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L’inceste dans le Rwanda traditionnel

samedi 26 février 2011, par Gaspard Musabyimana

« Imfizi izira izayo ntigira inyishyu : Il est permis au taureau de monter les vaches données en remboursement, mais celles qu’il a engendrées lui sont interdites ». Au Rwanda, depuis des temps immémoriaux, les rapports sexuels étaient interdits entre une fille et son père, comme le dit le proverbe ci-dessus.



Musinga et son enfant-photo inforcongo
Au
Rwanda, hier comme aujourd’hui, l’inceste est considéré comme un tabou.
Examinons cette notion dans le Rwanda traditionnel.


Au Rwanda,
depuis des temps immémoriaux, les rapports sexuels étaient interdits entre
une fille et son père. Ce principe était régi par le proverbe : « Imfizi
izira izayo ntigira inyishyu : Il est permis au taureau de monter les vaches
données en remboursement, mais celles qu’il a engendrées lui sont
interdites ». Ces relations étaient sévèrement condamnées par la coutume. On
les désignait pour cela par « kwisubira ku mugongo ou kwisubira mu nda :
faire un retour au dos ou au ventre », expressions traduisant un
retournement anormal de la situation. Elles donnent l’image d’un père en
train d’éventrer sa femme pour forniquer le fœtus ou un père en train
d’enlever l’enfant sur le dos de sa mère pour satisfaire ses instincts
sexuels avec ce bébé. ça équivaut, ni plus ni moins à un infanticide (l’expresion
« kwikora munda : se toucher dans le ‘‘ventre’’ » signifie provoquer,
souvent par mégarde, la mort de son enfant).



Les relations sexuelles étaient également prohibées entre une mère et son
fils. Le juron : « Urabe unyambuye : que tu me déshabilles
(euphémisme pour dire ‘‘que tu fasses des rapports sexuels avec moi’’) était
lancé par une mère dans une situation grave dans la quelle elle ne pouvait
dissuader son fils autrement. Celui-ci ne pouvait en aucun cas passer outre.
L’un des rares cas connus d’inceste entre un fils et sa mère est relaté dans
les récits mythiques de Ryangombe qui aurait eu un enfant, du nom de
Nyabirungu, avec sa mère Bigaragara.



Les rapports sexuels entre une sœur et son frère, et entre une nièce et ses
oncles étaient incestueux et donc interdites. Les relations entre une nièce
(umwishywa) et son oncle étaient caractérisées par une très grande
susceptibilité. Un oncle ne pouvait rien refuser à sa nièce. Pour devancer,
il devait lui donner un cadeau chaque fois que l’occasion de la rencontrer
se présentait. Il ne devait jamais lui faire pleurer sous aucun prétexte. Le
juron : « Ndakenda umwishywa : que j’aie des rapports sexuels avec
une nièce » était le plus grave qu’un homme pouvait prononcer.



Cette interdiction était également de règle entre un neveu et ses tantes. Le
proverbe : « Inkururarusya iswika nyirasenge. : le tireur des poils
du pubis (le débauché) fait l’amour avec sa tante paternelle ». S’il
arrivait à un neveu de transgresser ce tabou, il aurait tous les malheurs du
monde.



Etaient également prohibées les relations sexuelles entre un homme et une
fille, même majeure, d’un voisin ayant le même âge que lui. Celui-ci
considérait la fille comme son enfant car ayant le même âge que ses
ouailles. Une union quelconque avec elle équivaudrait donc à « déshabiller
l’enfant » (kwambura umwana), c’est-à-dire avoir des relations
sexuelles incestueuses avec sa fille. Cette ’’perversion’’ était admise par
contre dans le cas des filles offertes (gutura umwana) aux
représentants de Ryangombe (abagirwa), pratique en vigueur surtout
dans les régions du Nord du Rwanda dans les préfectures actuelles de
Ruhengeri et de Byumba. L’objectif de cette offrande était de solliciter la
protection des dieux. Quel que soit l’âge de l’umugirwa, la fille
devait lui ‘‘bourrer la pipe’’ (gutekera itabi). Les personnes
âgées, une fois au lit, le soir, devaient fumer la pipe avant de s’endormir.
C’était le rôle de la femme de chercher la pipe de son mari et de le lui
apporter au lit. L’homme, après avoir tiré quelques bouffées, enlaçait sa
femme et lui faisait l’amour. Il en était ainsi pour la fille offerte. Lui
demander de « bourrer la pipe » était synonyme de l’inviter au lit. L’umugirwa
couchait avec la fille sans autre considération, cérémonie religieuse
oblige.



