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Les rêves et les images intérieures

jeudi 23 février 2006, par Kieser ’l Baz (Illel)

Les rêves ont, de tous temps, constitué la voie royale d’accès à ce que nous nommons aujourd’hui inconscient et que l’on nommait dieu antan. Les images intérieures n’occupent pas la même place privilégiée. Pourtant leur puissance est tout aussi importante. C. G. Jung nous a appris a écouter ces multiples voix intérieures.
Parution originale, 25/11/2004 sur
PsychoTextes
http://www.psycho-ressources.com/bibli/les-reves.html

...
plus divins que toutes les étoiles éclatantes
nous paraissent les yeux sans nombre que la Nuit fait s’ouvrir en nous !
Novalis - Hymnes à la nuit

 

Les
rêves et les images intérieures occupent une place primordiale dans
l’Histoire et dans le monde depuis probablement la naissance de cette
tranche-ci d’humanité.

Cependant
leur existence pose toujours problème, la science a, certes, démontré que
l’homme rêvait - on le sait depuis près de 100 000 ans - mais n’a
rien apporté de neuf quant au contenu du rêve.

Freud
a voulu donner une approche scientifique du rêve en fondant des interprétations
sur une grille contenue dans la théorie psychanalytique.

Jung,
de son côté, tenta une autre approche, par une contribution qu’il voulut
moins réductrice en diversifiant les polarités de la libido et en attribuant
aux rêves un rôle jusque là ignoré. Le rêve aurait pour fonction d’établir
une communication entre la conscience et l’inconscient et pour but, le rétablissement
d’un équilibre dynamique de l’un à l’autre. Ce dernier ayant pour
finalité de rendre plus fluide l’immersion du conscient dans la réalité.
C’est supposer que conscient et inconscient aient l’un et l’autre un
projet.

En
France la polémique, née au lendemain de la rupture de ces deux géants de la
psychanalyse, sévit toujours entre les deux écoles issues de ces pères
fondateurs.

Du
côté de la neurologie et de la physiologie, rien de neuf n’a été apporté
de particulier depuis les années 70, avec la découverte des phases du sommeil.
On exploite au maximum les découvertes de M. Jouvet à des fins médicales mais
la recherche fondamentale stagne par manque de moyens mais, probablement aussi,
par manque d’intérêt pour les rêves. On sait que l’on rêve,
scientifiquement parlant, mais nul ne sait ce dont le chat, le singe ou
l’homme rêvent, ni pourquoi tel rêve survient plutôt que tel autre. Or
c’est ce qui fascine le plus et c’est aussi ce qui a laissé des traces dans
l’Histoire. Cela les neurologues et autres physiologistes semblent ignorer.

Force
nous est de revenir à l’empirisme de la pratique quotidienne, nous basant sur
une écoute attentive du langage du rêve qui faciliterait une meilleure
dialectique conscient/inconscient. C’est l’essentiel de la pratique psychothérapeutique
ou psychanalytique.

Cela
suppose d’emblée l’existence de deux zones, au moins, de la psyché humaine :
l’inconscient, le conscient et qu’il existe des communications permanentes
entre ces couches de la psyché humaine.

Outre
les rêves, les échanges entre la conscience et d’autres zones de la psyché,
surviennent - apparaissent à la conscience - des images ou visions dont la
trame est plus ou moins élaborée, à des moments particuliers que la
physiologie a également très peu étudiées. Suivant les écoles, les modes et
la culture, on les nomme fantasmes, fantaisies, images, visions,
hallucinations...

Parler
de fantasme, en français, c’est laisser supposer qu’il s’agit d’une
production tout à fait trompeuse, mensongère, fruit de l’imagination, en
somme quelque chose qui n’a ni consistance ni intérêt sinon comme production
névrotique. C’est dire que ces productions de l’imaginaire ne suscitent que
suspicion et méfiance.

Pourtant
la « réalité » de ces images jalonne l’Histoire et, parfois, la
forge. Si l’on parle de vision, Dieu n’est pas loin.

