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Enfant doué et autres curiosités

dimanche 8 juillet 2012, par Kieser ’l Baz (Illel)

Doué, surdoué, hyperactif, quelques qualificatifs pour désigner des enfants dont le comportement étrange pose problème au système éducatif commun. Pas seulement car la psychologie appréhende mal ces phénomènes. Si le préjugé commun situe le problème au plan des facultés intellectuelles, les orientations actuelles des neuroscience et l’expérience clinique nous proposent d’autres hypothèses.

Doué, surdoué, hyperactif, quelques qualificatifs pour désigner des enfants dont le comportement étrange pose problème au système éducatif commun. Pas seulement car la psychologie appréhende mal ces phénomènes.
On croit communément que l’enfant surdoué souffre d’une incapacité de l’environnement à répondre à ce que son intelligence paraît exiger. Ainsi met-on en parallèle le « surdon » avec une intelligence en hyper. Ces enfants souffriraient donc de ne pas être suffisamment « nourris » intellectuellement par l’entourage et le système éducatif. D’où une foule de solutions et de propositions allant dans le sens d’une compensation de ces carences. On va donc sur-nourrir l’intelligence de ces enfants par des activités de toutes sortes qui sont sensées leur apporter ce dont ils ont besoin. Et, comme l’institution classique ne peut répondre aux besoins de ces personnes, on crée pour elles des établissements spécialisés. On ajoute à ces soins particuliers des traitements médicamenteux afin de réguler leurs humeurs. La société compense les carences du système classique par un surcroît de soins mais ceux-ci visent la fonctionnalité d’une intelligence qui s’épanouirait alors dans l’ordre et le calme. On oublie alors les ressorts de l’émotion, du sentiment, de la « poétique » de la vie. Tout juste s’en occupe-t-on par un surcroît de personnel d’encadrement. Cette particularité serait sensée apporter l’attention psychologique dont ces enfants auraient besoin.
Ce faisant, si certains paraissent réussir dans leur vie d’adulte en ayant acquis une formation de haut niveau, aucun des adultes que j’ai rencontrés, qui aurait bénéficié de ces faveurs, ne trouve de véritable satisfaction dans la vie qu’on lui a fabriquée. Ils sont comme en perpétuelle recherche d’un objet perdu dont ils ne connaissent ni la forme ni les qualités.
Enfants, ils s’ennuyaient dans le système scolaire, adultes, ils ne trouvent pas de sens à leur vie et Ils ont parfois la sensation d’être comme un mécanisme d’horlogerie dont on remonte régulièrement les ressorts. Ils traversent la vie, sans l’habiter, sans y jeter l’ancre de leur navire.
Il manque à ces solutions le lien qui crée l’unité, cette unité que l’individu continuera de chercher en solitaire et plutôt dans le doute.
 
D’une manière générale, notre société favorise les qualités intellectuelles logiques et le formalisme matérialiste. La science vise la domestication de la matière, la technique en est le moyen. De plus la société se construit principalement autour de cette finalité et des échanges qui l’accompagnent. Par conséquent les enfants qui bénéficient d’emblée des vertus nécessaires à ces fins ne connaîtront pas de réels problèmes d’adaptation et d’insertion sociale. De plus le nivellement intellectuel tend à limiter de plus en plus la marge dont disposaient d’antan, les individus hors système, les forbans, les séditieux, les artistes...
Alors qu’on favorise l’intelligence conceptuelle, la raison formelle et les savoirs faire techniques, on s’obstine à laisser de côté ce qui relève de l’arbitraire du sentiment, l’émotion y est hors la loi, elle est même traquée, suspecte de troubler la logique et la lucidité.
Le mécanicisme de nos normes culturelles crée de plus en plus d’individus « hors ban ». Le nivellement culturel induit une aliénation de plus en plus étendue de la capacité pour quelques uns d’inventer des attitudes et des comportements nouveaux ou différents. Certains seront des « doués », d’autres des névropathes et pour chaque problème, on envisagera une solution, pas à pas… sans vision globale, sans prise en compte de l’histoire individuelle et de l’environnement.
L’intelligence et la « faculté de raisonner » – the reason rend compte ici de la fonction psychophysiologique évoquée par A. Damasio dans ses travaux– sont-elles vraiment au cœur des problèmes rencontrés par ces enfants doués ? Et alors, pourquoi évoquer le sentiment et les émotions ? Comment la Raison peut-elle être rendue compatible avec les émotions ? N’y a-t-il pas, de fait, une contradiction difficilement surmontable ? Depuis Descartes, la pensée est au centre et pour être performante elle doit être dégagée de sa gangue d’émotion et de sensibilité. Tels sont les présupposés de nos sciences. Dans un monde qui recherche l’efficacité et l’immédiateté, la froideur du raisonnement paraît donc inévitable et nécessaire, l’émotion y est suspecte, la sensibilité dérangeante.
 
