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La leçon tunisienne : quelle lecture depuis l’Algérie ?

Retour sur une accession et une mise en place d’une dictature longtemps citée en « modèle »

vendredi 18 mars 2011, par Halim Akli

Le 14 janvier 2011, la révolte de la rue tunisienne met fin à 23 ans de règne d’un despote qui aura progressivement instauré un redoutable État policier depuis 1987. Est-ce pour autant que la Tunisie s’est débarrassée du régime Ben Ali en éjectant Zine El Abidine ?

Ainsi donc, le premier changement politique (les prémices ?) en
Afrique du Nord est venu de là où on l’attendait le moins : La Tunisie. Le 14
janvier 2011, la révolte de la rue tunisienne met fin à 23 ans de règne d’un
despote qui aura progressivement instauré un redoutable État policier depuis
1987 ; une révolte intervenue 26 ans après les violentes émeutes de janvier 1984
provoquées par le doublement du prix du pain. Est-ce pour autant que la Tunisie
s’est débarrassée du régime Ben Ali en éjectant Zine El Abidine ? Pas si sûr que
ça, les semaines et les mois à venir rendront la situation plus lisible pour
avancer une telle affirmation.

 

 

Arrivé au Pouvoir en 1987 suite d’abord à sa « nomination » au poste de
premier ministre, par Bourguiba, le père spirituel de la Tunisie moderne et
laïque, alors sénile et complètement affaibli par l’âge et la maladie, qui lui
valurent ensuite d’être déposé par son dauphin constitutionnel, Ben Ali, pour « incapacité
physique
 » et ce, en faisant jouer l’article 57 de la constitution
tunisienne puisque, sur la foi d’un rapport médical signé par sept médecins
attestant de l’incapacité du président Habib Bourguiba d’assumer ses fonctions,
le dépose pour sénilité d’où le qualificatif de « coup d’État médical », qui le
propulsa à la Présidence de la république tunisienne et à la chefferie suprême
des forces armées. Dans leur livre « Notre ami Ben Ali », les
journalistes Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi donnent une version des
événements assez précise : « Sept médecins dont deux militaires, sont
convoqués en pleine nuit, non pas au chevet du malade mais, là encore, au
ministère de l’Intérieur. Parmi eux se trouve l’actuel médecin du président (Ben
Ali), le cardiologue et général Mohamed Gueddiche. Ben Ali somme les
représentants de la faculté d’établir un avis médical d’incapacité du président.
« Je n’ai pas vu Bourguiba depuis deux ans » proteste un des médecins. « Cela ne
fait rien ! Signe ! », tranche le général Ben Ali.
 »

Son accession au Pouvoir intervint à un moment où la Tunisie était en proie à
un islamisme menaçant et à une lutte sournoise pour la succession au sommet de
l’État, ce qui faisait peser une menace palpable d’un effondrement de l’État.
Redouté mais préféré au chaos qui se profilait, Ben Ali avait été plutôt bien
accueilli par le peuple. Selon Michel Camau, « Le remplacement du vieux
Bourguiba par le jeune Ben Ali a permis à la classe dirigeante de prévenir une
issue violente à la crise profonde qui divisait la Tunisie en 1987, du fait du
développement et de la répression du mouvement islamiste. Le changement de
leadership a pu stopper, ou du moins suspendre une évolution imprévisible et
chaotique de la situation. De ce fait, bien qu’intervenant dans un climat de
crise, le changement a été généralement bien accueilli par une population
partagée entre « le soulagement et le regret
 ».

 

Cette conjoncture favorable à la consolidation de son pouvoir, sera mise à
profit par Ben Ali qui, désirant renvoyer de lui l’image d’un homme qui sera à
la fois la continuité de son prédécesseur dans ce qu’il avait de prestigieux
notamment en ce qui concerne la promulgation du statut personnel, en abolissant
juridiquement, cas unique dans la région, toute forme de ségrégation sexiste, et
celui par qui la démocratie et son corollaire la modernité seront ancrées d’une
manière à imprimer à la Tunisie le caractère d’une véritable république
résolument tournée vers le progrès et l’émancipation citoyenne, déclare à la
radio que « l’époque que nous vivons ne peut plus souffrir ni présidence à
vie ni succession automatique à la tête de l’État desquels le peuple se trouve
exclu. Notre peuple est digne d’une vie politique évoluée et institutionnalisée,
fondée réellement sur le multipartisme et la pluralité des organisations de
masse
 ». Le nouveau président s’engage de prime abord à mettre fin à la
présidence à vie en limitant le nombre de mandats présidentiels à trois. Ce fut
fait le 25 juillet 1988...

