Accueil > Anthropologie > Les raisons endogènes de la tragédie politique ivoirienne

Les raisons endogènes de la tragédie politique ivoirienne

Pourquoi l’Afrique si riche est pourtant si pauvre ? -De la faillite des élites de l’Afrique subsaharienne-

mercredi 19 janvier 2011, par Bamony (Pierre)

Même des pays qu’on disait émergents, comme la Côte d’Ivoire, miroir de la réussite du « capitalisme à la française », comme les Français se plaisaient à le dire dans les années 1975, s’enfoncent aujourd’hui dans une crise profonde.

Extraits
 
« 1)- La politique où l’on s’investit pour soi, son clan et/ou sa tribu, ses obligés, ses vassaux, ses thuriféraires etc.
 
 Ces problèmes de difficultés des habitants des pays africains subsahariens sont semblables partout. Même des pays qu’on disait émergeants, comme la Côte d’Ivoire, miroir de la réussite du « capitalisme à la française », comme les Français se plaisaient à le dire dans les années 1975, s’enfoncent aujourd’hui dans une crise profonde. Ainsi, les planteurs en Côte d’Ivoire, hier souriants de leur aisance économique, sont aujourd’hui plongés dans une misère crasse. Ce qui les sauve de la famine tient à la poursuite de la culture vivrière ou culture de survivance. La Côte d’Ivoire tire, depuis des lustres, sa renommée à l’étranger de son classement comme premier producteur mondial de cacao. Mais, cela ne saurait durer encore longtemps d’après les prévisions de l’industrie agro-alimentaire. Cette prévision s’explique par deux raisons majeures : d’une part, en raison de la mévente de leur production de cacao, depuis la guerre civile, les planteurs ivoiriens ne disposent plus de moyens financiers suffisants pour maintenir en place la main-d’œuvre. Celle-ci, comme cela peut se comprendre, fuit vers des zones plus riches, comme le Ghana, où elle est mieux payée. Dès lors, les plantations dont le travail est infiniment dur, pénible et ingrat, sont délaissées et envahies par la nature (la forêt). D’autre part, l’industrie agro-alimentaire internationale est en train d’encourager la culture du cacao dans les pays de l’Asie du Sud-Est. Ainsi, les plants cultivés au Vietnam ont un meilleur rendement que ceux de la Côte d’Ivoire ; et ils sont exploités de façon intensive. Dans cette perspective, le Vietnam met tout en œuvre pour figurer, dans quelques années, parmi les plus grands producteurs de cacao du monde. Pendant ce temps, la Côte d’Ivoire régresse en raison de l’aveuglement de ses élites politiques, uniquement préoccupées par le pillage des richesses produites actuellement par le pays.
  C’est, du moins ce que révèlent des articles du « Monde » (jeudi 10 novembre 2005 et de « Libération » (mercredi 18 janvier 2006). « Le Monde » écrit : « la Côte d’Ivoire piétine. Ce qui est vrai du point de vue politique vaut pour l’économie du « géant » des pays francophones d’Afrique de l’Ouest. La croissance est quasi nulle, le chômage prospère, les investissements sont à l’arrêt, et l’Etat a le plus grand mal à boucler ses fins de mois ».A quoi tient une telle régression après trois décennies de prospérité insolente ? D’abord, essentiellement aux raisons politiques que tout le monde connaît parfaitement ; ensuite, d’après les enquêtes de « Libération », à la gestion personnelle des richesses générées par le cacao. Le titre de l’article de « Libération » est révélateur sur ce point : « Gbagbo fait son beurre avec le cacao - Un rapport de l’Union européenne accuse le clan du Président de rançonner les planteurs à son profit » (p.2). Dans les grandes lignes, selon les auteurs de ce rapport, il n’existe aucun contrôle sur l’engagement des sommes considérables générées par la production du cacao et du café ; du moins, le dispositif mis en place à cet effet est inopérant. En effet, le comité de pilotage mis sur pied pour mettre de l’ordre dans le désordre absolu des marchés des achats du cacao et du café ne sert strictement à rien. Pire, ce comité, présidé par une personnalité proche de la Présidence, qui ignore les problèmes de la filière du cacao notamment, s’est employé à court-circuiter le Comité interministériel chargé de la même filière. Et toutes ces magouilles à Abidjan se passent dans l’indifférence totale de la grande misère des planteurs, qui devraient être les premiers à bénéficier de la manne, fruit de leur peine quotidienne, comme il est écrit à juste titre, dans le rapport européen : « dans la pratique, dès 2003, lorsque les cours mondiaux s’installaient dans une baisse durable, au détriment des producteurs, les autorités n’ont pas mis en œuvre les instruments de régulation comme prévu par les textes. Depuis, les planteurs, dont la situation se détériore non seulement à cause des conflits qui règnent dans leur zone d’exploitation, mais aussi à cause de la baisse de revenus des récoltes, sont entrés dans un cycle de revendication récurrent »  ; sans oublier les devises pétrolières dont la gestion reste aussi opaque que tous les autres secteurs qui rapportent de l’argent au pays.  
