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Les ambitions d’une caisse populaire dans un village du Burkina Faso

L’exemple du groupement féminin d’Aoréma

mercredi 22 février 2006, par Bamony (Pierre)


L’intérêt pour des
enquêtes anthropologiques m’a conduit, pour la première
fois en 2002, à Aoréma, petit village situé à
15 kilomètres environ de Ouahigouya, la métropole de
l’ouest du Burkina Faso. J’avais été alors
fort bien accueilli par un homme, en l’occurrence, Monsieur
Kassoum Ouédraogo, que je ne connaissais point auparavant et
qui m’a hébergé chez lui pendant quelques jours.
Pendant mon séjour, j’avais remarqué une
assemblée de femmes suivie de longues discussions durant une
matinée entière chez et avec mon hôte. Une dame
venue à moto de Ouahigouya semblait animer cette réunion.
J’eus l’occasion en juillet, puis en août 2003 d’y
retourner. Je pus alors demander à mon hôte, devenu un
ami, le sens de ces assemblées. C’est ainsi que j’ai
été informé de l’objet de ces dernières :
il s’agit d’un ensemble de groupements féminins en
coopérative qui dépend des Caisses Populaires du
Burkina Faso. Il m’a semblé alors intéressant de
faire connaître davantage le travail de ces femmes par
l’enquête présente.


Je présenterai, d’abord,
les Caisses populaires, puis le groupement des femmes d’Aoréma
à travers le fonctionnement de leur coopérative avant
d’envisager un examen rapide des finalités de celle-ci.



Situation

Carte de la végétation


1-Une brève présentation
du réseau des Caisses Populaires du Burkina Faso


Le réseau en question couvre
tout le pays. Sa finalité essentielle consiste à
accorder des prêts financiers aux particuliers sans
discrimination du genre de leur travail. Parmi les emprunteurs, on
trouve, pêle-mêle, des artisans, des commerçants,
des entrepreneurs dans le bâtiment, des agriculteurs, des
fonctionnaires qui s’investissent dans une activité
annexe à leur travail salarié etc. ; en somme,
tous les secteurs de l’activité économique. Le
réseau des Caisses Populaires du Burkina Faso a une
philosophie : accompagner son programme de crédit aux
diverses couches sociales d’une politique d’épargne
qui se fonde sur l’éducation à la gestion des
fonds de la caisse et des bénéfices qu’ils
génèrent au niveau de chaque activité.


Le groupement féminin d’Aoréma
fait partie de l’union régionale des Caisses Populaires
du plateau central. Pendant mon séjour, celle-ci avait tenu sa
neuvième assemblée générale le 26 juillet
à Ouagadougou pour mesurer ses forces, l’ampleur de son
implantation et tirer les leçons de son activité
globale au cours de l’année 2002. Dans son numéro
du 29 juillet 2003, un des journaux importants du pays, « Sidwaya »,
à l’occasion de cette assemblée, rappelle l’objet
des Caisses Populaires du Burkina : « L’U.R.C.P.C.(Union
Régionale des Caisses Populaires du Plateau Central) est une
structure de crédit qui fait partie des quatre unions
légalement reconnues par le réseau des Caisses
Populaires du Burkina. Le samedi 26 juillet dernier, elle a organisé
au centre d’accueil de conférences et de séminaires
de Ouagadougou, son assemblée générale
ordinaire. Une occasion qu’elle a saisi pour faire le bilan de
ses activités au compte de l’année 2002 et pour
confirmer et réorienter ses activités de l’année
en cours
(2003) ».




2- Echec des tentatives précédentes
d’associations et d’une ONG à Aoréma


Sans doute, l’idée d’un
« programme crédit épargne avec éducation »
semble nécessaire eu égard aux tentatives et aux échecs
de nombre d’associations des pays du Nord qui oeuvrent au
Burkina Faso. Une bonne partie de ces échecs est due à
la mauvaise gestion des fonds engagés pour réaliser des
projets précis. A cet effet, il n’est pas inutile de
rappeler quelques vaines tentatives d’O.N.G. et d’associations,
non seulement dans le Yatenga (province du Burkina Faso dont
Ouahigouya est la capitale) mais même à Aoréma.
Deux exemples suffisent ici à illustrer ces échecs.