 

Dans une quête d’apaisement du climat politique, une loi sur les partis
politiques est adoptée et de nouveaux partis sont reconnus alors que les
tribunaux d’exception et la fonction de procureur général sont supprimés. Ben
Ali assure également une ouverture vers les associations, dont la Ligue
tunisienne des droits de l’homme, et établit des contacts avec les partis de
l’opposition. Un pacte national rassemblant les différentes formations
politiques et sociales du pays à l’exception des islamistes est signé le 7
novembre 1988 et engage ses signataires au respect de l’égalité entre les
citoyens des deux sexes, des acquis du Code du statut personnel, des principes
républicains et du refus d’utiliser l’islam à des fins politiques. Aux élections
législatives du 2 avril 1989, les candidats de l’opposition, notamment les
islamistes inscrits comme indépendants, obtiennent environ 14 % des suffrages
voire 30 % dans certains quartiers populaires de Tunis. Lors de la
présidentielle tenue le même jour, étant le seul candidat, Ben Ali est élu avec
99,27 % des voix. Rapidement, des incidents dans un quartier du centre de Tunis,
sont attribués aux islamistes du parti Ennahda. L’éditorialiste américaine
Georgie Anne Geyer rapporte ces faits : « Vers 1990, les islamistes
provoquèrent de nouveaux affrontements pendant que Saddam Hussein envahissait le
Koweït et que l’ensemble du monde arabe vacillait. En 1991 (...) les islamistes
manifestèrent en force, avec des grèves et des affrontements violents avec la
police dans les universités. La terreur gagna alors les campus de Tunis, de
Sousse et de Kairouan. Puis, le 17 février 1991, à quatre heures du matin, alors
qu’il faisait encore nuit, un groupe d’islamistes occupa un bâtiment public de
Tunis qui symbolisait le gouvernement et y mit le feu (...) Les islamistes
avaient abandonné deux gardiens de nuit, pieds et poings liés, dans le bâtiment
en flammes. Ceux-ci furent horriblement brûlés dans l’incendie et l’un d’entre
eux succomba à ses blessures. Pour la grande majorité des Tunisiens modérés et
respectables, cet événement marqua un tournant inexorable. Ce printemps-là,
alors que de nouveaux affrontements se produisaient, les Tunisiens découvraient
avec stupéfaction que les islamistes avaient abondamment infiltré l’armée, la
garde nationale et la police.
 ».

Annonçant la découverte d’un « plan islamiste visant à la prise du pouvoir »,
le régime procède à des arrestations dans les milieux islamistes, organise des
procès durant l’été 1992 et dissolve le parti islamiste Ennahda. La gravité de
la situation en Algérie aidant, Ben Ali étouffe le monstre dans l’œuf et évite à
la Tunisie une expérience khomeyniste qui ensanglantait déjà le voisin de
l’ouest. Les condamnations et autres interpellations des ONG comme Amnesty
International n’y changent rien mais, Ben Ali, dans son élan, profita pour
justifier une fermeture progressive du champ politique et médiatique qui ne
tardera pas à se transformer en véritable traque de la moindre vois discordante.
Ainsi donc, le traitement de la donne islamiste avec une rare fermeté avait
suscité l’admiration des modernistes et le soutien de l’Occident qui voyait en
Ben Ali le rempart contre ce « fascisme vert » qui ravageait l’Algérie, menaçait
le Maroc et frappait les puissances mondiales sur leur propre sol ! Hélas, car
cela avait été un prétexte pour bâillonner la démocratie et réprimer par les
arrestations arbitraires, la torture, la répression par le fisc et par tous les
procédés, de toute opposition politique et de toute expression de pluralité
syndicale ou autre qui n’avaient pourtant rien à voir avec l’islamisme très
contenu dans ce pays par les mesures résolument modernistes de Bourguiba et par
la fermeté sans faille de Ben Ali.