  Au fond, ce qui intéresse les élites politiques au pouvoir en Côte d’ivoire, c’est moins les intérêts des peuples dont elles se moquent en installant le pays dans une guerre artificielle depuis des années et qui ne profite qu’à elles-mêmes, que l’argent généré par la production cacaoyère. Selon l’article de « Libération », se fondant sur la conclusion d’une mission conjointe de la Banque et du F.M.I., à Abidjan en septembre 2005, il est remarqué que sur « 400 milliards de francs C.F.A. prélevés sur le dos des planteurs entre 2002 et 2004, seuls 130 milliards avaient été dépensés au bénéfice de la filière de cacao ». En raison de cet enjeu financier important, l’on n’a pas hésité à réduire au silence le journaliste Guy-André Kieffer. En effet, le 16 avril 2004, celui-ci est enlevé en plein jour sur le parking d’un supermarché d’Abidjan, capitale économique de la Côte d’Ivoire. Depuis cette date, on n’a plus de nouvelles de lui. Aurait-il été tué pour éviter que ses enquêtes ne dévoilent les auteurs des détournements massifs de l’argent du cacao ? Lui-même savait que sa vie était menacée en raison d’informations majeures qu’il détenait sur ce sujet. Spécialiste des matières premières, il enquêtait sur la filière café-cacao de Côte d’Ivoire, objet de toutes les convoitises et de toutes les compromissions au cours des années 2000 en ce pays. En réalité, tout semble indiquer que les élites politiques aujourd’hui aux affaires publiques en Côte d’Ivoire, ont vendu les richesses du pays aux multinationales étrangères, lesquelles prospèrent sur le dos des planteurs, avec la complicité des hommes politiques qui n’ont cure de leurs souffrances. Ces multinationales américaines et hollandaises, entre autres, ont vu leur part de marché passer de 10% à 30% entre 1997 et 2003. Aujourd’hui, elles sont devenues à la fois très puissantes et très prospères. Cet état de fait s’est opéré grâce à Qui ? Aux élites politiques ivoiriennes elles-mêmes qui, pour un arpent de pouvoir, n’ont pas hésité à livrer tout entier leur pays et ses multiples richesses aux puissances étrangères, en appauvrissant les possesseurs de ces ressources naturelles.
  On comprend alors que ce qui se disait, dès les années 1962, dans les milieux européens, sonnait comme une prévision scientifique de ce qui allait se passer quelques décennies plus tard. Dans L’Afrique noire est mal partie, de René Dumont, il est en effet, écrit : « Les hommes sont seuls responsables du retard économique du continent noir » (19). Certes, l’auteur parlait de la co-responsabilité des politiques des métropoles européennes et de leurs compères, voire complices africains subsahariens. Je maintiens pour ma part, eu égard à ce qui se passe actuellement en Côte d’Ivoire, que les vrais et seuls responsables de la misère des peuples de ce continent sont les élites politiques africaines elles-mêmes. Ce sont bien les politiques ivoiriens, détenteurs du pouvoir politique en ce pays, qui ont volontairement livré les richesses de leur pays aux puissances étrangères, au détriment de leurs propres peuples ; en fait, ils n’ont aucun souci de l’intérêt général de leur pays. L’intérêt général signifie pour eux l’intérêt de soi, de leur clan et de leurs thuriféraires. Quels tristes et misérables hommes d’un point de vue de la moralité ?