D’abord, grâce au
financement de « Kinder INNOT », une fondation
belge, un centre nutritionnel a été construit à
Aoréma dans le cadre d’un projet « S.O.S.
Sahel INNAM ». Cette fondation belge, par une espèce
de naïveté, avait confié toute la gestion et la
stratégie du fonctionnement du centre à des cadres
locaux. Ceux-ci s’employaient à envoyer des rapports
minutieux sur le suivi du projet. Suivant les étapes, des
financements conséquents qui correspondaient au coût du
fonctionnement du centre nutritionnel étaient adressés
aux responsables de la structure. Mais, le dépassement
constant des frais de fonctionnement avait conduit la fondation à
envoyer un expert en mission d’inspection. C’est alors
qu’on se rendit compte que rien n’avait été
fait conformément aux plans du projet. Pire, les rapports
envoyés à la fondation ne correspondaient strictement à
rien : tout était factice. La fondation décida
alors d’arrêter le projet. Le responsable local n’a
pu survivre à l’arrêt de ce projet. Car les
villageois, tout autant que la Fondation belge lui ont imputé
toute la responsabilité de l’échec du projet.
Aurait-il été contraint par les villageois à une
mort subite, un suicide, en somme, pour lui faire payer cet échec
qui lèse toute la population, en particulier les enfants et
les femmes ? Personne ne sut (ou ne voulut) m’éclairer
sur cette affaire. Le centre nutritionnel fonctionna de 1999 à
juillet 2001.


Ensuite, le projet le plus ambitieux
et qui couvrait tout le Yatenga, avait été initié
par une O.N.G. allemande sous l’égide de la C.E.E. L’
« agro-écologie », tel était le
nom de ce projet, fonctionnait aussi sur le mode du prêt. Mais,
pour que l’« agro-écologie »,
puisse récupérer sa mise, les bénéficiaires
de ces prêts devaient nécessairement passer par la
garantie des Caisses Populaires du Burkina Faso. Dans la majeure
partie des cas, il s’agit de contrat pour l’acquisition
de matériel de mécanisation agricole. Les conditions de
prêt ou d’acquisition de matériel agricole étaient
strictes pour l’acquéreur, comme le montre ci-dessous,
un exemple de contrat type :

MINISTÈRE
DE L’AGRICULTURE

SECRÉTARIAT
GÉNÉRAL

DIRECTION
RÉGIONALE DE L’AGRICULTURE DU NORD

PROJET
AGRO-ECOLOGIE / YATENGA

BP
72 TEL 55-03-95


CONTRAT
D’ACQUISITION DU MATERIEL PÉPINIÈR
E


Entre
les soussignés

Le
projet Agro-Écologie d’une part représenté
par le coordonnateur

Et
d’autre part le groupement de....Aoréma Santaaba...

Il
est arrêté et convenu le présent contrat
d’acquisition du matériel pépinière


Article
I
 : Le projet Agro-Ecologie s’engage à mettre à
la disposition des pépiniéristes au travers des
groupements, un certain nombre de matériel indispensable
aux activités pépinières selon les conditions
et modalités suivantes :

Article
II
 : Le matériel est mis à la disposition de M.
Ouédraogo Kassoum....

pépiniériste
du village de..Aoréma.......... à partir de 19-10-98
et en

présence
de Mr . M. Maïga Habibou président du
groupement dudit village

Article
III
 : Le matériel n’est pas subventionné et le
pépiniériste s’engage par le présent contrat
à reverser la totalité de la somme dans la caisse de
son groupement.

Article
IV
 : Tout le matériel acquis sera remboursé à
100% en deux (2) ans à l’exception de la brouette dont le
remboursement se fera en cinq (5) ans. Ce matériel est
constitué de :

-1
brouette-----------------------------32 500 FCFA
1

-2
arrosoirs------------9 000 F x 2= 18 000 FCFA

-1
pioche---------------------------------4 000 FCFA

-1
pelle-----------------------------------2 250 FCFA

-1
râteau----------------------------------2 250 FCFA

-1
moule pour mottes en terre---------3 000 FCFA

Grille
de versement dans la caisse du groupement

Matériel
Versement 1année Versement 2 année Versement 3 année etc, Tot

Brouette
6500 6500
6500

Arrosoirs
9000 9000

Pioche
2000 2000

Pelle
1125 1125

Rateau
1125 1125

Moule
1500 1500

Total
21250 21250
6500 etc,

A
verser

Par
an


Article
V
 : Ce matériel doit être bien entretenu, non
utilisé à d’autres fins et, ne pourra être la
propriété effective des pépiniéristes
qu’après paiement des sommes dues.

