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Françoise et le manque

mercredi 22 février 2006, par Webmaître

Récit :

Françoise est une jeune femme de 28 ans. Elle a commencé à
prendre des somnifères et des anti-dépresseurs vers l’âge de 16 ans. Elle a
subi à cette période un avortement et a arrêté ses études à ce moment là.
Puis elle a commencé à avoir des crises de spasmophilie aigue, tétanie ; elle
a vu alors des neurologues, un psychothérapeute ; ses parents refusent une
hospitalisation en psychiatrie ; elle reçoit donc un traitement spécifique
contre la spasmophilie auquel s’ajoutent tranxène et anti-dépresseurs.

Elle quitte le domicile familial. C’est quelqu’un de très actif,
qui fait du théâtre, de la danse, du mime, qui milite activement dans des
groupes de femmes, une radio, etc. Elle voyage au Mexique et en Espagne, puis
travaille avec différentes compagnies de Butoh.

Depuis l’âge de 16 ans, elle a toujours eu des problèmes de
santé et des états dépressifs qui vont en s’aggravant.

Elle commence l’alcool et le LSD, le soir, par convivialité. À
d’autres périodes, c’est tous les extrêmes : la défonce, la cigarette, les
alcools forts, toujours associés à des neuroleptiques et anti-dépresseurs. À
certaines périodes, elle se retrouve complètement perdue, ayant l’impression
d’avoir lâché tous ses contacts, sans logement, avec des gens vivant plus ou
moins dans l’illégalité. Elle vit de petits boulots.

Vers l’âge de 20 ans, elle a une maladie du cuir chevelu et perd
tous ses cheveux. Trois ans plus tard, elle fait une salpingite. Elle est opérée
d’urgence ; c’est très grave et pris trop tard. On lui dit qu’elle sera stérile
et qu’il faudra beaucoup de temps avant de pouvoir danser à nouveau, du fait de
la cicatrisation et de son état de fatigue. C’est là qu’elle situe le début
de son anorexie. Apparaît alors un dénigrement de tout ce qu’elle fait ; elle
vit une coupure totale avec ses activités précédentes ; ses cheveux
continuent de tomber ; elle commence à détester son corps : sensation de
destruction, de pourrissement à l’intérieur ; sentiment de chercher cette
destruction ; elle pense que tous ses organes vont disparaître, mais qu’il faut
maintenir une image correcte à l’extérieur.

Quand elle reprend la danse, elle veut travailler sur des thèmes
et des gestuelles personnelles ; là, elle s’esquinte le dos, déchirure grave.
Nouvel arrêt complet. Elle a des douleurs épouvantables, profondes et très
aiguës, par crises : mal au foie, aux intestins ; elle a un ulcère. Ces
douleurs l’obligeaient à se recroqueviller, à se mettre à quatre pattes. Elle
prend des traitements médicaux, tout en continuant de boire. La spasmophilie
revient. Elle souffre terriblement. Elle savait que ses douleurs avaient un lien
avec tout ce qu’elle prenait mais de toute façon elle n’avait pas envie d’arrêter.

1990 : cure de désintoxication lors d’une hospitalisation
d’urgence à cause de la spasmophilie et d’un état hépatique catastrophique.
C’est en été et les médecins la sèvre de tout en même temps (alcool, médicaments,
etc.). C’est l’horreur : souffrances terribles ; crise grave d’épilepsie au
bout de 48 heures ; elle tremble tout le temps, elle est gelée en permanence et
ne dort plus pendant une dizaine de jours.

« Je me vidais, j’avais la chiasse et envie de vomir »
Cette cure lui a été imposée et elle se sent plongée vers là où elle ne
voulait pas aller.

« Je ne vais pas m’en sortir ! », envie de
mourir, images morbides tout le temps ; perte de contact ; elle ne mange plus
rien ; elle n’écoute plus de musique alors qu’elle aime beaucoup cela ; elle ne
suit plus les conversations, ne peut plus soutenir son attention, n’a plus goût
à rien. Elle est obnubilée par une seule pensée : mourir ou recommencer à
boire. Il lui semble que c’est « comme si on essayait d’amener à la vie
quelqu’un d’autre que moi ». Sensation d’être éclatée. En même temps,
on ne peut plus la toucher. A la sortie, elle recommence comme avant.