 

Une adhésion extraordinaire des citoyens tunisiens avait donc suivi ce départ
en trombe d’un régime qui s’avérera, quelques années plus tard, être une
véritable machine répressive des libertés démocratiques qui mettra
progressivement en orbite une famille, les Trabelsi, celle de Leila Ben Ali,
l’épouse, qui s’accaparera, en toute impunité, de l’essentiel de l’économie
tunisienne.

 

Aussi, la fameuse clause constitutionnelle qui limite à 3 le nombre de
mandats présidentiels aura été piétinée avec, d’abord, son abrogation lors du
référendum du 27 mai 2002, puis par un quatrième mandat et enfin, en 2009, par
un cinquième alors que simultanément, à quelques kilomètres à l’ouest, chez le
voisin algérien, un troisième mandat, synonyme d’une présidence à vie, était
imposé, par un coup d’État constitutionnel, à une société totalement atomisée.

 

Parallèlement à ce climat politique singulier d’un régime quasi policier et
non militaire, la Tunisie n’étant pas un pays guerrier puisqu’il dispose d’une
armée faible dont l’effectif ne dépasse guère les 35 000 hommes qui sont
affectés essentiellement aux frontières pour s’occuper de la protection du
territoire tunisien et accessoirement de l’ordre, menée par un général pas du
tout guerrier non plus, le général Rachid Ammar, chef d’état-major de l’armée de
terre, qui n’avait rien à voir avec ses vis-à-vis algériens ; son refus de faire
sortir son armée pour participer à la répression des manifestants des événements
en cours lui a coûté son poste, limogé mais justifiant une certaine sympathie
portée par la rue en effervescence pour le militaire et la haine de l’uniforme
policier qui a réprimé dans le sang une protestation partie de Sidi Bouzid suite
à un acte de désespoir d’un jeune chômeur qui s’est immolé par le feu. Un tel
pied de nez face à l’arbitraire et à la tyrannie est tout simplement
inimaginable, relevant de l’impossible même, pour un général algérien tant
celui-ci est au cœur de ce même autoritarisme.

 

Le système économique tunisien, l’un des plus performants du continent
africain, pourtant sans gaz et sans pétrole, qui repose sur une organisation
administrative et une gestion des deniers publics des plus strictes à
l’exception du clan Trabelsi et des privilégiés très haut placés qui échappaient
à cette logique, non pas tant en s’adonnant à la rapine et autres détournements
massifs comme c’est le cas en Algérie, mais en exigeant des parts de marché
considérables à tout nouvel investisseur qui, pour éviter des blocages inutiles,
cède ces parts…C’est ainsi que cette caste d’intouchables s’est retrouvée, au
fil du temps, détentrice de pratiquement toute l’économie tunisienne ! La
croissance étant importante, le pays s’est vu conféré la réputation de modèle
économique à suivre ! Sous la présidence de Ben Ali, l’économie tunisienne était
classée en 2007 première en termes de compétitivité économique en Afrique, selon
le Forum économique mondial.

 

Jack Chirac pour ne citer que lui, dans un discours de triste mémoire tenu à
Tunis, avait salué les droits de l’homme dont jouiraient les tunisiens au motif
que ces derniers « se soignaient, avaient des écoles et mangeaient  » !
Depuis le début de la révolte, plusieurs voix anonymes et d’opposants, se sont
élevées pour fustiger le soutien de l’Élysée, de gauche et de droite, au régime
de Ben Ali, en scandant que les droits de l’homme ce sont avant tout « la
dignité, la démocratie et la liberté
 » !

 

Ainsi donc, le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid où un jeune marchand de rue
s’est immolé par le feu en raison de son chômage et de la précarité qui aura eu
raison de son espérance, une émeute éclate spontanément et se propage à travers
les villes tunisiennes pour se transformer, au fil des jours, en une véritable
révolte qui finira par installer la panique au palais de Carthage puis au sein
du régime dans son ensemble et enfin par pousser à la fuite le désormais ex
dictateur, le général Zine El Abidine Ben Ali et sa famille.