Les enfants nés des unions incestueuses avaient un nom spécial : ‘‘amacugane’’
(les intracroisés). Il s’agit en fait d’un mot emprunté chez les éleveurs
qui, pour améliorer la race du bétail, évitait de croiser les animaux issus
d’un même géniteur.



Cependant, à en croire les écrits de ceux qui ont observé les mœurs de
l’époque ancienne, des cas d’inceste pouvaient s’observer dans la haute
classe de l’ancien Rwanda. Ainsi Louis de Lacger a relevé chez les Rwandais
des mœurs « païennes et barbares », mais aussi « le viol, les commerces
illicites jusqu’à l’inceste ». Ce constat, il l’a fait dans la classe
aristocratique : « Ce n’est pas dans la classe populaire que les mœurs sont
le plus dissolues ni même le plus brutales. S’il était un milieu où la
dépravation s’affichât naguère avec le plus de cynisme, c’était humainement
le plus distingué, celui des riches et des puissants. C’est dans la noblesse
surtout que sévissaient (…) les vices contre nature, la débauche, l’envie
avec toutes les manœuvres perfides (…) qu’elle suggère (…). Quant au prince
polygame, pas plus à lui qu’à eux, femmes et concubines ne suffisaient à
apaiser sa lubricité (…). Les enfants, filles et garçons, n’essayaient pas
de se dérober aux caresses voluptueuses de leur père » (Louis de Lacger, Le
Ruanda, Kabgayi, 1939, pp.134-135).



La cour royale était réputée pour la dépravation des mœurs et le roi n’était
pas souvent en reste. Selon A. Pagès : « Les mœurs des grands chefs étaient,
certainement, fort dépravées. L’inceste n’était pas inconnu
malheureusement ; il se pratiquait au vu et au su de familiers qui n’en
parlaient qu’avec répugnance. L’exemple, d’ailleurs, partait du plus haut
sommet de l’échelle sociale. Le ‘Mwami’ actuel, car c’est de Musinga que
nous parlons, est d’une amoralité absolue. Pour lui aucune règle, aucune
réserve, d’où le mot trop fréquent dans la bouche des dignitaires
indigènes : ‘‘ Il nous fait honte !’’ » (A. Pagès, Cérémonie de mariage au
Rwanda (suite), Congo, Revue générale de la colonie belge, Tome II, n°1,
Bruxelles, août 1932, p.67). 




Anicet Kashamura relève, lui aussi, qu’il y a effectivement une corrélation
entre la dépravation des mœurs et les classes sociales. Si les « tabous et
interdits régissent les valeurs sociales, culturelles, morales, esthétiques
des individus, établissent une certaine convergence entre leurs intérêts,
garantissent l’ordre et la sécurité collective (…), c’est presque toujours
sur les classes dominées, exploitées, que ces règles pèsent lourdement.
Ainsi les seigneurs, s’ils ont leurs tabous particuliers, s’affranchissent
d’un grand nombre d’interdits qui réglementent la vie de leurs vassaux hutu
 : l’inceste ne leur est pas défendu... »

Anicet
Kashamura,


f
amille,
sexualité et culture. Essai sur les mœurs sexuelles et les cultures des
peuples des Grands Lacs africains
.
Paris, Payot, p.140). Il souligne même que de nombreux mythes expriment le
caractère sacré de l’inceste et son rôle aux origines de la monarchie tant
au Rwanda que dans les autres royaumes de la région des Grands Lacs
africains.



Maquet a recensé les différentes catégories de personnes qui ne pouvaient
pas se marier entre elles à cause de leurs liens de consanguinité ou
d’affinité. Braver cette interdiction était ni plus ni moins commettre une
sorte d’inceste. Ainsi les descendants dans la lignée patrilinéaire d’un
ancêtre commun ne pouvaient pas se marier entre eux. Ce tabou s’appliquait
au groupe de parenté maternelle car ce serait horrible et contre nature
d’envisager une relation conjugale entre une mère et ses descendants et à
toutes les personnes assimilées à la mère comme ses sœurs et ses cousins
parallèles.