LN
 :

Cet état était-il complètement nouveau ou est-ce que tu connaissais déjà ce
type de désespoir ?

Françoise
 :

"Les états dépressifs ont en fait commencé depuis très longtemps : des
heures d’attente et de pleurs où je me vidais ; impression de ne plus rien
pouvoir faire. Là je buvais ou je me shootais et ça repartait dans
l’action."

Novembre 91 : tentative de suicide, coma de 10 jours, 2 mois
d’H.P. Anorexie totale, perfusions. Elle sort contre avis médical, avant qu’on
lui fasse des électrochocs.

Elle reprend des études à la faculté, soutient un mémoire,
elle est très brillante.

Actuellement, elle ne se drogue presque plus, mais elle continue
à consommer beaucoup d’alcool et de tranquillisants. Dans la journée, il y a
des moments où elle est en manque, avec des manifestations telles que :
vertiges à la limite de la syncope, pertes d’équilibre, tremblements, froid,
jambes molles. Elle a un énorme problème physique, des troubles de la vision.
Au niveau des douleurs, elle a tout le temps mal, avec des crises plus aiguës
mais qui ne sont pas forcément directement liées au manque.

Elle dit qu’elle est devenue complètement dépendante de
l’alcool et des médicaments, mais moins accro aux drogues quelle qu’elles
soient.

Elle ne peut pas imaginer qu’il n’y ait plus d’alcool :
« ça me sauve des larmes », « ça me permet d’exister ».
Elle boit le plus dans des lieux où elle peut se laisser aller : chez elle,
dans l’intimité d’une maison amie. Elle dit : « je me crée alors des
histoires, des rêves ».

LN
 : est-ce que ce sont des rêves que tu imagines qui peuvent se réaliser ou bien
des choses complètement perdues après ?

Françoise
 : cela dépend. C’est justement parfois l’alcool qui me permet de mettre en
place des projets et de les réaliser.

Quand elle n’a pas d’alcool, elle tourne en rond, casse des
objets, est hyper-nerveuse, ne peut pas se concentrer et ne pense plus qu’à
trouver de l’alcool. Elle dit qu’elle est quelqu’un qui pense tout le temps sauf
quand elle est complètement "absorbée par le corps" : par ex. se défoncer
physiquement dans la danse, ou dans l’alcool, etc.

Quand elle n’a pas de médicaments, très grande angoisse,
nervosité excessive...

Dans le manque, elle mentionne une angoisse démesurée face à
la vie. Elle a toujours présents en elle ces élans pour apprendre, pour
danser, pour aller à la fac, mais ce n’est pas suffisant par rapport à une idée
de mort très violente. Elle a l’impression qu’elle n’est pas capable de se réaliser
toute seule, qu’il faut qu’elle prouve tout le temps qu’elle est capable. Elle
est tout le temps insatisfaite : elle a toujours l’impression, même quand elle
réalise quelque chose, que ça pourrait être autre chose de mieux, qu’il y a
un décalage. Elle dit qu’elle a mal mais que si tout se transformait, est-ce
que le choc ne serait pas encore plus violent ?

Quand elle était enfant, elle était plutôt grassouillette et toute sa famille était contre la danse, pensait
qu’elle serait bien en chair... Actuellement, elle a un véritable dégoût de
son corps, de l’image de son corps... Elle dit que tout ça « a un rapport
avec sa féminité »... Elle a l’impression qu’elle s’oppose à toute
cette image que sa famille lui a imposée.

Globalement par rapport aux sensations : elle a l’impression d’être
coupée des "sensations premières", de ne pas vivre en entier le
toucher, ce qu’elle voit autour d’elle, etc. Impression d’être tout le temps
dans un autre monde. Actuellement, elle a par moments peur parce que son corps
paraît épuisé ; pour elle, « il y a quelque chose que je peux pas contrôler
qui me dépasse ». Avant sa tentative de suicide, elle avait l’impression
qu’il y avait toujours de l’énergie ; maintenant, c’est « comme si
quelque chose est passé dans l’ordre du corps », elle se sent tout le
temps fatiguée.

Elle dit "être dans la tristesse sans arrêt et y être
seule".

LN
 : qu’est-ce qui fait qu’à un moment tu raccroches ?

Françoise
 : les livres et les autres, les amis...


L’entretien et le récit sont de Hélène Massé, chorégraphe, dont vous pourrez retrouver les articles sur le site d’archives.