220-221.

Considérer, prendre
en considération. Les images et les émotions dont elles sont chargées doivent
être accueillies aussi paisiblement que possible et pour cela il est
techniquement intéressant de ne pas s’identifier à elle et même de s’attacher
à les objectiver.

“ En
objectivant l’émotion ou l’impulsion, dit Elie Humbert, le sujet s’en dégage
et s’en différencie. Il entre alors dans une autre relation avec ce qui
l’affecte. ”

Plutôt
que de chercher - réflexe courant - à traduire ces images en une version
intellectuellement correcte, il est plus intéressant de les laisser vivre au
grand jour. Plutôt que chercher à raisonner sur ces productions inconscientes,
il paraît plus profitable de les laisser résonner en nous et de laisser à
notre imagination le soin de les amplifier. Petit à petit, c’est du sens qui va
ainsi se construire.

Se confronter. Grâce à ce sens qui se construit, le moi conscient va
pouvoir se confronter ou, si l’on préfère, s’expliquer avec ces bulles
auxquelles il ne s’identifie pas et qui remontent pourtant à la surface des
eaux de l’inconscient. S’expliquer, cela signifie engager le dialogue, le
laisser se dérouler, le laisser guider notre réflexion.

“ Cette
attitude est essentiellement une Auseinandersetzung entre le conscient et
l’inconscient. Ce terme allemand, intraduisible, signifie qu’une explication a
lieu, une discussion approfondie, au cours de laquelle on aborde chaque aspect,
on examine chaque argument pour et contre, sans jamais oublier à l’arrière-plan,
que le but à atteindre est de parvenir à un accord. Une Auseinandersetzung
est, encore actuellement, une entreprise exigeante et, malheureusement, très
peu d’élèves de Jung en perçoivent la réelle valeur et acceptent de faire
cet effort considérable, mais, en fin de compte, fructueux. C’est, à ma
connaissance,, le seul moyen de permettre à des personnes qui prennent au sérieux
l’inconscient d’acquérir leur indépendance par rapport à l’analyse et de
trouver leur propre équilibre entre le conscient et l’inconscient. Jung
affirmait même que c’était la pierre de touche permettant de discerner les
personnes qui souhaitaient sincèrement devenir autonomes et celles qui préféraient
esquiver la difficulté. ” Barbara Hannah, Jung, sa vie, son œuvre,
pp. 129-130.

Finalement,
qu’est-ce qui se joue ainsi, si ce n’est la mise en place d’une relation entre
le dedans et le dehors ? Par cette démarche consciente, par cette acceptation du
dialogue, c’est comme une porosité qui s’établit entre le dedans et le
dehors. Leur séparation n’est plus aussi nette que ce qu’elle était
auparavant. Une impression de transparence gagne progressivement du terrain,
mais il ne faudrait pas croire pour autant que tout va se faire dans la facilité
et dans la continuité. La rupture et le conflit sont très présents, ils sont
même des acteurs essentiels de l’aventure ; au point que le sujet de la thèse
de Sabina Spielrein, qui joua un si grand rôle auprès de Jung, sera : " la
destruction serait-elle la cause du devenir ?
 "

Les rêves : porte
d’entrée

Pour
une approche plus générale des rêves et du sommeil, on pourra consulter le
site : Le
sommeil de A à Z
 
 : http://membres.lycos.fr/jmcmed/reves/index.htm

Confrontation
avec l’ombre

Une
des premières figures à laquelle on va se trouver confronter est celle de
l’ombre. Jung désigne ainsi cette part active en nous qui est faite de ce que
nous n’avons pas développé, de parties restées archaïques, des aspects que
nous ne voulons pas voir. Généralement, on la voit apparaître dans les rêves
sous la forme d’un personnage de même sexe que le rêveur, souvent délinquant
ou malformé ou de couleur foncée, voire noir (pour les blancs en tous cas).
Les types psychologiques de Jung fournissent une approche intéressante à
travers la fonction inférieure qui se trouve être la composante principale de
cette dernière.

La
confrontation sincère et effective avec l’ombre n’est pas une réelle partie de
plaisir puisque elle renvoie de nous les images que nous aimons le moins voir et
auxquelles pourtant nous devons faire face. Il nous apparaît ainsi que nous ne
sommes pas seulement ce personnage bien sous tous rapports auquel nous aimons
nous référer quand nous pensons "moi", nous sommes aussi ce minable,
ce pauvre type, cet avorton sous-développé qui apparaît dans nos rêves. Oui
ce minable, nous le sommes aussi, par certains côtés, dans la réalité.
Finalement, quelle que soit notre position dans la société, nous sommes des
individus somme toute assez quelconques, avec des qualités certes, mais aussi
avec des défauts, comme tout un chacun. La différence entre les individus doit
beaucoup à la reconnaissance sociale de ces qualités et de ces défauts.