Article
VI
 : Après constat effectif de non paiement
conformément aux délais impartis ou, de mauvaise
utilisation et d’entretien, le matériel peut être
immédiatement retiré et rétrocédé
au groupement.

Article
VII
 : Pendant que le matériel est propriété
du groupement, il est formellement interdit aux membres du
groupement de vouloir utiliser le matériel sous n’importe
quel prétexte. Dans ce cas, le pépiniériste
pourra se plaindre devant qui de droit.

Article
VIII
 : Tout pépiniériste qui apposera sa
signature sur ce présent contrat, est contraint de
respecter toutes les clauses y afférentes..


Ouahigouya’_°_____________________________________________


Le
pépiniériste Le
président du groupement

Ouédraogo
Kassoum Maïga Habibou

Le
coordonnateur du PAE/Y

Ouédraogo
Boureima




Cette structure fonctionna très
bien, malgré les contraintes des remboursements imposées
aux clients du projet « Agro-Ecologie » et la
précarité de leurs situations financières, tant
que la gestion était confiée à des expatriés
allemands. Mais, au terme de leur mission, toute cette œuvre a
été transférée entre les mains de
gestionnaires locaux. Malheureusement, la direction de la structure
fut confiée à un fonctionnaire nommé par le
Ministère de l’Agriculture. Ne connaissant rien aux
problèmes spécifiques de l’ »agro-écologie »,
il conduisit celle-ci à sa ruine. La belle expérience
censée apporter une modernisation de l’équipement
mécanique ainsi qu’un soulagement aux souffrances
quotidiennes des agriculteurs, prit fin.


En ce sens, malgré l’échec
de l’O.N.G allemande, il semble que son système de
fonctionnement a inspiré, entre autres, les groupements
féminins d’Aoréma.




3 -
Le mode de fonctionnement de la coopérative


Les principes et la philosophie du
Réseau des Caisses populaires du Burkina Faso, d’après
Monsieur Kassoum Ouédraogo et Madame Salma Boussa qui sont les
deux figures de l’encadrement, sont les suivants :
« l’argent du pays appartient à tout le
monde. Faisons-en tous un bon usage pour que chacun puisse en tirer
un certain profit suivant ses besoins, ses moyens ». Cette
remarque s’explique par l’organisation des groupements.
En effet, chaque groupe de femmes comprend trois représentantes
élues en raison de certaines qualités comme le
dynamisme, le charisme, la capacité à conduire un
groupe et à défendre ses intérêts,
l’honnêteté morale. Celle qui fait office de
leader est chargée de la signature des prêts du réseau
des Caisses Populaires à Youba, village qui fait office de
centre commercial et administratif. Mais la réception de
l’argent se fait en présence de trois femmes à la
fois pour éviter l’usage des fonds à titre
personnel et toute tentative de détournement. Dans cette
représentativité, chacune à un rôle
précis : l’une est élue présidente du
groupe, l’autre trésorière (ou secrétaire,
suivant le cas) et la troisième, trésorière
adjointe. Toutes les femmes des groupements ont un carnet du réseau
des Caisses Populaires qu’elles acquièrent à un
prix très modique. Leur photo y figure afin d’éviter
les mauvais usages, ainsi que leur signature. Les femmes illettrées
s’acquittent de cet acte obligatoire par l’empreinte de
leur index. Si le dépôt d’argent peut se faire par
n’importe qui, en revanche, le retrait s’effectue en
groupe. Par prudence, la garde de l’argent se fait chez les
femmes elles-mêmes. Cette précaution évite les
tentations de vol ; d’autant plus que le président
de ces groupements, M. Kassoum Ouédraogo, auquel on confiait
auparavant la garde de cet argent, a été victime de vol
chez lui. L’association d’Aoréma est une
organisation de huit groupements différents dont le nombre
varie de quinze à cent cinquante personnes. Chaque groupe se
donne un surnom de devise :

  1. Nabonswondé
    1 = « Nous prions Dieu » (23 membres)

  2. Nabonswondé
    2 = « Nous prions Dieu » (9 membres)

  3. Neeb
    Noona 1 = « les gens sont bons » (26 membres)

  4. Neeb
    Noona 2 = « les gens sont bons » (16 membres)

  5. Nonq
    Neeré = « Nous aimons les bonnes choses »
    (14 membres)

  6. Baas
    Neeré = « Nous aspirons à une heureuse
    fin » (14 membres)

  7. Naba
    Asuogo = « nous serons heureux d’une bonne fin »
    (16 membres)

  8. Relwende
    = « Nous suivons Dieu » (8 membres)




Les groupes se constituent par
quartier. Comme il y a huit quartiers à Aoréma, on
comprend qu’il y ait huit groupements différents.