On
admet pourtant que ces productions sont aussi en relation avec le processus créatif.

Hors
du processus névrotique ces images intérieures seraient donc tout à fait
exceptionnelles, survenant à des moments exceptionnels chez des êtres
d’exception ou dont la fonction culturelle est spécifiques - artistes,
inventeurs...

On
comprend que le rêve, cantonné à la vie nocturne puisse faire l’objet
d’une attention pour les spécialistes du cerveau. Au moins entre le jour et
la nuit, la veille et le sommeil, la frontière est très nette.

On
étudie les abysses de l’océan, on explore les recoins les plus inattendus de
la planète, on peut accorder quelque attention à la vie nocturne ou une à
activité psychique durant le sommeil, même si les termes activité et sommeil
paraissent antinomiques.

De
là à passer un seuil et supposer l’existence d’une activité parallèle à
celle de la conscience il y a un abîme. Pour M. Jouvet, d’un point de vue
purement physiologique ce ne sont pas les mêmes zones qui sont concernées par
l’activité diurne et l’activité nocturne. On peut donc supposer sans trop
de risques qu’il en est de même en ce qui concernent les fantaisies de la
psyché.

Fantasme
que tout cela ! Illumination de mystique ! C’est l’opinion qui
domine.

Forçant
un peu l’attention du lecteur on finira par lui faire accroire l’existence
de quelques visions passagères et fugaces qui traversent la conscience. Et
l’on admettra aussi bien que cela concerne les sens de la vue. Nous l’avons
compris, fantasme, vision, image, pour peu que l’on en admette l’existence
se présentent sous forme visuelle.

Rien
n’est moins sûr ! L’expérience nous amènerait à penser que les cinq
sens sont concernés. Dans ce cas, pouvons-nous parler d’images ? Bien sûr,
car il s’agirait de représentations, de fantaisies et ces particularités du
processus psychique peuvent tout aussi bien affecter la vue que le toucher,
l’olfaction ou l’ouïe, le goût pourquoi pas.

De
nombreux témoignages vont dans ce sens et il suffit parfois de faire une enquête
sommaire autour de soi pour constater que la vie psychique peut en effet revêtir
bien des aspects.

Et
si nous allions plus loin en disant que même les pensées peuvent se présenter
comme des représentations qui échapperaient en fait au contrôle de la
conscience ?

Le
lecteur le plus complaisant se met à sursauter...

Pourtant
nombre d’écrivains seraient enclins à dire que, parfois, la plume leur échappe...

Placement

Nous
aborderons dans un premier temps la question des rêves et principalement le rôle
qu’ils tiennent dans l’activation de la communications essentielle entre les
instances conscientes et les instances conscientes. Le fond conceptuel auquel
nous faisons référence est celui de C. G. Jung, c’est pourquoi en ce qui
concerne l’interprétation des contenus nous renvoyons le lecteur à Jung mais
aussi à sa collaboratrice la plus prolixe, M. L. Von Franz, notamment à la série
d’études qu’elle a consacrée à l’interprétation des contes de fées.

Il
s’agira surtout de faire pressentir au lecteur que la psyché humaine n’est
ni une ni « totale ». La pratique et l’examen attentif de témoignages
depuis plus de 30 ans nous a conduit à poser l’hypothèse selon laquelle
l’unité de la conscience, par suite celle de l’Inconscient ne découleraient
que des représentations du monothéisme. C’est pourquoi l’animisme et le fétichisme,
quoique considérés comme primitifs, peuvent nous être très utiles pour
comprendre les mécanismes psychiques. Au regard de la psychologie, il n’est
pas de bon ton d’évoquer l’infinie différenciation de la psyché, donc de
son morcellement.