Ayant quitté depuis longtemps le giron de l’Éducation Nationale, je ne connais les personnes ainsi qualifiées que grâce à des témoignages d’adultes qui prennent soudain conscience que leur problème d’enfant était d’abord celui des adultes déconcertés par leur personnalité.
« Quand j’srai grand »
Et, à l’écoute de ces doués devenus grands, le problème apparaît bien plus complexe qu’on ne le présente habituellement.
Je n’ai pas de compétence en pédagogie ni en matière de psychologie enfantine, par contre j’ai acquis une expérience aux côtés de ces adultes qui découvrent un jour que ce sentiment de différence et d’exclusion qui fait la trame de leur vie présente ne relève pas d’une pathologie mais d’un quelque chose qui leur est intimement lié et fait partie intégrante de leur authenticité. L’authenticité le rend vital.
 
L’adulte à la découverte de sa différence
Dans Le drame de l’enfant doué, Alice Miller ouvre des pistes intéressantes pour appréhender le monde de ces forbans.
Selon elle, l’enfant doué ressent très tôt les attentes et les troubles de ses parents, il mobilise alors sa sensibilité pour s’y adapter. Ce sera au prix du renoncement d’une part importante de ses émotions. Il apprend alors à dissimuler ses sentiments les plus intenses, que ses parents ne comprennent pas. Même si ces sentiments primaires, colère, indignation, tristesse, jalousie, peur, etc. existent au cours de la vie adulte, ils demeurent peu ou pas intégrés à la personnalité. L’individu se sent en perpétuel décalage, toujours incertain de la pertinence de ses réactions, de ses dires, voire de ses pensées. Le Moi – fondement opérant de la conscience – s’en trouve alors menacé d’où, chez ces adultes, une vigilance extrême à tout l’environnement, à l’égard des proches, donc une anxiété constante et une mobilisation de l’énergie qui, à la longue peut entraîner des troubles chroniques. Conduits à toujours s’adapter, tant ils sont peu sûrs d’eux-mêmes, ils finissent par développer les mêmes signes externes que ceux des enfants maltraités. L’insécurité émotionnelle associée à une grande sensibilité peut conduire à une dissociation de la conscience : une part d’eux-mêmes est destinée au monde environnant, une autre demeure dans les limbes de leur intimité, inconnue de tous, accessible à leur seule conscience. Une part secrète dont ils se débarrasseraient bien tant elle les isole des autres mais à laquelle ils tiennent car elle exprime la véritable richesse de leur être.
Partagés entre la quête de reconnaissance et d’amour et la défense vitale de leur jardin secret, ils demeurent dans un éternel inconfort, dans leur vie sociale, dans leur couple, partout où les sentiments et les émotions entrent en jeu, là où cette norme qu’ils n’ont pu totalement intégrer leur impose des attitudes et des comportements qu’ils jugent décalés par rapport à leur monde intérieur.
Ils auront alors tendance soit à se réfugier dans une activité professionnelle qui les valorisera mais où ils préfèreront être solitaires, soit à choisir la solitude d’une forêt, de la campagne ou des terres d’aventure que eux seuls connaîtront.
D’autres, au gré des circonstances, se laissent emporter sur une voie plus difficile encore : la dévotion pour une cause humanitaire ou une grande diligence au service des autres. C’est le plus souvent, une voie induite et non choisie car l’entourage remarque très vite la précocité de ces enfants, leur sens des responsabilités et leur capacité à résoudre avec astuce des problèmes domestiques. Certains parents s’arrangent ainsi facilement de la situation car c’est, pour eux, un moyen de se débarrasser des tracas engendrés par ces énergumènes encombrants, toujours à poser des questions sur l’ordre des choses, indisciplinés et souvent impertinents à l’égard des adultes dont ils savent pointer les défauts. Ces attitudes d’adultes enferment encore plus ces enfants dans la solitude et dans la certitude de n’être que les « vilains petits canards » de la tribu.
Cette apparente résolution du problème aura de graves conséquences quand l’enfant sera devenu adulte. En effet, s’il trouve une gratification certaine à être ainsi sollicité par l’entourage pour aider, soutenir et se mettre au service des autres, il y perd sa propre identité. A trop se confondre avec cette image que les autres se font de lui, il finit par ne plus se reconnaître et ne plus avoir aucun repère qui lui permette de savoir qui il est. Cette distorsion, si elle dure, crée chez cet adulte un sentiment féroce de culpabilité chaque fois qu’il parvient à « s’écouter » et il lui faut lutter constamment contre le sourd ressentiment qui l’anime contre ces « gens qui sont toujours après lui » et qui ne lui laissent pas de répit.
Pourtant « les attentes datant de l’enfance peuvent être si fortes que l’on renonce à tout ce qui nous ferait du bien pour être enfin tel que le souhaitent les parents, car on ne veut surtout pas perdre l’illusion de l’amour. » In Notre corps ne ment jamais Alice Miller, Flammarion, 2004.
 