 Eu égard à ces problèmes incommensurables, tragiques mêmes causés aux peuples africains par leurs élites politiques égoïstes et aveugles, comment ne pas comprendre que des citoyens ordinaires comme moi ou comme ces peuples eux-mêmes ne soient pas fondamentalement déçus, voire révoltés par de telles postures ignobles ? D’après un article de Jean-Louis Adonaï[1], la situation de crise profite plus que de raison aux Ivoiriens qui vivent sous la couverture du régime de Gbabo. En revanche, la misère, la pauvreté, la souffrance au quotidien concernent les Ivoiriens qui en sont éloignés soit politiquement, soit ethniquement, soit économiquement, soit encore géographiquement. Certes, la corruption à tous les niveaux de l’Etat, le gaspillage de l’argent public, la gabegie sous ses formes diverses avaient cours aussi pendant tout le règne de Félix Houphouët-Boigny. Même s’il s’était lui-même bien servi, autant que tous ses serviteurs zélés et les grands commis de l’Etat (agents politiques et économiques), des richesses agricoles du pays, il n’en demeure pas moins qu’il avait l’intelligence de permettre à une grande majorité d’Ivoiriens d’en tirer profit à tous les niveaux. En son temps, personne ne peut le contester, l’Ivoirien jouissait de l’opulence de l’Etat. En effet, aucun habitant de la Côte d’Ivoire ne manquait du minimum vital au point de devoir mendier pour survivre au quotidien. L’infrastructure du pays était en bon état et l’Ivoirien était fier d’appartenir à ce pays. Or, depuis la mort de ce grand homme et la gestion calamiteuse de ses « héritiers », les choses ont beaucoup changé ; mais en pire. Selon l’article de Jean-Louis Adonaï, la capitale économique de la Côte d’Ivoire a perdu de son éclat d’antan car, en cette ville ou ailleurs, on remarque de plus en plus d’Ivoiriens qui peinent à manger une fois par jour. « Des tas de gens sont réduits à la mendicité. C’est pire qu’à Dakar ! » s’étrangle Auguste, un jeune analyste programmeur employé ». 
  A cette remarque désabusée, un homme politique d’expérience, qui n’a pas non plus laissé un souvenir impérissable aux Ivoiriens sur la qualité et la rigueur de sa gestion des affaires publiques, des biens de l’Etat, en l’occurrence Henri Konan Bédié, évoque un bilan désastreux de la situation présente de la Côte d’Ivoire (2008). Tel est le sens de son propos, dans un entretien à Jeune Afrique, au sujet des élections présidentielles qui ont été, pour la nième fois, reportées Aussi, personne ne semble plus croire à cette mascarade qui a assez duré pour les peuples de ce pays et pour les pays étrangers, les institutions financières et organisations internationales qui financent patiemment tous les échecs des processus vers la paix politique en ce pays. C’est cette mauvaise foi permanente des élites politiques ivoiriennes dans leur volonté de passer par les urnes, de façon transparente, pour parvenir aux élections présidentielles et mettre un terme à cette situation institutionnelle illégitime, qui a conduit un conseiller du président Nicolas Sarkozy à confesser ceci : « je ne crois pas aux élections en 2009. Le statut quo est trop confortable pour le président et le premier ministre ivoiriens » (J.A. N° 2522 du 10 au 16 mai 2009). Par ailleurs, et sur ce point, la côte d’ivoire inaugure, par sa situation politique présente, un phénomène sans précédent dans l’histoire des institutions démocratiques. Son président dont on dit qu’il aurait été mal élu, qu’il aurait usurpé le pouvoir par le truchement des voyous de quartiers pauvres d’Abidjan, dont Yopougon-Kouté (des bandes de jeunes vagabonds auraient envahi la ville pour porter au pouvoir leur candidat préféré) conduit l’exécutif, de façon illégitime, depuis bientôt dix ans. Alors, il pourrait faire durer un tel état de fait ad aeternam vitam sans conséquence majeure puisque, jusqu’à ce jour, il est présumé être président d’un pays qui ne l’a pas élu. En d’autres termes, les hommes politiques ivoiriens donnent la preuve aux peuples de ce pays qu’ils pourraient vivre sans ces derniers ; qu’ils pourraient bien se passer de leurs services et s’autogouverner aussi bien sans élections, ni président dont on dit qu’il nuirait (du moins, son entourage le ferait) à leurs intérêts agricoles par les détournements massifs des produits financiers du cacao, du café, voire du pétrole entre autres secteurs importants des matières premières dont ce pays regorge. Selon une information de J.A. (N° 2522 du 10 au 16 mai 2009) « 955 milliards de F CFA (près de 2 milliards de dollars et de 10% du PIB) : ce que la production de pétrole brut et de gaz naturel a rapporté à la Côte d’Ivoire en 2008 ». Quelle pourrait bien être la part qui reviendrait directement aux peuples ivoiriens comme contribution à leur bien être (santé, alimentation de qualité, instruction etc.), propriétaires de ces richesses ? Tout Ivoirien aimerait bien le savoir.