Dans
un deuxième temps nous aborderons la question, pour nous fondamentale, de
l’existence des images intérieures et leur articulation à la dialectique
Conscient/Inconscient. Cette approche nous conduira à poser l’existence
d’une instance médiatrice entre les la conscience et le conscient qui agit en
toute autonomie, de manière salvatrice et inventive pour la conduite des
petites affaires humaines tout autant que pour les grands desseins.
L’existence de ce centre autonome est déjà signalée dans des textes
historiques, dans l’Islam chiite mais aussi par les Soufis. Or les Hadiths -
récits complémentaires de la tradition du Livre dans l’Islam. Ils sont
composés de témoignages sur la vie du Prophète et de commentaires du Coran — auraient repris une antique tradition d’où serait également issue un
« yoga occidental » : l’Oraison monologiste des Pères du désert,
dont le Prophète Mohammad aurait été un disciple. Qu’il existât un
malentendu à relier une science, l’anthropologie, à des religions peut
choquer des psychologues praticiens. Mais c’est bien là l’essentiel de la
pratique anthropologique que de dresser des hypothèses prudentes à partir d’éléments
apparemment disparates.

Dans
un troisième temps nous aborderons la façon dont nous pouvons, cette fois,
dans la pratique quotidienne, reprendre cette trilogie - conscience-médian-inconscient — et la mettre au service de nos métiers de manière extrêmement pertinente.

Les
rêves, rôle et interprétation

 
Les rêves dans l’Histoire et dans les mythes

Il
n’est pas nécessaire d’insister sur l’impact des rêves dans l’Histoire
et dans les mythes. On connaît le rêve oublié de Nabuchodonosor et le rôle
d’interprète que joua le prophète Daniel.

Rappelons
aussi, à l’origine de la guerre de Troie, le rêve de la reine Hécube, épouse
de Priam, roi de la cité troyenne. Nombreux sont également les songes ou les
visions au cours desquelles les dieux apparaissent, porteurs d’un message plus
ou moins sibyllin et dont l’interprétation nécessite la sagesse d’un mage.

Ainsi
Balthazar, lors d’un festin de victoire vit apparaître une main qui écrivait
sur un mur. Ce fut Daniel qui donna l’interprétation qui subjugua le dernier
roi de Babylone.

Ce
qui est intéressant dans cet épisode mythique c’est le rôle d’une part de
l’image et non d’un rêve, de l’écriture d’autre part. Ce qui confère
à l’interprétation une fonction de traduction.

Voici
le récit biblique du Livre de Daniel :

« Le
roi Balthazar donna un grand festin pour ses seigneurs, qui étaient au nombre
de mille, et devant ces mille il but du vin. Ayant goûté le vin, Balthazar
ordonna d’apporter les vases d’or et d’argent que son père Nabuchodonosor avait
pris au sanctuaire de Jérusalem, pour y faire boire le roi, ses seigneurs, ses
concubines et ses chanteuses. On apporta donc les vases d’or et d’argent pris au
sanctuaire du Temple de Dieu à Jérusalem, et y burent le roi et ses seigneurs,
ses concubines et ses chanteuses. Ils burent du vin et firent louange aux dieux
d’or et d’argent, de bronze et de fer, de bois et de pierre. Soudain apparurent
des doigts de main humaine qui se mirent à écrire, derrière le lampadaire,
sur le plâtre du mur du palais royal, et le roi vit la paume de la main qui écrivait. »

Le
roi, fit venir Daniel qui lui dit :
« L’écriture tracée, c’est : Mené, Mené, Teqel et Parsîn.
Voici l’interprétation de ces mots : Mené : Dieu a mesuré ton
royaume et l’a livré ; Teqel : tu as été pesé dans la balance et ton
poids se trouve en défaut ; Parsîn : ton royaume a été divisé et donné
aux Mèdes et aux Perses. « Alors Balthazar ordonna de revêtir Daniel de
pourpre, de lui mettre au cou une chaîne d’or et de proclamer qu’il
gouvernerait en troisième dans le royaume. Cette nuit-là, le roi chaldéen
Balthazar fut assassiné. »