L’intelligence, la Raison, l’émotion
Si une intelligence bien supérieure à la moyenne ne peut expliquer les problèmes que rencontrent ces personnes, d’où ceux-ci peuvent-ils provenir ? Alice Miller insiste sur la sensibilité extrême de ces enfants, c’est un premier point qui mérite l’attention au regard de ce que nous apprennent les neurosciences.
L’intelligence est communément conçue comme l’ensemble des facultés mentales permettant de comprendre les choses et les faits, de découvrir les relations entre eux et d’aboutir à la connaissance conceptuelle et rationnelle (par opposition à la sensation et à l’intuition). Elle se perçoit dans l’aptitude à comprendre et à s’adapter facilement à des situations nouvelles. L’intelligence peut ainsi être conçue comme la faculté d’adaptation. L’intelligence peut être également perçue comme la capacité à traiter l’information pour atteindre ses objectifs. Malgré certaines idées reçues, l’art ne relève pas directement de l’intelligence. (Wikipedia)
Alice Miller semble donc poser le problème de manière insoluble et l’on ne peut comprendre ses propos – selon le clacissisme intellectuel – qu’en acceptant le dualisme habituel cartésien de ma raison et des émotions. On accepte donc la dissociation dont souffrent ces personnes et on leur suggère que la science ne pouvant rien pour eux, il convient d’accepter leur état, apaisant leurs tensions intimes en multipliant les moyens d’expression : peinture, musique, etc. Réactions habituelles sur lesquelles reposent de nombreuses actions pédagogiques.
Antonio Damasio a ouvert une voie qui conforte la position d’Alice Miller. Ses recherches ont contribué à mieux comprendre les mécanismes neuraux aux origines des émotions. Il a ainsi démontré que l’émotion joue un rôle primordial dans la cognition sociale – social cognition – et dans les prises de décisions.
Repérant les systèmes neuraux à l’origine de l’émotion, il démontre que les personnes dont ces systèmes sont lésés sont capables d’intelligence – au sens classique – mais cette dernière opère à vide. L’individu peut penser, il sait penser selon les critères convenus mais les décisions prises, les actes posés s’avèrent non pertinents et inopérants. La pensée, sans la base émotionnelle, peut traiter des informations de manière rationnelle mais elle est inapte à donner des solutions adaptées.
Dans son essai sur l’erreur de Descartes, il avance donc des hypothèses qui bouleversent toutes nos conceptions philosophiques et sur lesquelles repose notre conception même du monde. Selon lui, l’émotion est nécessaire à la pertinence de la raison et elle est à l’origine d’une prise de décision pertinente, donc adaptée, donc inventive donc apte à développer les connaissances. Réfutant le dualisme cartésien, corps/esprit, il conteste l’hypothèse mécaniciste selon laquelle, le cerveau ne serait qu’un ordinateur – les enfants doués serait donc doté d’un processeur surpuissant – dont il s’agirait simplement de découvrir les connexions. Ce que la science est en mesure de dévoiler à plus ou moins court terme. D’après lui, il existe une chaîne continue du corps à la pensée et c’est de cette continuité que découle ce qu’il nomme « conscience morale », une fonction apte à intégrer tant des composantes rationnelles que philosophiques et éthiques.
Ainsi, de la sensation, premier capteur du monde environnant découle une émotion primaire qui conditionne déjà une réaction de l’être. À mesure que la conscience capte cette émotion, il naît un sentiment, lequel résulte d’une combinaison des réseaux instinctuels et des exigences du milieu environnant. C’est de cette combinaison que la raison peut alors déduire un acte pertinent et une réponse adaptée.
Sensation ==> Émotion ==> Sentiment ==> Raison ==> Action
Notre vision du monde, fondée sur le dualisme cartésien, serait trop parcellaire et il nous invite à une amplification de nos conceptions, jusqu’à intégrer la sensibilité en combinant les influences du milieu pour mieux comprendre les ressorts de l’esprit humain.
Cette vision holistique – tel est son propre mot – est également une composante de l’organisation psychique des enfants et/ou adultes doués. Leurs capacités à embrasser un problème puis à imaginer instantanément des solutions adaptées est remarquable. D’où cette capacité des enfants doués à proposer constamment des solutions surprenantes et inédites aux problèmes donnés durant leur scolarité. Cette capacité de vision globale instantanée – qui ressemble à l’intuition – est également présente dans la vie de relation. La sensibilité des ces personnes est telle qu’ils peuvent d’un simple coup d’œil vous donner un avis pertinent sur telle ou telle personne qui croise leur route.
On sait cependant que, dans le contexte culturel actuel, une telle capacité qui paraît arbitraire et incroyable sera considérée comme vaine, inappropriée voire outrancière. Et ces personnes seront les premières à valider une telle hypothèse, alors qu’au fond d’elles-mêmes quelque chose leur dit qu’elles ne sont pas outrancières mais vraies.
C’est sur ces bases que l’on peut accompagner ces personnes à la recherche de leur authenticité...
 