  Selon donc Henri Konan Bédié, « tous les pays affectés par cette crise n’ont pas, comme la Côte d’Ivoire, abandonné l’entretien des routes et des pistes, ni oublié leur devoir d’assistance aux paysans. Ce pays était autrefois le grenier de l’Afrique de l’Ouest et nul n’y mourait de malnutrition. Aujourd’hui, il n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut. Ni moi, ni le P.D.C.I n’avons besoin d’exploiter le mécontentement des Ivoiriens pour qu’il s’exprime. Pour toute réponse, les manifestants [contre la faim et le coût de la vie] ont reçu des grenades lacrymogènes ».[2] En 2007, un intellectuel d’Abidjan résumait par trois formules lapidaires et acerbes le chaos ivoirien : « la situation ivoirienne d’aujourd’hui est un désastre économique, une débâcle sociale et le règne manifeste d’incompétences conjuguées ».
 Dans le cas actuel de régression (économique et sociale) de la Côte d’Ivoire, on assiste à l’émergence d’inégalités encore plus injustes et plus inadmissibles qu’auparavant (1985 à 2000 environ). En effet, selon Jean-Louis Adonaï, l’argent du pétrole, du détournement de la richesse générée par le cacao et le café, des trafics de toutes sortes –inévitable en temps de guerre civile- permet à des Ivoiriens de remplir les restaurants de haut de gamme. L’on y va en voiture de luxe aux vitres teintées pour ne pas voir la misère voisine et quotidienne. L’importance des individus se mesure à l’aune de ce genre de gadgets matériels. Ces gens importants aujourd’hui « achètent aux expatriés des villas de 300 millions ou 500 millions de francs CFA et ils paient en liquide ! ». La folie des grandeurs des amis et des protégés du régime de Gbagbo frise le ridicule dans ses excès, selon l’auteur de cet article, si l’on s’en tient au fait suivant, entre autres aberrations en ce pays aujourd’hui : « Une Française de ses amies, désireuse de rentrer dans son pays natal, vient d’être humiliée par une « protégée du régime » qui voulait lui racheter sa villa. Cette dernière a renoncé à l’achat à la dernière minute, sous prétexte que la magnifique demeure n’avait que trois places dans son garage. Il lui en fallait neuf ». Pire, cet étalage de richesses, cette manifestation insolente d’aise constitue l’essentiel des griefs, des rancoeurs que les Ivoiriens expriment vis-à-vis de Gbagbo et de son entourage. Face à cette opulence, privilège de quelques-uns, il y a le contraste de la voirie : une saleté insupportable qui touche même le seuil des plus belles et des plus grandes demeures d’Abidjan ; la baie de Cocody est devenue une zone de broussailles, de détritus. On trouve même des taudis, des espèces de cabanes de bois derrière les luxueuses villas de certains quartiers huppés d’Abidjan. L’auteur de cet article, qui a séjourné en cette ville, a pris le soin de tout observer. Car, selon lui, les nouveaux riches, qui font étalage de leurs biens matériels, ne sont guère gênés par l’état désastreux des routes, par les décharges sauvages. Des dépotoirs à même les trottoirs se dégagent des odeurs nauséabondes.