Il
faut nous défier d’interpréter l’interprétation et d’en réduire le
contenu à notre position du moment, historique, métaphysique ou psychologique.
Les commentaires que nous pouvons faire des rêves et récits de visions doivent
être assujettis à une minutieuse étude du contexte historique dans lesquels
ceux-ci prennent forme. Tout comme l’anthropologue ne conclut quoique ce soit
sur la découverte d’un site sans soumettre les résultats des ses trouvailles
à de nombreuses expertises, géologiques, historiques ethniques, etc.
l’historien ne peut rien conclure d’un récit de rêve s’il n’a pas une
solide connaissance du contexte culturel, économique, historique, géographique
voire linguistique dans lequel le récit s’enracine.

Et
c’est à partir de ces premiers éléments d’investigation que l’on peut
avancer une interprétation psychologique sensée et cette dernière n’aura
rien d’un discours métaphysique.

Pour
leurs études sur les rêves Emma Jung et Marie Louise Von Franz se sont
transformées en véritables linguistes et historiennes.[1]

Le
rêve comme transformateur

Il
ressort néanmoins un trait commun de ces récits que les mythes rapportent :
les rêves ou les visions sont de puissants transformateurs de culture, voire de
civilisations. Dans les temps historiques nous ne pouvons oublier le rôle que
jouèrent les visions et les rêves dans la vie du Prophète Mohammad. Et ce fut
la naissance de l’Islam.

C’est
dire la formidable puissance emmagasinée par le rêve et dont le développement
façonne une tranche d’histoire.

Fort
justement Michel Jouvet affirme : « Gardien et programmateur périodique
de la part héréditaire de notre personnalité, il est possible que chez
l’homme, le rêve joue également un rôle prométhéen moins conservateur. En
effet, grâce aux extraordinaires possibilités de liaisons qui s’effectuent
dans le cerveau au moment où les circuits de base de notre personnalité sont
programmés, pourrait alors s’installer un jeu combinatoire varié à l’infini
- utilisant les événements acquis - et donnant naissance aux inventions
des rêves, ou préparant de nouvelles structures de pensée qui permettront
d’appréhender de nouveaux problèmes. »[2]

On
ne peut mieux faire apparaître le rôle psychopompe du rêve et c’est un
physiologiste qui l’affirme.

Le
rêve met trois acteurs en relation : le rêveur bien entendu, un interprète
et un groupe ethnique.

Rêveurs
et interprètes revêtent des caractéristiques spécifiques - rois, ascètes,
prophètes, etc. - qui les rendent remarquables aux yeux du groupe.

On
retrouvera ces éléments dans de nombreuses ethnies, tant en Afrique qu’en
Inde, en Asie ou chez les Amérindiens. Ces rêves ne peuvent être confondus
avec les rêves personnels que chacun de nous peut collecter au matin. Ce sont
ce que C. G. Jung a appelé des « grands rêves ».

Cette
fonction « prophétique » du rêve n’a pas disparu dans l’enfer
des technologies et du rationalisme technique...

Les rêves personnels

Paradoxalement
c’est l’étude des rêves personnels du quidam contemporain qui nous
permettra d’approfondir notre approche des rêves et visions qui ont façonné
l’Histoire.

Une
chose est tranchée, nous rêvons tous. C’est un apport fondamental des
physiologistes. Par conséquent, si un sujet prétend ne pas rêver c’est
qu’il manque un relais de communication entre sa conscience et les lieux de la
psyché d’où les rêves émergent. Avec un peu d’habitude, ce pont finit
par exister. Même si la production paraît pauvre, la nuit parvient à laisser
quelques traces qui suffisent à pénétrer dans ces mondes inconnus.

On
peut distinguer quatre grandes catégories de rêves personnels.

 


Différentes catégories de rêves

Certains
rêves se rapportent directement à l’histoire du sujet, il apportent des
informations sur l’état des relations entre les différentes couches de la
conscience et celles de l’inconscient.