 

Il apparait d’abord affolé lors d’une première intervention télévisée, le 10
janvier 2011 où il dénonce des « actes terroristes » tout en promettant
la création de 300 000 emplois supplémentaires d’ici 2012. Devant la poursuite
des contestations, il réapparait une seconde fois le 13 janvier 2011 et annonce
la prise de mesures supplémentaires notamment la garantie de la liberté de la
presse et de la liberté d’expression politique ainsi que son renoncement à une
candidature en 2014. Devant l’ampleur prise par la contesta qui prend désormais
le surnom de « la révolution du jasmin », Ben Ali revient à la charge
le 14 janvier et annonce le limogeage de son gouvernement et promet
l’organisation d’élections législatives dans les six mois. Il fini par se rendre
à l’évidence en quittant précipitamment le pays vers une direction incertaine
puisque annoncé d’abord à Malte puis à Paris qui « démentent » aussitôt,
celui-ci est donné en direction du Moyen-Orient où son épouse se trouvait déjà
(Dubaï). Il est finalement accueilli en Arabie Saoudite.

 

A Tunis, capitale livrée au doute, au pillage et l’apparition des milices
armées, en vertu d’abord de l’article 56 de la constitution, le premier
ministre s’autoproclame président par intérim devant des tunisiens désabusés
puisque outre le fait que Mohamed Ghannouchi est considéré comme un homme du
régime Ben Ali, sa nomination était aussi une violation flagrante de la
constitution puisque l’absence du président n’étant pas temporaire, c’est
l’article 57 qui devrait être appliqué par la désignation du président de la
chambre des députés au poste de président intérimaire. Devant une rue qui ne
s’essouffle pas, Fouad Mebazaâ sera ainsi désigné à ce poste en remplacement de
M. Ghannouchi qui lui, sera chargé de former un gouvernement d’union nationale.

 

Quel parallèle avec l’Algérie ?

 

Jusqu’à l’étincelle de Sidi Bouzid, voire jusqu’aux premiers jours de la
protestation, personne ; observateurs, opposants, citoyens, touristes et Ben Ali
himself, n’avaient pu prédire les bouleversements qui se produisent encore en
Tunisie (contribution rédigée le 14 janvier 2011 après la fuite de Ben Ali),
le peuple étant réputé, à tort, pour être « docile » et trop « soumis » au
système policier qui aura mis au formol la liberté d’expression et la démocratie
23 ans durant...

Les regards, de ce point de vue, étaient plutôt tournés, avec beaucoup de
scepticisme certes mais quand même, vers le voisin algérien chez qui les
émeutes, manifs et chambardements sociaux et politiques de toute sorte n’ont
jamais cessé. L’algérien passe pour être libre de rouspéter contre ses despotes
qui laisseraient dire tout en assurant la pérennité du système rentier par
divers procédés tel que la corruption généralisée, la manipulation des
populaces, la désinformation, la surenchère religieuse, la compromission avec
l’islamisme, le monopole sur les médias qui sont traduits en véritables machines
de propagande stalinienne, la diabolisation de la Kabylie, l’omerta, etc.

Ainsi, par l’ampleur, le nombre de victimes et la durée, ce qui se passe
en Tunisie en ce moment reste très insignifiant par rapport à, pour ne citer que
ces 03 événements majeurs, ce qui s’est passé lors des événements du printemps
1980, à ceux d’octobre 1988, encore moins par rapport à la tragédie du printemps
noir de 2001… Si on se limite à la seule Kabylie, force est de constater qu’elle
aura payé, dans l’indifférence quasi générale, un tribu (morts, blessés, dégâts
matériels et traumatismes de toute sorte) plusieurs fois plus important que ce
que vient de subir la rue tunisienne qui, pourtant, aura relégué Gbagbo et toute
l’actualité mondiale au second plan, ; provoquant des concertations au sommets
des puissants de ce monde, mobilisant les médias du monde entier, faisant réagir
Obama qui salue « le courage et la dignité du peuple tunisien »…et
allant jusqu’à pousser à la fuite le dictateur omnipotent et la caste des
Trabelsi !

 

Faisant écho au grognement chez le voisin de l’Est, plusieurs villes et
régions d’Algérie entrent en ébullition et connaitront des manifestations
violentes suite à l’augmentation brusquement opérée sur le coût de certains
produits alimentaires de première nécessité tel que l’huile, le sucre…etc. ce
qui, au demeurant, n’est pas un fait nouveau, puisque depuis quelques années,
tous les indicateurs économiques, politiques, sociaux…sont au rouge alors que
l’Algérie, malgré les détournements, la corruption et un système de
non-économie, baigne dans une embellie financière jamais enregistrée due
essentiellement (le pays ne produisant quasiment rien, il dépend à 98% des
importations) au prix du baril de pétrole qui caracole au-dessus des 70 dollars
depuis plusieurs années !

