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Protéger son enfant et se trouver condamnée

Par Frédérique Spitz

mercredi 19 juillet 2006, par Webmaître

Nous publions ici un témoignage qui pourrait paraître exceptionnel. Il devrait l’être ! Mais il se trouve que beaucoup de mères, soucieuse de protéger leur enfant se trouve soumises à des choix radicaux, situation insupportable dans une démocratie moderne. (NDLR)

Les mères ont mauvaise presse. Il n’y a pas si longtemps, on leur reprochait de ne pas protéger leurs enfants contre des pères incestueux ou on les soupçonnait de complicité. Maintenant, si elles écoutent les plaintes de leurs enfants et agissent pour les protéger, on les accuse de mentir ou de manipuler dans un but de vengeance contre un conjoint ou un ex-conjoint. Quelle que soit l’attitude de la mère, on trouve toujours moyen de la discréditer en ayant recours à des théories psychanalytiques dont le fondement scientifique est plus que douteux. Il arrive même que la situation soit renversée et que des mères – et non les abuseurs – se retrouvent devant le tribunal pour avoir voulu protéger son enfant et que ce dernier soit confié au père agresseur. La parole de la mère et celle de l’enfant sont systématiquement mises en doute sous prétexte que certains parents utilisent l’inceste comme une arme pour régler leurs problèmes de couple.

Voici l’histoire d’une femme et de sa fille qui ont dû quitter la France, en 2000, pour vivre cachées dans un autre pays européen parce que la justice du leur n’a pas su ou voulu défendre l’enfant contre un père incestueux. Cette histoire se passe en France, mais des histoires semblables se vivent également en Belgique, au Canada, en Suisse, en Australie, aux États-Unis ou ailleurs. Il semble que protéger les pères soit une règle universelle. Témoignage extrait du dossier Mères en lutte et publié dans Femme Actuelle, par Frédérique Spitz). (Sisyphe)

En février 2003, pour protéger Tess, je me suis réfugiée à l’étranger avec elle, aidée par les membres d’une association suisse. Je n’avais pas d’autre choix pour respecter la promesse que je lui avais faite « Plus jamais ton père ne te fera de mal ». Tess a aujourd’hui 6 ans. J’en avais 28 lorsque j’ai rencontré son père, en 1990. Il préparait son diplôme d’avocat tandis que je travaillais comme responsable dans une imprimerie. Notre histoire a commencé par des escapades amoureuses et des bouquets de fleurs. Très vite, il m’a présentée à ses parents et à ses sœurs. Loin des miens, je retrouvai l’ambiance sécurisante d’une vraie famille. F. était charmant, c’était le bonheur.

En mars 92, j’étais enceinte. De façon mystérieuse, à partir du sixième mois de ma grossesse, F. instaura une distance entre nous. Le 27 octobre, Tess naissait. F. ne m’avait pas accompagnée à la maternité. Quand il finit par nous rendre visite, il était gêné, froid. J’avais l’impression de me trouver en face d’un étranger. Mes proches me rassurèrent : les pères ont parfois de drôles de réactions... Le temps arrangerait les choses. Je suis rentrée à la maison, prête à déplacer des montagnes pour défendre notre bonheur à trois. Peine perdue : ni mon optimisme ni les attentions n’ont eu raison de son indifférence. Ce n’est qu’en présence de tiers qu’il devenait un compagnon et un père attentif et aimant.

Une nuit Tess, qui avait alors 2 mois, s’est mise à pleurer. Je revois F. se lever brutalement et secouer notre bébé en hurlant : « Tu ne vas pas me faire chier toute ma vie ! » J’étais sidérée. Comme une automate, je lui ai retiré Tess des mains. Je cherchais à la calmer, je pris la peine de lui expliquer des choses élémentaires, qu’il était normal qu’un bébé pleure la nuit... F. s’est rendormi, tandis que je restais les yeux grands ouverts, incapable de trouver le sommeil. Le lendemain, il semblait avoir tout oublié. Pour ma part, je ne pouvais pas faire comme s’il ne s’était rien passé. Je voulais absolument qu’il me dise ce qu’il ressentait. Je lui proposai que nous consultions ensemble un psychologue. Il refusa tout et me signifia que le débat était clos.