À
ce stade nous introduisons une distinction quasi hérétique : ni la
conscience, ni l’inconscient ne participent de l’unité. Si Michel Jouvet
aimait rappeler cette parole : « Je est un autre », nous
insistons pour dire que ce que nous pensions être une unité n’est en fait
que fragments, myriades d’éléments interagissant avec plus ou moins d’énergie.
La seule unité qui existe, et encore parce que nous participons d’une culture
matérialiste objectale, c’est le corps ! Le reste, ce que nous nommons
la psyché, n’est que nuage plus ou moins dense.

D’autres
rêves véhiculent des informations qui vont au-delà de l’histoire de la
conscience. Ce sont eux que C. G. Jung appelle « les grands rêves ».
Ces derniers véhiculent des représentations communes au patrimoine de
l’humanité, des grands symboles demeurés actifs depuis des millénaires. Et
ces derniers ne dépendent en rien de l’environnement culturel et géographique
du sujet. Un individu né à Toronto, y vivant depuis sa naissance et n’ayant
jamais voyagé peut fort bien véhiculer des images venues des lointaines
steppes de la Mongolie. Ces rêves appartiennent également au sujet. Nous
voulons dire qu’ils concernent son évolution personnelle mais leur contenu
universel a sans doute pour fonction, outre leur sens profond, de rappeler à
celui-ci qu’il n’est pas seul sur cette terre et qu’il est relié à
l’expérience commune de l’humanité. C’est probablement cela qui fait
penser à certains qu’il s’agit de rêves à connotation religieuse...

Par
ailleurs, il existe des rêves qui appartiennent au collectif, au groupe dans
lequel le sujet évolue. Ces rêves donnent des informations qui vont au-delà
de ce que le sens commun véhicule sur tel ou tel sujet important, sur tel événement
majeur.

Peu
avant la chute du mur de Berlin, certaines personnes produisirent des rêves
qui, malgré moult tentatives, ne pouvaient que s’interpréter de cette manière.

Dans
de nombreuses ethnies, on apprend très tôt aux enfants à faire la distinction
entre les rêves personnels et ceux qui concernent le groupe.

« Chez
les Esquimaux, il ne viendrait à l’esprit de personne, fût-il un enfant, de
cacher aux autres ses propres rêves. », nous rapporte Didier Anzieu.[3]
Et les grands événements d’un groupe sont ponctués par ces émergences de
la nuit que chacun pourra reconnaître ou qui nécessiteront la sagacité d’un
chaman.

Dans
nos sociétés ses rêves existent mais leur prise en compte est négligée.
Plus, il n’existe pas de véritable guidance éducative qui permettrait, dès
l’enfance, de faire le distinguo entre les différentes sortes de rêves. Très
souvent une cure psychothérapeutique se résume en cet apport qui permettra à
l’individu d’acquérir quelques repères dans ce cheminement, rien de plus.
La personnalité du sujet fera le reste.

Enfin
certains rêves peuvent être considérés comme saisonniers car ils ponctuent
les « saisons de l’âme », ces grands passages de la vie.
Sommairement nous pourrions distinguer la période du passage du bébé à
l’enfant, ponctués par de forts cauchemars dans lesquels des êtres
fantasmagoriques menacent de dévorer ou d’engloutir le petit humain. Plus
tard au passage à l’âge adulte en fin d’enfance, entre 8 et 14 ans,
d’autres rêves singuliers surviennent. L’âge d’entrée dans la maturité
apportent son lot d’autres images oniriques particulières - entre 25 et 30
ans. Le mitan de la vie, entre 45 et 50 ans voit apparaître d’autres images.
La fin de vie, pour terminer, laisse entrevoir le seuil de l’au-delà,
semblant ainsi préparer le sujet à son passage de l’autre côté.

Soit
cinq saisons en tout...

  Mécanisme du rêve

Le
mécanisme physiologique du rêve a bien été mis en évidence par les
chercheurs depuis Michel Jouvet dès 1958.[4]
Et selon sa propre expression nulle progression ne s’est opérée depuis une
trentaine d’années.