 Toutefois, le phénomène le plus manifeste qui a cours aujourd’hui (2008) à Abidjan et dans tout le pays, consiste en « l’affairisme sans précédent ». Car, « la richesse, plus que jamais, est une affaire politique. Certes, il y a encore de vraies réussites industrielles ou commerciales. Pour faire rapidement de bonnes affaires, il vaut mieux cependant avoir de bonnes entrées.Conseillers et proches du pouvoir, plus ou moins influents, sont très sollicités… ». Telle est l’heureuse fortune de « l’architecte Pierre Fakoury, un Libanais né en Côte d’Ivoire ». En effet, selon Thomas Hofnung, dans un article à « Libération » (16 octobre 2008), « Le F.M.I. épingle Gbagbo[3] sur son budget ». On le sait, les élites politiques de l’Afrique subsaharienne ont tendance à chercher des boucs émissaires comme responsables de leurs propres maux d’une part, et d’autre part, à mendier auprès des pays riches des moyens financiers pour résoudre les problèmes internes à leurs pays. Dans cet esprit de mendicité, le régime de Gbagbo a le culot de se plaindre du manque d’aide financière de la part de la communauté internationale pour organiser les élections présidentielles que ce même pays repousse sans cesse depuis 2006 jusqu’à ce jour. Elles devaient avoir lieu en 2008, mais elles ont été repoussées à 2009 sans assurance qu’elles auraient bien lieu à cette date. Or, les experts du F.M.I. découvrent sur place la disparition de 100 milliards de francs CFA du budget de l’Etat ivoirien, soit l’équivalent de 150 millions d’euros. Une somme bien utile pour accélérer le processus d’identification des citoyens, voire de l’établissement des listes électorales. Pire encore, les experts du F.M.I. découvrent que le régime de Gbagbo a entrepris de grands travaux à Abidjan et à Yamoussoukro (la construction d’un nouveau palais serait en cours, en plus de tous ceux qui ont été édifiés par Houphouët-Boigny dans ces deux villes) dont le financement est absent du budget de l’Etat. On comprend alors l’étonnement d’un responsable politique du pays : « En quoi avions-nous besoin d’un tel bâtiment ? Le pays dispose déjà de deux palais présidentiels à Abidjan et à Yamoussoukro ». Or, « ces grands travaux voulus par le Président Gbagbo ont été confiés à l’architecte Pierre Fakhoury, un Libanais né en Côte d’Ivoire, bien en cours à Abidjan. Ce dernier [] a un accès direct au chef de l’Etat. A Paris, Fakhoury est proche de l’avocat Robert Bourgi, l’un des derniers représentants des réseaux françafricains de Jacques Foccart, qui a l’oreille du secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant ».
Selon Thomas Hofnung, « Pierre Fakhoury bénéficie de grandes largesses du régime de Gbagbo à Abidjan. Car le président Gbagbo lui a aussi attribué personnellement un bloc d’exploitation offshore à la frontière avec le Ghana. C’est d’ailleurs sur les revenus tirés de l’exploitation des gisements de pétrole ivoiriens[4] que les grands travaux de Fakhoury à Yamoussoukro seraient financés [] Le régime d’Abidjan a alloué 1,6 millions de barils de brut à la compagnie pétrolière contrôlée par l’architecte, Yam’s petroleum. En toute discrétion croyait-il. Mais les experts du F.M.I. ont découvert le pot aux roses ». 
 De ces données concrètes relatives aux indélicatesses des chefs d’Etat de l’Afrique subsaharienne, qui pillent de façon éhontée les richesses de leur pays, de leurs peuples pour leur propre compte (suivant la rapacité de leur égoïsme) ou celui de leurs amis, on est conduit à faire la remarque suivante : la question chez ces gens-là n’est jamais, « qu’est-ce qui est bien ou bon pour mon peuple, qui m’a fait roi, l’espace d’un mandat ? » ; mais « qu’est-ce qui est bien ou bon pour moi, pour ma famille, mes amis, mes courtisans, mes flatteurs, mes serviteurs zélés ? ». Mais alors, qu’est-ce qui explique, en Afrique subsaharienne, dans les jeux et les enjeux politiques, cette inclination de la classe politique à préférer sa famille aux autres membres des populations composant ensemble les citoyens d’un pays ? Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre les mobiles de ces conduites. La lumière s’est faite en moi à la suite de mes nombreuses années de recherches anthropologiques chez une population du Burkina Faso, en l’occurrence, les Lyéla. En effet, ces investigations ont révélé que dans les familles polygames, fort répandues dans toute l’Afrique noire, les antagonismes entre demi-frères[5] sont l’une des raisons fondamentales du déséquilibre des liens interhumains inhérent à ce type de famille. Le processus psychologique individuel et la structuration des mentalités familiales et communautaires conduisent, comme par nécessité, du conflit à la guerre des demi-frères. Ces conflits lèvent le voile sur le cercle vicieux de haine que ce type de foyer conjugal engendre entre les enfants d’un même père et de mères différentes. On s’épie constamment pour savoir ce que les uns et les autres font de bien ou de mal pour éventuellement riposter avec les mêmes armes de guerre. On se méprise, on se déteste, on se jalouse et on souhaite secrètement à son adversaire, le de­mi-frère, une vie malheureuse et même la mort. Si l’on estime disposer de moyens occultes puissants, on n’hésitera pas à en faire usage pour précipiter dans l’abîme des malheurs les demi-frères que l’on hait. Il est plutôt rare que des frères nés de mères différentes parviennent à s’entendre et à s’aimer. Dès lors, on ne peut accorder toute sa confiance qu’aux seuls frères et sœurs de la même mère.