La modalité et la durée
du prêt sont variables suivant les besoins et les projets des
clients de l’association. En outre, quel que soit le montant du
prêt, il y a quatre mois d’essai qui sont imposés
et dont les conditions de remboursement doivent être
strictement respectées. Si au terme de ces mois, l’essai
est probant, c’est-à-dire, s’il n’y a aucune
perte d’argent, le Réseau des Caisses Populaires peut
renouveler le contrat pour six mois suivant les mêmes
conditions.


Par exemple, pour un prête de
50.000CFA (1CFA = 50 cts FFr), on exige 300Fr CFA de bénéfice
au minimum pour une semaine et au maximum entre 500 et 1000 Fr CFA,
voir plus selon la nature de l’activité commerciale. Le
versement du bénéfice à la caisse de la
coopérative pour le compte du Réseau des Caisses
Populaires s’effectue tous les vendredis matin chez le
Président des groupements et en présence de l’employée
de la caisse chargée de l’encadrement de ces groupements
féminins. Il est fait obligation aux membres de l’association
de réaliser des bénéfices qui varient suivant la
nature de l’activité exercée. Voici un exemple de
contrat établi entre le Réseau des Caisses Populaires
et une cliente.



RÉSEAU DES CAISSES POPULAIRES DU BURKINA

01
ILP. 5382 OUAGADOUGOU O1

PROGRAMME
-CRÉDIT, ÉPARGNE AVEC ÉDUCATION



ACCORD DE PRÊT


SECTION
1
 : Dans le village deAoréma le
17-1-003

zone
de Aoréma province de Yatenga

un
accord de prêt est conclu entre la caisse villageoise de
Aoréma Nongméero et

la
caisse populaire de Aoréma

Ce
prêt d’un montant de 375000 est remboursable en 17
semaines

au
taux constant de soit un intérêt de 10% soit un
intérêt de 375000 Francs CFA.

La
date d’échéance étant fixée le :
17-05-003

SECTION
2
 : La caisse villageoise consent répartir le montant
du prêt entre ses membres en fonction des besoins exprimés
conformément à son règlement intérieur
et aux règlements du programme/CEE.

SECTION
3
 : La caisse villageoise, à travers ses membres,
accepte l’encadrement de l’animatrice et s’engage à
respecter l’enseignement et les règlements du
programme/CEE.

SECTION
4
 : La caisse populaire consent octroyer, aux conditions en
vigueur, un nouveau prêt d’un montant supérieur selon
les besoins de chaque membre à la caisse villageoise si le
remboursement intégral en capital et intérêt
du prêt qui fait l’objet de la présente entente est
correctement fait et dans les délais.

SECTION
5
 : En foi de quoi, les parties suivantes ont signé ou
apposé leur empreints digitale de l’index gauche :


a) Pour
la caisse villageoise, le comité de gestion

Présidente
 : Nom Ouédraogo Lizéta
Signature :


Secrétaire/comptable
 : Nom Ouédraogo Azeta Signature :


Trésorière :
Nom Ouédraogo Rakiéta
Signature :


b)
Pour la caisse populaire :

Sankariba
Aïssa
Signature :


(Nom
Représentant)


c)
Pour le programme/CEE
signature :

Boulsa
Salmata


(Représentant)



Les activités
commerciales à Aoréma sont les suivantes :


    • vente de pétrole
      au détail ( pour alimenter les lampes à pétrole
      et pour allumer les foyers domestiques) ;


    • Commerce d’articles
      en gros avec une domination masculine incontestable ;


    • Vente au détail
      de sucre, huile, mil, riz, arachide etc. ;


    • Création de
      boutiques ;


    • Vente de savon
      traditionnel fabriqué par les commerçantes
      elles-mêmes ;


    • Commerce de noix de
      kola en provenance des pays côtiers comme la Côte
      d’Ivoire, le Ghana etc. ;


    • Vente de galettes, de
      boules d’ « acassa » ;.


    • Vendeuses itinérantes
      sur les marchés locaux en utilisant soit les transports en
      commun (taxi-brousse) pour l’achat ou la vente de sacs de
      mil, d’arachides, d’haricots, de petits pois etc. ,
      soit à pied, à vélo ou à mobylette
      quand les articles sont moins encombrants.