Cependant
les rouages qui déterminent telle ou telle catégorie de contenu échappent à
notre compréhension et nous ne pouvons que dresser des hypothèses que le
travail de la psychothérapie contribue à forger.

Selon
un préjugé tenace, mais qui ne tient pas à l’observation, les rêves ne
seraient que tissés des informations de l’état de veille. Ce qui paraît
assujettir leurs contenus à ceux de la conscience. Cela supposerait, par
incidence, que la conscience serait capable de se remémorer les événements
importants qui seront repris dans le rêve et qu’elle contrôle en quelques
sorte les mécanismes du rêve.

En
fait, dans la dialectique Conscient/Inconscient, c’est le Conscient qui
demeure tributaire de l’Inconscient.[5]
Cela C. G. Jung l’a parfaitement montré et cette hypothèse est la plus
pertinente si nous voulons articuler le langage du rêve à celui de la
conscience. Un rêve se constitue en fait comme une tablette de hiéroglyphes.
C’est l’analogie la plus proche qui soit. Les « signes » qui
constituent le contenu du rêve sont certes issus de la vie de veille mais ils
opèrent grâce à la puissance de l’affect qui leur est attaché.

 
 L’affect dans le rêve

Au
rêve personnel porteur de sens est toujours attaché un affect qui indique la
charge d’énergie potentielle attachée au message. Cet affect peut être
constitué d’émotions mais il existe d’autres manières de représenter la
charge affective, les couleurs, les sons, les parfums, etc. En fait les cinq
sens peuvent être mobilisés soit de manière singulière soit en synergie.
Cependant les rêves qui mobilisent tous les sens sont rarissimes. Les rêves
qui contiennent des sons sont eux-mêmes rares, même chez des musiciens.

Les
rêves en couleurs ne sont pas fréquents et quand ils existent de façon
constante chez un individu, cela met l’accent sur un aspect particulier de sa
personnalité.

Les
affects sont constitués, la plupart du temps, par des émotions communes,
facilement repérables par le rêveur.

Or
c’est l’affect qui établit la véritable connexion porteuse de
signification entre la réalité de la conscience et la réalité du rêve.

Tout
se passe comme s’il existait une ou plusieurs réalités parallèles à celles
de la conscience et que celles-ci communiquent par l’intermédiaire de points
de jonction signalés par les affects.

La
conscience n’accordant pas la même importance que l’inconscient aux événements,
celui-ci se saisit d’événements particuliers de la vie courante pour attirer
l’attention du rêveur vers d’autres horizons, une autre dynamique de vie.
Cela induit l’hypothèse selon laquelle quelque chose en nous perçoit et
enregistre plus que ce que la conscience mémorise. Cela, nous pouvons nous en
servir dans un travail en profondeur sur les images intérieures.[6]

 
 La dynamique du rêve

Nous
avons vu que le rêve est une sorte d’opérateur médian entre différentes
instances inconscientes et la conscience. On retrouve cette fonction dans le
contenu même du rêve qui met en relation différents acteurs comme sur une scène
fantastique. Le mouvement des objets du rêves est important car c’est ce qui
signale quelle dynamique est en cours et quelle transformation s’opère.

C’est
pourquoi les rêves sans mouvement, ceux où les acteurs sont immobiles
signalent une certaine immobilité de la psyché et il peut s’agir d’une
sorte d’alerte.

L’être
humain sait retrouver cet aspect étrange et chargé d’inquiétude : dans
certains films, l’angoisse est souvent suscitée par un plan de scène où
n’existe aucun mouvement.[7]

Par
réflexe, nous n’aimons pas les cauchemars ni les rêves violents et cet
instinct nous protège probablement d’une dérive vers les abysses de
l’inconscient. Cependant il ne faut pas évaluer la violence des rêves à
l’aune de notre propre sensibilité. En effet les rêves dans lesquels les
acteurs se croisent avec violence, charge d’animaux, lutte entre
protagonistes, agression par des tiers, etc. ne font que signaler la charge énergétique/émotionnelle
incluse dans un mouvement en cours.