 

Sans que Bouteflika ne daigne montrer son nez, rappelant le souvenir de son
déplacement à Lagos en 2001 pour participer à une rencontre sur le sida en
laissant derrière lui une Kabylie à feu et à sang, il aura suffit de l’annonce
d’une baisse de quelques misérables dinars, pourtant temporelle (jusqu’au 31
août), sur le prix de ces mêmes denrées, pour que l’algérien « s’assagisse »,
renvoyant de lui, au grand bonheur du régime algérien, l’image peu reluisante
d’un citoyen « tube digestif ». En revanche, en Tunisie, le désormais ex
président Ben Ali, pris de panique, s’est adressé aux tunisiens par trois fois
en quelques jours, pour lâcher du lest, annonçant des mesures concrètes et
nettement plus importantes (limogeage de son ministre de l’intérieur, puis du
gouvernement dans sa totalité, baisse conséquente des prix, créations de 300 000
postes d’emploi, garantie des libertés politiques, syndicales, de la presse et
d’expression, libération totale de l’Internet, garantie des droits de l’homme,
libération des détenus, tenue des élections libres et transparentes et promesse
solennelle de ne pas briguer un autre mandat présidentiel en 2014) sans que les
tunisiens ne décolèrent en brandissant des banderoles, aussi bien la veille
qu’au matin de ce 14 janvier historique, où on pouvait lire : « Ben Ali, tu
n’as rien compris
 » exprimant ainsi une maturité politique et citoyenne qui
aura situé l’objectif de la lutte au niveau de la source, à savoir, la chute de
Ben Ali et de son régime et l’instauration de la démocratie, seule garantie pour
une vie digne et une stabilité pérenne. Taoufik Ben Brik, dans un article
prémonitoire, décrit les événements dans son pays : « Une révolte qui s’en
fiche comme de l’an quarante du pain et de l’emploi. C’est une révolte
politique, entière. Ce n’est pas une révolte de poussières d’individus mais de
villes, de villages et de cités entières. Une révolte politique radicale. Celle
qui campe sur une position non négociable. Une révolte qui plaide pour le
collectif contre l’individualisme, pour la loi contre celle du plus fort,
l’égalité contre les privilèges, pour le citoyen contre le client. Une révolte
qui traque les tièdes, les mous, les hésitants, les parvenus.
 »

 

Y arriveront-ils comme les algériens l’avaient cru après 1988, bien qu’ayant
été moins vigilants de la sournoiserie du régime et surtout moins conscients du
danger relatif à la mouvance intégriste qui, pour le moment est discrète lors
des événements de Tunisie ? Il est encore trop tôt pour le savoir...

 

Quels seraient donc les éléments à même d’expliquer pourquoi la leçon de
maturité politique est venue de là où, à tort ou à raison, on l’attendait le
moins, la Tunisie, alors que les algériens, des populations disparates
géographiquement et culturellement, ont le bénéfice d’avoir la réputation de
belliqueux rompus aux mouvements de grèves, d’émeutes et d’insurrection. À titre
d’exemple, durant la seule année 2010, l’Algérie aura enregistré pas moins de…
110 000 émeutes et soulèvements de rue, à raison de 9000 émeutes par mois qui
sont passées inaperçues en raison du fait qu’elle se produisaient loin de la
capitale et des grands centres urbains ; le pays étant plusieurs fois plus vaste
que celui de la Tunisie. Il faut le dire, dans un environnement politique des
plus opaques, d’autres spécialités bien bédouines se greffent à la nature de ces
mêmes algériens comme, l’amnésie, les liesses d’après chaque fraude électorale
massive et les jubilations d’après un ou deux matchs de foot gagnés par une
équipe nationale sans lendemains, gavée de devises et de joueurs tous nés et
formés en Europe pendant que le championnat algérien, rongé par la corruption et
l’anachronisme qui rongent l’État dans tous ses compartiments, reste parmi les
plus médiocres du continent. Cela est déjà une autre histoire ! 