J’ai posé la question aux
deux personnes chargées de l’encadrement afin de savoir
pourquoi un groupement de femmes. J’ai eu la réponse
suivante : « Les femmes font preuve de tranquillité
à l’inverse des hommes qui manquent de sérieux.
L’échec du centre nutritionnel d’Aoréma et
surtout le centre d’« agro-Ecologie »
initié par une O.N.G allemande, sous l’égide de
la C.E.E, dirigés essentiellement par des hommes, est une
preuve manifeste du manque de sérieux des hommes. En effet,
les hommes ont tendance à faire un usage personnel de l’argent
qu’ils ont emprunté. Cette conduite, certes, a ses
raisons : ils sont soumis à des exigences quotidiennes, à
des sollicitations de tous genres comme les devoirs familiaux qui
dépassent infiniment leur pouvoir d’achat. Dès
lors, ils sont tentés d’utiliser l’argent prêté
à d’autres fins que celles pour lesquelles il avait été
demandé. Toutefois, chaque homme peut toujours, de son propre
chef, aller faire un emprunt à la banque ou à la Caisse
Populaire sans devoir passer par la structure de l’organisation
des femmes.


Mais l’une des raisons majeures
qui expliquent l’absence de groupements masculins tient à
leur tempérament fort. Les hommes sont généralement
orgueilleux et sujets aux disputes. Ils font montre de difficultés
à s’entendre, à s’accorder sur une modalité
de fonctionnement. Chacun aspire à se mettre en avant en
écrasant l’autre, à commander, diriger, conduire
les faits suivant son intérêt personnel et non celui du
public ou de l’intérêt général,
celui du village, par exemple ». Pour l’association
des femmes d’Aoréma, il y a tout de même un
encadrement.




4 - L’encadrement


Les leaders du village figurent, de
fait, parmi les représentants de l’association d’après
Madame Boulsa Salmata. Parmi eux il y a Kassoum Ouédraogo,
désigné comme membre permanent et Président des
groupements féminins de son village ; d’où
le fait que tout se passe dans sa propre cour : partage des
prêts et des bénéfices etc. Il est secondé
par deux autres co-représentants qui changent assez souvent
parce qu’ils sont moins intéressés par l’activité
bénévole. S’il n’y a pas d’argent à
gagner, de rentabilité ou de bénéfice sous
quelque nature que ce soit, il n’y a pas non plus d’intérêt
pour le bénévolat, reconnaît la même
interlocutrice. Ils ont le sentiment de perdre leur temps.


Dans le cahier de chaque groupe, le
Président note l’assiduité et la ponctualité
de chaque membre par la mention « bon »,
« mal », « X » ou « 0 ».
En effet, selon le Président, certaines femmes, après
avoir reçu l’argent, manifestent moins d’enthousiasme
à venir participer aux réunions hebdomadaires ou à
celles de la quinzaine. Suivant le nombre de « X »
ou de « 0 », on peut sanctionner la négligente
en diminuant de moitié, à l’avenir, le montant de
la somme qu’elle aimerait emprunter au réseau des
Caisses Populaires par l’intermédiaire des groupements
féminins. Les frais de tenue de compte s’élèvent
à 1200 CFA par mois.


Madame Salmata Boulsa, employée
du Réseau des Caisses Populaires à Ouahigouya,
représente celui-ci comme animatrice de leur programme en
milieu rural. A cette fin, elle se rend à Aoréma toutes
les semaines pour encaisser l’argent (bénéfices
réalisés), établir et vérifier les
comptes des différents groupes. Elle remet la somme du jour
collectée aux trois femmes responsables de chaque groupe pour
effectuer le versement sur le compte commun de l’association à
la Caisse Populaire de Youba.