Cette prohibition s’appliquait également aux beaux-parents : un homme ne
pouvait pas avoir des relations sexuelles à la fois avec sa femme et avec la
mère de celle-ci. Tous les parents assimilés à la belle-mère se trouvaient
dans la catégorie prohibée. Rentrent dans cette dernière catégorie également
les nièces et les petites-nièces sororales d’un homme, celui-ci devant se
comporter vis-à-vis d’elles comme un oncle même si elles appartenaient à un
autre patrilignage. Une extension de ce tabou concernait les époux des
oncles et des tantes car le conjoint d’une tante était considéré comme un
oncle et vice-versa. La conclusion à laquelle est arrivée
Maquet est que les tabous de
mariage et de relations sexuelles avaient parfois le but ou la fonction de
garder une certaine cohésion à l’intérieur du groupe des parents par
consanguinité et affinité, en empêchant que ne naissent des rivalités et
conséquemment des éclatements des lignages (Jean-Jacques
Maquet,
Le système des relations sociales dans le Rwanda ancien, Tervuren, 1954,
p.82)..



Quelques exceptions méritent cependant d’être signalées. Dans des familles
pauvres où le jeune avait de la peine à trouver la dot, il lui était arrangé
un mariage avec sa cousine croisée du côté maternel.
cousins.JPG



Il est à noter ici que la notion de ‘‘cousins croisés’’ est très étendue.
Les cousins croisés peuvent être notamment, selon les peuples, les enfants
d’un homme et ceux de sa sœur ou de son frère ; les enfants d’une femme et
ceux de sa sœur ou de son frère. Par ailleurs la coutume du mariage entre
cousins croisés n’est pas que rwandaise. Elle se retrouve dans plusieurs
régions du globe : « Aux Indes dans la province d’Assam, dans plusieurs
tribus d’Australie et de la Mélanésie ; (…) on la retrouverait même en
Sibérie et en Amérique ; parmi les populations primitives on la rencontre
chez les Vedda de Ceylon et les Naman (Hottentots) ; mais c’est peut-être en
Afrique qu’elle est actuellement le plus largement répandue notamment parmi
les populations soudanaises d’Ashanti et de Jibu (sous-tribu des Jukun) de
la Nigérie ; Hamites Peuls de la Guinée Française et demi-Hamites du Ruanda
et surtout parmi maintes tribus bantoues tant de l’Afrique du Sud que du
Nyassaland et du Congo Belge ». (Jacques Delaere, A propos des cousins
croisés, Bulletin des juridictions indigènes et du droit coutumier
congolais, 14è année, n° 11, septembre-octobre 1946, p. 347).



Dans de tels mariages entre cousins, même si dot il y avait, il n’était pas
élevé. En principe, la vie familiale était plus intime et plus harmonieuse
dans de tels mariages et il y avait moins de difficultés de cohabitation
entre la femme et sa belle-mère, celle-ci ayant pour bru sa propre nièce.



Le mariage entre les cousins relevait d’une certaine subtilité de la culture
rwandaise. Ainsi, si un mariage était arrangé entre une cousine croisée du
côté maternel comme nous l’avons souligné plus haut, il était tenu compte du
principe qu’ une nièce peut « remettre le couvercle sur le petit panier de
sa tante » (umwisengeneza ajya gupfundikira igiseke cya nyirasenge
Autrement dit, une fille peut aller chercher le mari dans la famille dans
laquelle s’est mariée la sœur de son père (nyirasenge). Le petit
panier était symbole non seulement d’amitié mais aussi de confidentialité
car il servait entre autres à garder ‘‘le trésor caché’’ de la femme (ses
accessoires intimes, ses charmes…). Ce n’était pas n’importe qui qui pouvait
accéder à ce panier, sauf la fille aînée de la mère ou la belle-fille choyée
par sa belle-mère. Une fille pouvait donc épouser le fils de la sœur de son
père, qui est son cousin croisé du côté maternel. L’nverse n’est pas
faisable car « une fille ne peut revenir dans la maison » (nta mubokwa
usubira mu rugo
). Le mariage entre une fille et le fils du frère de son
père ne pouvait pas être arrangé. Sinon, ce serait « un retour à la
maison », dans la lignée paternelle, le système familial rwandais étant
patriarcal.