 

Il faut relever une conscientisation politique profonde des tunisiens qui
s’est opérée lentement mais sûrement permettant à la jeunesse de s’imprégner,
peu ou proue, des idées de modernité et d’émancipation qu’elle doit
fondamentalement au principe de l’égalité des sexes garanti par la loi
essentielle et consolidé par le « Code du statut personnel » et ses
répercussions sur la mentalité tunisienne et ce, en défiance du dogme islamique
qui reste la référence juridique et politique en Algérie et au Maroc. 

 

La démocratisation de l’Internet n’est pas en reste puisque même si la
surveillance s’est accrue par rapport à un certain usage comme les blogs
militants, la Tunisie, reste de très loin, le pays le plus connecté sur Internet
du continent africain, ce qui a permis une communication intense, une
information colossale et une conscientisation citoyenne subséquente.

Enfin, il faut reconnaitre le travail de fond et permanent au sein des jeunes
et des masses populaires, effectué par une opposition qui, bien que clandestine
et/ou semi-clandestine, n’était pas moins active au sein de la société en
puisant notamment dans la longue expérience initiée par les communistes
tunisiens, par les défenseurs des droits humains et autres militants de la
liberté d’expression... Il fut ainsi créé, en 2005, le « Collectif du 18
octobre pour les droits et les libertés
 », un mouvement regroupant des
opposants de diverses tendances, y compris des islamistes, puis, une année plus
tard, il y eut la création d’une nouvelle « coalition démocratique » en
rupture avec les islamistes.

 

Pendant ce temps, en Algérie, la manne pétrolière permet encore d’acheter une
« paix civile » somme toute relative, par la corruption, le recrutement de
nouvelles clientèles, la surenchère religieuse et l’endoctrinement du même
acabit qui n’ont jamais connu une baisse de régime et relayés par les médias,
l’école, les institutions et les mosquées ; systématiquement convoquées pour
manipuler et rendre la lisibilité politique quasi impossible. Aussi, Internet
reste l’apanage d’une élite et d’une partie de la jeunesse qui ne l’utilise que
dans le but de repérer la brèche susceptible de lui ouvrir les portes de
l’eldorado occidental. L’opposition politique quant à elle, en bute contre ses
propres contradictions, évolue à des années lumières de la rue qui, d’ailleurs
s’en détourne peu ou proue. Entre, pour les uns, un oppositionnisme stérile sur
fond de discours pompeux alternant l’outrance, les propos orduriers et le
carriérisme primaire, et, pour les autres, l’apprivoisement par l’acceptation de
circonscrire l’action politique dans l’enceinte des institutions « élues » ;
simples boites d’enregistrement des décisions du népotisme en place, servant
ainsi d’alibi démocratique à ce même régime et, accessoirement, de cadre où se
concocte des plans de carrière et où sont suscitées des vocations
d’opportunistes qui, pour justifier leur engraissement et se donner une bonne
conscience, distribuent des supports numériques montrant leurs coups de gueule
saisonniers lors des plénières parlementaires qui sont sans le moindre effet sur
le quotidien des « électeurs » tous aussi imaginaires que le sont les
« élus »... 

 

La désorientation et la perte des identités politiques est telle que des
relations pour le moins baroques sont nouées entre l’opposition algérienne et
des vis-à-vis au Maroc et en Tunisie qui font partie des régimes totalitaires en
place. Ainsi, quand le RCD (Rassemblement Constitutionnel Démocrate), parti de
Zine El Abidine Ben Ali, entretient des relations très étroites avec son
homonyme algérien, le RCD (Rassemblement pour la Culture et la Démocratie) ce
qui, vraisemblablement ne serait dicté, comble de l’infantilisme politique, que
par l’homonymie et la paronymie des 02 sigles ! le Mak qui lutte pour
l’autonomie de la Kabylie dans les enceintes universitaires, sur le web et en
France, trouve le moyen de s’immiscer dans le conflit du Polisario pour soutenir
la position de Mohamed VI et rejeter les revendications des indépendantistes du
sud, alors que le FFS algérien se prosterne carrément devant son altesse, le roi
du Maroc, poussant le ridicule jusqu’à distribuer de « la joie de vivre et
de la gentillesse constatées chez le peuple marocain contre l’agitation et
l’animosité des algériens 
 » (propos du 1er secrétaire sur la
chaîne marocaine M2).