5 - Les difficultés
rencontrées dans le fonctionnement de l’association


Madame Salmata Boulsa analyse de la
manière suivante les écueils rencontrés sur le
terrain. D’abord, la sensibilisation des femmes à
l’intérêt et à la nécessité
de l’association est très lente. Même quand elle
se fait, on s’aperçoit que certaines femmes comprennent
mal le sens de l’information et font tout le contraire de ce
qui est exigé, conseillé. Il arrive que d’autres
oublient les dates de remboursement ou de l’épargne. Dès
lors, il est nécessaire qu’il y ait une information
continue à l’intérieur de chaque groupe pour
éviter nombre d’inconvénients ; la finalité
étant de les conduire toutes à plus d’entraide.
On prend soin d’éviter que les femmes d’un groupe
soient mises au courant de la défaillance de l’un de ses
membres afin d’éviter toute forme d’humiliation,
d’ironie, de mépris. On remarque aussi l’attitude
de certains maris qui s’opposent à la participation de
leurs épouses aux réunions d’information sur le
programme du Réseau des Caisses Populaires, voire à
leurs activités de crainte que leur commerce ne les conduise à
acquérir plus de liberté dans un contexte social et
culturel dominé par l’Islam. Dès lors, suivant
leur intérêt et leur accord, ces maris récalcitrants
peuvent autoriser leur femme à sortir et à rentrer dans
un sous-groupe de 4 à 5 femmes environ. Parfois, il faut
l’intervention des leaders du village, comme le chef ou une
personnalité influente comme Kassoum Ouédraogo, pour
parvenir à atténuer leur résistance. Même
là encore, de nombreuses réunions publiques avec de
tels maris et leurs femmes sont nécessaires pour présenter,
expliquer le bien-fondé de l’initiative du Réseau
des Caisses Populaires à Aoréma et, finalement, les
persuader.


Ensuite, il y a des mésententes
assez fréquentes à l’intérieur des
sous-groupe (les femmes d’une même concession ou cour).
C’est souvent le fait des co-épouses qui se jalousent et
sont promptes à se réjouir du malheur et des faux pas
des unes et des autres. Toutefois, elle reconnaît que
globalement les activités des groupements marchent plutôt
bien à Aoréma, lesquels sont souvent cités en
exemple dans le Yatenga.




6 - Finalité des
groupements féminins d’Aoréma


Monsieur Kassoum Ouédraogo,
tout autant que Madame Salmata Boulsa, affirment que les intérêts
de la Caisse Populaire générés par l’activité
des groupements des femmes à Aoréma servent à
financer certains travaux collectifs comme les dépenses de la
commune. Ainsi, quel que soit le montant d’un prêt,
chacun doit verser 100 Fr CFA par mois sur la caisse commune :
somme qui sert à dépanner ou à entretenir les
pompes d’eau villageoises, le moulin à grain, la
construction de maternité. En ce sens, l’activité
des femmes contribue au développement du village. Elles
achètent aussi des céréales (mil, sorgho etc.)
pendant les récoltes, période où leur prix est
très faible, pour les revendre avec une plus-value importante
pendant la saison des pluies. D’un point de vue psychologique,
elles éprouvent de la fierté à pouvoir gagner de
l’argent personnel par la réalisation d’un certain
bénéfice dans leur activité propre.




En outre, pendant la saison des
travaux champêtres (saison des pluies), le travail des champs
isole beaucoup les femmes. Les réunions bi-hebdomadaires du
Réseau des Caisses Populaires leur permettent de maintenir,
voire de créer des liens, contacts, amitiés, échanges
de nouvelles, d’informations. Elles véhiculent
l’information aux absentes par nécessité (enfant
malade). C’est également pour elles l’occasion de
s’instruire mutuellement de leurs échecs ou de leur
succès dans leurs entreprises spécifiques.


Les activités des femmes
permettent un relatif confort dans les familles. En effet, si l’homme
a en charge de remplir ses greniers de mil et d’en distribuer
de façon équitable en cas de besoin, la femme doit
s’arranger pour trouver les condiments de la sauce. Elles
prennent en charge également la santé de leurs enfants
(achat de médicaments). Grâce aux fruits de leur
activité mercantile, elles soulagent donc les familles au
niveau de leurs dépenses quotidiennes, d’autant plus
qu’une bonne partie des habitants du Burkina Faso vit dans une
extrême pauvreté.




En définitive, on peut affirmer
que les membres des groupements féminins d’Aoréma
participent activement à la vie économique et au
développement du village. Mieux, elles aspirent ainsi à
une certaine autonomie et indépendance par rapport à
leur mari dans cette région dominée par l’Islam
où la mentalité voudrait domestiquer la femme. Elles
visent ainsi à un enrichissement personnel. Enfin, si cette
structure connaît un certain succès, malgré les
difficultés réelles, c’est parce qu’elle se
fonde sur le dynamisme, le savoir-faire, l’intelligence, le
sens du bien public, de l’intérêt général
de la femme. En ce sens, la femme, chez les peuples africains,
apparaît comme l’avenir des pays africains par sa
compétence et sa qualité de la gestion des affaires
publiques.

1
- 1 Euro =556 F.CFA