Dans
la mesure où le contenu du rêve est soit compensatoire soit complémentaire
aux mouvements de la conscience[8]
cette violence est destinée à attirer l’attention sur une trop grande différence
de potentiel entre la conscience et les autres instances.

 

L’importance du contexte

Nous
percevons donc combien le contexte dans lequel émerge un rêve est de toute
première importance. Dans la mesure où le rêve personnel puise ses images
représentatives dans le quotidien du
rêveur et qu’en outre il met l’accent sur des éléments de ce quotidien
que la conscience a négligés, l’examen minutieux de toutes le péripéties
du quotidien est incontournable. Bien souvent d’ailleurs on « tombe »
sur un événement totalement anodin qui charrie cependant avec une lui une
suite de métaphore qui, par association peuvent conduire le rêveur dans un très
long dédale intérieur de sa vie présente ou passée.

En
cela le rêve peut être considéré comme maître en soi, du dialogue
conscient/inconscient.

 

L’interprétation

C’est
ainsi que se pose la question de l’interprétation et de la manière dont elle
doit être conduite.

Suite
à la vision de Balthazar, le Prophète Daniel se contente de suivre avec le roi
ce que la main a écrit. Il lit, puis il traduit. Et cet opus suffit à déclencher
une action importante et inéluctable.

Face
à un rêve, si nous pouvions nous contenter de n’être que traducteur, le
travail sur le rêve confinerait à une sorte d’artisanat, de ciselure sur les
bords de l’âme. Mais bien souvent la tendance rationaliste l’emporte et
nous finissons par réduire le rêve à une grille plus ou moins élaborée et
c’est une défloration du sens profond du rêve. Dans l’idéal nous devrions
renoncer à « comprendre » le sens d’un rêve, laissant ainsi ce
dernier continuer son propre travail.

Dans
le quotidien, souvent, un carnet de bord qui consigne les différents événements
de la journée et un carnet de rêve suffisent à nous éviter le long détour
d’une psychothérapie. Parfois même, le pseudo cheminement thérapeutique se
résume en un long travail d’acquisition de réflexes d’écoute de ces
messages que notre vie trop intellectuelle et matérialiste nous ont conduit à
délaisser.

 

Rôle et fonction du rêve

C’est
Michel Jouvet qui pourrait conclure cette approche sur les rêves personnels :

« C’est
le rêve qui ferait que chacun de nous est différent, et c’est la mémoire génétique
de chaque individu qui s’exprime par le rêve. C’est mon hypothèse. »[9]


Si
M. Jouvet parle de mémoire génétique, cela rejoint étrangement la notion
d’Inconscient collectif mise en évidence par C. G. Jung et celle-ci va bien
au-delà du contenu des rêves personnels

Retour
aux grands rêves de l’Histoire

 
 Interprétation au plan du sujet et rôle du groupe

Jung
prenait d’abord le rêve comme drame intérieur dans lequel le rêveur et les
acteurs interagissaient comme autant d’éléments de la personnalité du
sujet. Drame - action - relation - dont le rêveur se doit de prendre
conscience, pour un projet dont l’objectif est à jamais inconnu, soit dit en
passant. C’est ce que Jung nommait interprétation au « plan du sujet ».

Il
est aussi possible de lire un rêve au « plan de l’objet ». Dans
ce cas, les acteurs sont des éléments de la vie objective du rêveur mais une
telle interprétation, outre qu’elle renforce souvent les projections faites
sur des tiers, confère à la conscience une puissance et une tendance à la
domination qui peut poser problème. La lecture des rêves nous apprend à faire
le deuil d’une volonté de compréhension qui n’est qu’un des aspects
d’une volonté de toute puissance bien souvent néfaste à notre immersion
dans le monde. La conscience ne domine pas les éléments, elle en est issue et
comme une île volcanique surgie des flots elle grandit grâce au matériaux en
fusion qui lui vienne de la profondeur. Elle en est construite, elle en dépend.