Quelques semaines plus tard, Tess est tombée malade. En présence du généraliste, F. s’est montré inquiet, mais dès son départ, il m’a hurlé que s’était « l’occasion ou jamais de la laisser crever ! ». Je n’en croyais pas mes oreilles. Ses accès de haine me paralysaient. Mais comme on me le disait, il vivait mal sa paternité, il avait besoin de moi, c’était mon rôle de l’aider. Il me fallait être forte.

Noyée au milieu de toutes ces recommandations, espérant retrouver l’homme que j’avais connu, ma vigilance s’est assoupie. Quelques jours plus tard, le réveil fut brutal. Le temps de préparer le biberon, j’avais confié Tess à son père. J’avais à peine tourné le dos que je le retrouvai sur le balcon, tenant Tess au-dessus du vide. Soudain, tout est devenu clair, évident : il ne traversait pas une crise passagère de paternité... Je commençais à avoir très peur.

A la suite de cette épisode, nous avons eu de violentes disputes. F. éructait en parlant de notre fille, hurlait qu’il n’allait pas « se trimbaler cette chieuse toute sa vie ». Il était temps de se séparer... C’est avec soulagement qu’il me vit faire mes valises. Avec ma petite Tess, je pris l’avion pour Bordeaux, où résident mes parents. Ils nous attendaient à l’aéroport. C’était le 6 septembre 1993.

Tess et moi avons alors commencé une nouvelle vie. Très vite, j’ai retrouvé du travail et par là, mon indépendance. F. ne nous donnait aucune nouvelle. Je l’imaginais libéré et nous sentais enfin à l’abri. Jusqu’à ce jour de décembre où il a débarqué à l’improviste. Il avait intenté une action en justice pour obtenir un droit d’hébergement. Mais pour moi, c’était impensable. J’avais la certitude que nous avions évité le drame de si peu qu’il n’était pas question d’exposer ma petite fille à de nouveaux dangers.

Au juge j’ai raconté les violences physiques et verbales que F. avait infligées à notre enfant. Et sa demande n’a pas abouti. Pendant trois ans, malgré les multiples procédures, aucun juge, au vu des violences évoquées, n’accepta de lui confier Tess. Il voyait sa fille une fois par mois en ma présence, chez moi. La situation paraissait idéale : le lien paternel n’était pas rompu et Tess se trouvait en sécurité.

Du moins l’ai-je cru, jusqu’à ce jour où je surpris F., assis devant la télévision en train de caresser Tess entre les jambes. Je le menaçai d’appeler la police. Il quitta la maison aussitôt avec cet air arrogant que je lui connaissais bien. En état de choc, je suis allée tout de suite au commissariat. L’inspecteur de police m’a comprise et m’a conseillé de « porter plainte pour attouchements sexuels sur mineur de moins de 15 ans, sans violence ». Submergée par l’émotion, je n’ai pu dire l’impensable. Je n’ai pas été capable de prononcer le mot « sexe » ; au lieu de cela j’ai parlé de « l’aine », de « l’entrejambe », mais je n’arrivais pas à parler du « sexe » de mon bébé. Les mots précis manquaient à la déposition. L’affaire fut classée. Il nous fallu continuer à supporter les visites de F.

Avec une détermination et un savoir-faire professionnels, il entreprit d’émouvoir le juge en argumentant que je faisais obstacle à sa relation avec Tess ; il n’avait pas d’intimité avec elle, sa fille lui manquait... Chose incroyable, il obtint gain de cause. Son droit de visite s’exercerait désormais dans un « point-rencontre », un centre où, le premier samedi de chaque mois, il verrait Tess en présence d’éducateurs. J’étais persuadée que l’institution remplirait son rôle protecteur.