Comment résoudre ces paradoxes ?
Puisque mon approche du problème des enfants doués résulte uniquement de mon expérience auprès des adultes, je ne puis proposer des solutions appropriées aux enfants de ce type. Néanmoins la manière dont les conflits de tendance – entre autre cette fameuse dissociation – se résolvent chez l’adulte pourrait inspirer quelques psychopédagogues.
À Québec, en 2011, au congrès de la Société Canadienne de Sexologie Clinique j’ai proposé des nouvelles perspectives cliniques pour l’approche et la thérapie des rescapés de traumatisme sexuels précoces et plus haut, j’ai signalé les similitudes surprenantes qui apparaissent entre les troubles des enfants doués devenus adultes et ces rescapés de traumatismes sexuels précoces. Comme si l’altération de l’identité dans la formation des capacités à comprendre le monde et à le transformer représentait un traumatisme précoce. La perte d’unité et la dissociation qui en résulte semble représenter le signe d’un traumatisme – soit dit en passant, j’ai remarqué des similitudes chez les exilés de force. Seule différence, le facteur premier qui conditionnera plus tard une différenciation dans l’évaluation clinique et la thérapie.
Pour retrouver son unité le sujet devra d’abord s’appuyer sur les valeurs et vertus qu’il sait reconnaître en lui. Cela constitue la base première sur laquelle l’identité se reconstituera. C’est à partir de ce noyau que, par approches successives, le sujet pourra à nouveau reconnaître les vertus positives de ses émotions et de ses instincts.
En fait, il s’agit ici, non pas de réduire la dissociation existante mais de s’en servir, voire d’en démontrer la portée salvatrice. En bref, l’adulte en recherche d’unité, devra retrouver les vertus de cet enfant un temps incompris et il devra progressivement le prendre en charge et lui accorder l’attention qu’il n’a pas eue plus tôt dans sa vie.
Ce cheminement repose sur une vigilance constante et une attention profonde accordée aux remugles du corps. Réapprendre à écouter ce corps qui est notre premier capteur du monde, un médiateur incontournable entre le monde intérieur et l’environnement. Et, c’est à partir de là que les émotions et les sentiments pourront, à nouveau s’intégrer à la conscience avec pertinence et justesse.
 
Références :
Jung C. G.), Les types psychologiques
Damasio (Antonio), L’erreur de Descartes
Mots clefs :
Intelligence, Damasio, Jung, types psychologiques, sensibilité, intuition, sensation