 Au regard de ces données initiales et souterraines dans les familles polygynes en Afrique noire, on peut raisonnablement établir une analogie entre ces conduites quotidiennes intrafamiliales et le comportement des individus (président, ministres et autres grands commis) au niveau de l’Etat. En effet et d’une façon générale, la conduite des hommes politiques se manifeste également par une méfiance rédhibitoire par rapport à tout entourage étranger à leur propre famille et/ou clan, tribu etc. ; ce qui est donc un vice des hommes politiques et un fléau des diverses populations. Car ces derniers ne peuvent faire confiance qu’aux seuls membres de leur propre famille, de leur tribu ou de leur clan. Ils n’ont rien à craindre de ces derniers pour la raison essentielle que, grâce à leurs hommes au pouvoir, ils jouissent de privilèges exorbitants dont ils ne désirent guère être privés. C’est ce qui amène Issiaka Diakité-Kaba à considérer que l’on ne fait pas réellement de la politique en Afrique subsaharienne, mais que l’on se contente de pratiquer ce qu’il appelle, à juste raison, « la mangératie ». Celle-ci n’est rien d’autre que la politique du ventre plein, qui signifie exigence des satisfactions immédiates des besoins, au mépris du soin de demain et des autres citoyens du pays. Dans un passage lumineux et lucide de son roman, Sisyphe… l’Africain, il écrit en effet, à propos des suppôts des hommes au pouvoir, des mascarades électorales et de leurs résultats déjà connus avant même les votes populaires, ceci : « chacun devait rester dans son fief pour récolter, lors des élections, le plus grand nombre de suffrages au bénéfice du président autoproclamé. Il y allait de la survie financière de tous les grilleurs d’arachides mangécrates. Son père, membre influent du parti présidentiel, ne voulait pas perdre le bénéfice de cette richesse amassée plus ou moins honnêtement, au service du guide suprême. […] Son père voulait « manger » ; pour cela, il fallait s’acoquiner avec les politiciens et aussi faire de la politique. C’était un sport national que de battre campagne pour le président, le pain quotidien en dépendait. Et quand on commence à « manger », on ne peut plus s’arrêter ; c’est si facile de raconter des balivernes aux populations analphabètes. Ceux qui essaient de se désolidariser du parti courent le risque de voir toutes les vraies-fausses statistiques sur leur richesse, leur famille, et la gestion de leurs affaires, s’étaler au grand jour. Vrai ou faux, on s’en fout éperdument ! Le parti fonctionne comme une société de sorciers et de sorcières. »[6] A titre d’exemple, on peut retenir le fait suivant dont j’ai été moi-même témoin, et qui illustre fort bien le concept de M. Diakité-Kaba : en Côte d’Ivoire, en juillet 2002, des gendarmes venus de tous les coins du pays pour percevoir leur salaire mensuel, au guichet d’une banque à Cocody (Abidjan) s’interpellent et plaisantent entre eux au sujet de la « mangécratie ». Les uns font remarquer aux autres ce constat politique : « pendant très longtemps les Baoulés et les Akans ont bien mangé- c’est-à-dire l’appropriation des richesses du pays par les tribus en question- (la période du règne de Félix Houphouët-Boigny et de son héritier Henri Konan Bédié) ; puis, ce fut le tour des Dioulas (sous la primature d’Alassane Dramane Ouattara) ; ensuite est venu celui des Guérés et des Ouébés (sous la présidence du général Robert Gueï) ; maintenant, c’est le tour des Bétés de manger (la présidence de Laurent Gbagbo). Donc, on comprend que les membres du clan des hommes au pouvoir s’allient aisément contre le reste des citoyens du même pays pour défendre leur chef, source de leur aisance matérielle. C’est ce qui explique aussi les méthodes d’élimination systématique des adversaires politiques sous ces cieux. Comme ces élites politiques ne peuvent souffrir ni la concurrence des opposants issus d’autres groupes ethniques, ni les critiques, même justifiées (elles se complaisent dans les éloges, les flatteries, les flagorneries des courtisans, comme partout ailleurs sur la terre), à l’instar des demi-frères, elles ont tendance à les faire éliminer soit par les violences physiques (armes) soit par les diverses formes de sorcellerie courantes dans ces pays. Comme chez les demi-frères aussi, ces comportements, au niveau de l’Etat, génèrent une situation politique, économique, civile et sociale stériles.