Le mariage entre cousins croisés devait éviter de tomber dans une union
considérée comme incestueuse par la coutume. Ainsi, le mariage entre des
enfants d’une femme et ceux de sa sœur n’étaient pas possibles. Car cette
dernière ne pouvait jamais, selon la coutume, se refuser au mari de sa sœur
si l’occasion se présentait. L’un ou l’autre de ses enfants et ceux de sa
sœur étaient donc considérés de ce fait, comme pouvant être éventuellement
issu d’un même géniteur. Ils seraient alors plus des frères et des sœurs que
des cousins. Le mariage entre eux était donc déconseillé. Par contre, le
mariage était possible entre les enfants d’une femme et ceux de son frère.
Les relations sexuelles entre un homme et sa sœur étant prohibées, il n’y
avait aucune probabilité que certains de leurs enfants partagent un même
géniteur. Ils appartenaient dans des clans et dans des lignées différentes.
Le principe du « non retour de la fille à la maison » s’appliquait
évidemment.



D’une manière générale cependant, des relations sexuelles entre un cousin et
une cousine étaient tolérées. Une liberté sexuelle était même carrément
reconnue par la tradition entre cousins croisés. On la désignait pudiquement
par le terme « guterana ububyara » (se jeter le cousinage).
L’expression signifie vulgairement « manifester sa familiarité, lors des
blagues entre les personnes du même âge ». Le garçon, devenu jeune homme,
était encouragé à fréquenter ses cousines croisées mariées afin qu’elles lui
donnent des leçons sur la sexualité, théoriquement et pratiquement. Les
proverbes suivants illustrent ce phénomène : « Utazi ko inshuti zashize
agira ngo ejo azahura na mubyara we. 
 : Celui qui ignore qu’il n’y a
plus d’amis espère que demain il rencontrera sa cousine croisée ». Car elle
était toujours disposée à aider son cousin notamment en matière sexuelle.



Dans le domaine des rapports sexuels, la consanguinité était, à tous les
degrés de la lignée masculine, une cause d’empêchement au mariage. C’est
peut-être pourquoi, exceptionnellement, des relations sexuelles entre un
gendre et sa belle–mère, qui officiellement étaient considérées comme
incestueuses, pouvaient quand même être tolérées si l’occasion se
présentait. Les proverbes suivants sont éloquents à ce sujet : « Nyokobukwe
si umuko :
Une belle-mère n’est pas comme une erythrine » ; « Iyo
nyokobukwe akunze ukurura ihururu 
 : Si ta belle-mère est d’accord, tu
tires son pagne de peau (tu la déshabilles pour faire l’amour avec elle) » ;
« Umukwe w’isoni ahera mu mfuruka : Un gendre timide reste confiné
dans un coin de la maison ; il n’ose pas rejoindre sa belle-mère au lit si
l’occasion se présente ». De ces proverbes, il ressort que la belle-mère
n’était pas à éviter comme l’érythrine qui a des épines. La réserve qu’il y
avait dans les relations entre un gendre et sa belle-mère ne constituait pas
un tabou sexuel. Un homme ayant réalisé l’exploit d’avoir des relations
sexuelles avec sa belle-mère (kwenzuza) avait donc à la fois couché
avec sa femme et avec la mère de sa femme (kwenda umwana na nyina).
La coutume lui reconnaissait la capacité d’éloigner les fourmis qui
envahissent les habitations (gutsirika intozi). Il était recherché
pour la circonstance. Il suffisait qu’il crache sur ces insectes pour
qu’elles prennent la fuite



En matière de consanguinité, il est établi qu’à partir de la troisième
génération, toutes les barrières au mariage étaient de plus en plus levées
ou n’étaient quasi pas prises en considération.


[Pour
plus d’informations, procurez-vous le livre de Gaspard Musabyimana,

Pratiques et rites sexuels au Rwanda
, Paris, Editions L’Harmattan,
2006
].


Voir en ligne : Le blog de Gaspard Musabyimana


Avec l’aimable autorisation de l’auteur.