Pourtant
si nous étudions attentivement la lecture que Daniel fait des rêves de
Nabuchodonosor et de la vision de Balthazar, nous constatons qu’il se situe au
plan de l’objet. Le roi est au centre de la scène et les éléments du rêve
sont pris comme autant de représentations de ce qui se passe dans le royaume et
auprès de ses sujets.

Une
telle interprétation est-elle due au fait que nous sommes en présence d’êtres
exceptionnels, les rois de Babylone ? Partiellement, oui.

Si
nous revenons au contexte de ces époques, au 7e siècle av. J.-C.,
la cosmogonie en place, avant l’émergence du monothéisme, situe le roi comme
principal média entre les dieux et la masse indifférenciée des sujets du
royaume. Autant dire que la conscience individuelle n’existe pas, c’est le
roi, investi par les dieux, qui tient lieu de conscience pour tous. Ce qui
revient à dire que, hormis le roi, nul conscience n’existe, seul un
gigantesque maelström d’où surgira bientôt Yahvé.

Vu
sous cet angle le prophète Daniel se tient au « plan du sujet »,
puisque le roi n’est que la conscience d’un gigantesque corps constitué par
le royaume et ses sujets. C’est ce qui explique la singularité constante de
Daniel par rapport aux autres mages. N’a-t-il pas en effet « ramené »
le rêve que Nabuchodonosor avait laissé « partir de lui » ?
Daniel est là comme un élément de conscience avancée, quelques siècles en
avant ; figure éclairante du monothéisme et des symboles d’unité...

Ceci
nous confirme la difficulté qu’il y a à accueillir puis à traduire les
grands rêves collectifs. Non pas tâche impossible mais nécessité de
s’entourer de tous les éléments que la science nous fournit afin d’être
dans un mouvement de lecture et non de compréhension.

Quant
aux porteurs de la lumière éclairante des images, notre monde semble les
ignorer et seuls quelques créatifs-artistes auraient le privilège d’être
au centre d’un dialogue entre les deux rives de la psyché.

Toulouse
le 10 octobre 2004


[1]
- Consulter la série d’ouvrages de l’une et l’autre sur l’interprétation
des contes de fées et sur les légendes germano-celtiques.

[2]
- Histoire naturelle du rêve, fonctions du rêve, conférence de Michel
Jouvet, in http://sommeil.univ-lyon1.fr/articles/jouvet/histoire_naturelle/p11.html.

[3]
- Les esquimaux et les songes, Revue française de Psychanalyse, tome XL,
janvier-février 1976, reproduit avec l’aimable autorisation de l’éditeur
in :

http://www.hommes-et-faits.com/index_0.html
- Rubrique, Une société de l’image.

[4]
- Le sommeil et le rêve, Michel
Jouvet, Éditions Odile Jacob, 1992.

[5] 
- C’est ce qui est d’ailleurs signalé par les rêves du jeune
enfant entre 3 et 6 ans qui signalent qu’un être dévoreur menace de
l’avaler, de le dévorer, de l’engloutir. On peut traduire par : La
toute jeune conscience en voie de constitution, encore fragile, est menacée
d’engloutissement par les forces gigantesques de l’Inconscient figurée
ainsi par cet être surpuissant.

[6]
- Si la recherche sur les phases du sommeil et la vie onirique a peu
progressé depuis 20 ans, en ce qui concerne les images intérieures,
c’est le grand désert.

[7]
- Ce ne sont pas les seuls éléments semblables au rêve que l’on
retrouve dans les rêves. Lire à ce sujet l’excellent travail d’analyse
de Catherine Barbé sur Le silence des agneaux in http://www.hommes-et-faits.com/cinema/kb_anio.htm.

[8]
- Voir à ce sujet les études de C. G. Jung et de ses continuateurs les
plus proches.