 Ainsi, puisqu’aucun d’entre ces pays n’émerge à la lumière de la réussite économique, financière, sociopolitique, on est en droit de se demander, en tant que citoyen ordinaire, quel est, au fond, le sens de la conduite de ces élites. Leurs comportements ne sont-ils pas insultants pour l’intelligence, la dignité, l’honneur des peuples de l’Afrique subsaharienne ? »


[1] In Jeune Afrique, N°2491 du 5 au 11 octobre 2008
[2] Jeune Afrique n°2492 – du 12 au 18 octobre 2008
[3]On peut espérer que les jeunes élites politiques des pays africains subsahariens, en particulier de la Côte d’Ivoire, seraient différentes de leurs aînés qui n’ont aucun sens de l’intérêt public, du bien général et de l’intérêt même de leurs peuples. Telle est, du moins, la philosophie politique que semble adopter Guillaume Soro, premier ministre de la Côte d’Ivoire. D’une part, il se sent tout à fait décomplexé par rapport à la France et, ainsi, n’éprouve pas la nécessité de courir après les hommes politiques français pour se faire bien voir ; ce qui est une manière de faire allégeance à la fameuse « Françafrique ». Dans un entretien à Jeune Afrique (n° 2490 du 28 septembre au 4 octobre 2008), le journaliste lui demande s’il est « homme d’argent » ; il réplique : « Je vais vous répondre sans langue de bois. L’argent sert à régler des problèmes personnels de santé, d’éducation, de déplacement etc. En cela, l’argent est utile. Mais, s’avilir pour l’argent, ramper, mendier, non. C’est indécent. Et ce n’est pas mon genre ». S’il arrive à des hommes politiques, dès qu’ils accèdent au pouvoir, de s’empresser d’oublier leurs origines modestes, il n’en est pas ainsi de ce jeune homme politique. C’est ce qu’il dit au journaliste : « Vous savez, je suis issu d’une famille modeste. Mon père était agent sanitaire à la compagnie ivoirienne de développement du textile. J’ai fréquenté le petit séminaire ; j’ai été leader étudiant, opposant, rebelle, avec une mentalité toujours plus proche du syndicaliste que du politicien. Contrairement à d’autres, mon expérience et ma formation m’ont longtemps empêché de saisir l’importance que revêt l’argent dans le combat politique… Le luxe ne m’attire pas. Si vous m’offrez une montre en or, je l’égarerais au bout de trois jours dans la salle de bain d’un hôtel ». C’est sans doute à cette condition de résistance aux superfluités qu’offre la vie politique qu’il pourrait avoir le souci de son peuple et avoir l’ambition de défendre l’intérêt général de celui-ci.
[4] C’est moi qui souligne ce passage 
[5]Bamony Pierre : « Du conflit des générations aînés/cadets à la guerre des demi-frères dans les familles polygynes lyéla du Burkina Faso » (Anthropos, 98.2003 :461-471)
 
[6]Issiaka Diakité-Kaba : Sisyphe… l’Africain-roman (L’Harmattan, coll. « Encres Noires », Paris, 2008, p.p. 24-26.