 

Autre différence entre les deux situations prévalant dans les deux pays,
serait le fait que face à une grogne de la rue tunisienne qui en aura surpris,
par son intensité et sa détermination, plus d’un, le régime de Ben Ali y
compris, la dictature a vacillé, sombre dans la panique en remettant
probablement à flot, dans l’esprit de la caste au pouvoir, l’épisode Ceausescu.
À ce titre, Ben Ali, n’aurait-il pas été mieux inspiré s’il avait pensé à
demander « la recette miracle » à son ami Bouteflika qui a plus d’un tour dans
son sac lui permettant, comme ses prédécesseurs, de pervertir les idéaux et les
mouvements de protestation, de les vider de leur substance politique et de
tourner en sa faveur toutes les émeutes qui se soldent par des morts et des
blessés se comptant par centaines, par milliers.

 

Enfin, les troubles que connaît la Tunisie touchent essentiellement la moitié
nord du pays où la densité de la population est la plus importante et dont la
superficie n’est guère plus grande que les Aurès ou la Kabylie. Par conséquent,
la communication, notamment par Internet qui a joué un rôle prépondérant dans la
formidable mobilisation populaire, aura été facile et fluide. A côté, en
Algérie, au-delà de l’intox et de la désinformation par les médias lourds et par
la « rumeur », on est en face d’un territoire hétéroclite de la taille de
plusieurs fois celle de la Tunisie et des populations dont les préoccupations et
le mode de vie sont pour le moins, loin d’être les mêmes. Par conséquent, il
serait quasiment impossible de voir une contestation de la même ampleur et
surtout de la même nature qui mobilisera tous les citoyens dans toutes les
régions d’Algérie.

 

La Tunisie ou plus exactement la rue tunisienne aura certes prodigué une
leçon magistrale à ses voisins immédiats mais, gardons-nous de crier trop
prématurément victoire car l’Algérie est passé par là en 1988. En effet, rien ne
dit que « l’après Ben Ali » ressemblerait à « l’après octobre 88 algérien » où,
là encore, le président Chadli n’avait pas été inquiété tout comme le régime qui
l’avait désigné, mais force est de constater que rien n’infirme non plus cette
éventualité ! Quand bien même le citoyen tunisien serait plus avisé
politiquement et moins portée sur la religion, il n’en reste pas moins que des
ingrédients d’une récupération des islamistes n’est pas à écarter malgré leur
« discrétion » lors de ces événements. Ainsi, le vivier traditionnel (pauvreté,
chômage…) du « fascisme vert » étant disponible, le chef d’Ennahda, Rached
Ghannouchi, exilé à Londres, a déjà annoncé son retour imminent en Tunisie et sa
« disponibilité à prendre part à la formation d’un gouvernement d’union
nationale
 » et ce, après que le secrétaire général des ulémas musulmans, le
théoricien du terrorisme islamiste, El Qaradhaoui, eut adressé un message aux
tunisiens où il dit en substance : « …peuple musulman de Tunisie, peuple de
moudhahidine, je te salue et je félicite ton courage et ta lutte contre les
taghout (infidèles) qui renient la religion et son prophète et qui humilient les
musulmans tunisiens (…)
 ». Il est aussi illusoire et candide politiquement
de croire que le régime que Ben Ali aura mis en place 23 ans durant, se résume à
la personne du dictateur, aux membres des Trabelsi et à quelques proches
collaborateurs de l’ex homme fort de Carthage. Le système a eu suffisamment de
temps pour s’imbriquer à tous les segments de l’État et à s’infiltrer dans tous
les compartiments de l’administration, de la police, etc. La démocratie, dans
ces conditions et après l’euphorie provoquée par la chute du despote, peut
s’avérer être une simple vue de l’esprit si la rue et l’opposition démocratique
se montrent distraites, individualistes et moins vigilantes que l’eurent été
leurs vis-à-vis algériennes en 1988 et kabyles en 2001. Il est aisé d’imaginer
le désastre et les chamboulements profonds que connaitra l’Afrique du Nord, si
la Tunisie tombe dans l’escarcelle de l’islamisme, c’est pourquoi, ce voisin
nous intéressera davantage désormais qu’il ne l’avait été jusque-là.

Wait and see...

 

Allas DI TLELLI


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