On
a donc à se confronter avec notre ombre et à s’expliquer avec elle. Les rêves
nous y aident ainsi que le dialogue avec nous-mêmes qu’ils induisent. La
confrontation avec l’ombre est un grand moment de l’aventure intérieure. Ce
n’est pas une étape que l’on franchit une fois pour toutes. On l’aborde, puis
on passe à autre chose, puis on y revient à un autre moment et ainsi de suite.
On progresse par approximations successives, on est toujours dans
l’approximation et l’impression qui vient c’est qu’on n’en finit jamais de
commencer.

Ainsi va l’aventure intérieure.

Les
images abondent, se succèdent les unes aux autres, empruntant au patrimoine
symbolique universel de toutes les cultures, de tous les mythes, de tous les
contes.

Cette
confrontation avec l’ombre est l’occasion de revisiter toute son histoire
personnelle, de revivre tous ces moments sur lesquels nous nous sommes
construits, moments souvent peu glorieux, moments que nous avons voulu oublier,
moments toujours actifs au fond de nos inconscients. D’autant plus actifs,
semble-t-il, qu’ils ont été refoulés profondément. Et tout ça, tout ce
terreau - toute cette pourriture, aurons-nous souvent l’impression - il faut le
réactualiser, le revivre avec la même intensité, il faut y faire face, en
souffrir à nouveau et faire les deuils qui n’ont pas été faits en leur temps.
C’est l’œuvre au noir, avec ses remises en question, avec ses refus, avec ses
angoisses, ses passages à vide, ses déprimes.

Confrontation avec l’anima (us)

Deuxième grande période que l’on observe dans l’aventure
intérieure, c’est celle de la confrontation à l’anima (pour les hommes), ou à
l’animus (pour les femmes). Il s’agit de la rencontre de l’autre, de l’autre de
l’autre sexe. Et pas n’importe quel autre ! d’un autre transfiguré par la
projection de l’archétype, un autre ainsi doté d’un pouvoir de fascination qui
nous le rend totalement différent des autres, être exceptionnel. Peut-être
vous demandez-vous pourquoi ce sujet de la confrontation avec cette instance
psychique qu’est l’anima(us) est présentée ainsi à travers la relation à un
autre être réel ?

“ Le
processus de différenciation du moi et de l’inconscient est l’équivalent de la
purification. [...] L’intégration de l’inconscient n’est possible que si le moi
tient bon. [...] Dans l’alchimie, la purification s’opère au moyen de
distillations répétées ; en psychologie, elle a lieu par la séparation
radicale du moi de l’homme ordinaire d’avec toutes les contaminations
inflationnistes de l’inconscient. [...] Comme le montre le symbolisme
alchimique, ce travail de différenciation n’est pas possible sans relation avec
un partenaire. ” C.G. Jung, Psychologie du transfert,
p.162.

Certes,
il y a bien des images de l’anima(us) qui apparaissent dans les rêves sous différentes
formes, avec lesquelles il est recommandé d’engager le dialogue, mais il semble
illusoire de penser effectuer cette confrontation ’en interne’, avec les seules
images que l’on porte en soi.

Le
concept même d’anima a été élaboré par Jung à la suite de sa relation avec
Sabina Spielrein. La fameuse voix dont il écrit dans Ma vie p.215
qu’elle lui a répondu "C’est de l’art", cette voix "d’une
psychopathe très douée qui éprouvait un fort transfert à son égard" et
qui "était devenue un personnage vivant à l’intérieur de lui-même"
,
cette voix c’était celle de Sabina. Pour en savoir plus sur la relation de
cette dernière avec Jung, on lira avec beaucoup d’intérêt : Sabina
Spielrein
, Entre Freud et Jung, Aubier Montaigne, Paris (1981).

Ensuite,
c’est Toni Wolff qui apparaît dans la vie de Jung à partir de 1911. Sur cette
relation qui dure jusqu’à la fin de la vie de Toni, on connaît assez peu de
choses car Jung en a brûlé toute la correspondance. Celle qui en dit le plus
sur le sujet, à notre connaissance, c’est Barbara Hannah.

“ Toni
Wolff fut le réceptacle privilégié de la projection de l’anima positive, au début
de ’la confrontation avec l’inconscient’. Plus tard, la figure de l’anima
s’intériorisa et se révéla de plus en plus clairement sous ses aspects
positifs et négatifs. Ainsi, Jung devint moins dépendant d’une femme extérieure,
comme intermédiaire pour parvenir à l’inconscient qu’il put affronter entièrement
seul. ” Barbara Hannah, Jung, sa vie et son œuvre, p.149.

Si
la ’confrontation avec l’ombre’ est l’œuvre du compagnon, disait Jung, la
‘confrontation avec l’anima’ est celle du maître.


Cet article issu de notre documentation personnelle est sans référence d’auteur. Nous en réservons donc les droits. Si vous connaissez son auteur ou si vous pouvez nous donner des moyens de le joindre faites le nous savoir.
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