Ponctuel, avenant, flatteur, jouant le père modèle, on lui accorda, dès la première entrevue, l’autorisation de quitter le centre avec Tess, le temps d’une « promenade » de 15 h à 18. De sa petite échappée avec Tess, F. revint à l’heure prévue, affichant un visage rassurant, parfaitement maître de lui-même, remerciant les éducateurs, avant de me lancer, une fois seuls : « Un accident est si vite arrivé. La petite qui passe sous les roues d’un camion, et toi, je te verrai devenir folle d’apprendre sa mort ! ». Puis un jour, en 1996, l’institutrice de ma fille m’a convoquée. Au cours d’un jeu collectif, Tess lui avait confiée, en montrant sa culotte : « Mon papa, il me touche là. C’est pas bien ». Entendue par la police, son institutrice signa et confirma sa déclaration. Plus tard, F. me menaça devant Tess avec un pistolet et déclara : « Tu ne peux rien contre moi, la justice me protège. Tu es morte ». Lorsqu’il fit feu, il s’avéra que c’était un pistolet à eau. Je portai plainte pour menace de mort et signalai les faits au procureur. L’affaire fut classée faute de preuves. F. avait réussi à inverser les rôles : il était un martyr et j’étais une procédurière névrosée. Je m’enlisais dans un cauchemar. Difficile de décrire le sentiment d’abandon et l’écœurement face à ce constat d’impuissance.

En 1997, fort de cet avantage, il renouvela sa demande de droit d’hébergement sur sa fille. Faisant fi de mes plaintes et des violences reconnues, le juge lui attribua un droit de visite conventionnel : un week-end par mois et la moitié des vacances scolaires. Accablée, je fis appel. On me rétorqua alors qu’en matière d’inceste, neuf dossier sur dix n’étaient qu’affabulation et règlements de compte entre les parents. Débordés, les magistrats ne peuvent consacrer aux affaires tout le temps et l’attention nécessaires pour que la vérité éclate.

Tess ne mentait pas. Mais comment l’auraient-ils su ? Jamais elle n’avait été véritablement entendue. Sur les conseils de mon avocat, j’écrivis à différents ministères. Tous renvoyèrent le dossier au procureur, qui considéra à nouveau qu’il n’y avait aucun danger pour l’enfant et que son père pouvait la prendre au mois d’août. À bout de ressources, sans plus d’armes pour m’opposer au droit d’hébergement, j’expliquai à ma petite fille qu’elle devait partir. La veille de son départ, elle alla se cacher dans la valise, se débattit, cria qu’elle ne voulait pas y aller. Mais Tess est partie, je me sentis mourir de désespoir.

A son retour, c’est une enfant meurtrie qui s’est avancée vers moi. Amaigrie, les yeux cernés, le regard plein d’effroi. Elle hurlait la nuit, se réveillait terrorisée. « Mon père m’a touché la zézette, j’ai peur... Je ne peux plus respirer », répétait-elle, en s’arrachant la peau. Tout se brisait en moi.

Nous avions besoin d’aide, de toute urgence. Je pris rendez-vous chez un psychologue pour enfants. Là-bas, Tess se mit à rouler par terre, à lécher les pieds de la table, à ramper sur le sol. « Mon père m’a touchée partout, et puis là, dit-elle, en écartant les jambes ». Tess poursuivit : « Il m’a dit que si je le disais, ma maman ne m’aimerait plus, qu’il la mettrait en prison et qu’il me tuerait ». Elle se cacha derrière un siège. Le psychologue lui tendit des crayons. Elle dessina un sexe en érection, puis au repos. Elle bavait, on aurait dit un petit animal. C’était insoutenable. La psychologue la réconforta : « Tess, tu es une petite fille très courageuse. Tu n’es pas responsable de ce qu’à fait ton père ». Le psychologue fit un signalement à la justice. Malgré celui-ci, je fus sommée de présenter l’enfant à son père. Tess me suppliât de lui dire qu’elle « était morte ». Je croisais F. au point-rencontre. Il me glissa en saisissant sa fille : « Cela doit être horrible pour toi de ne pas savoir à quel moment je la touche ». Tess hurlait de terreur...

Quand elle revint, elle était complètement déboussolée. Je l’emmenai consulter un pédopsychiatre. Il fut constaté que son père avait réitéré ses attouchements, cette fois en présence d’un tiers. « Ils me disaient : »c’est bien« ... Il m’a mis un petit zizi dans la bouche puis un gros. Je ne pouvais pas respirer. Il a mis son doigt dans mon derrière, je voulais pas... », répétait-elle, en sanglotant. Le pédopsychiatre fit un nouveau signalement de mineur en danger au procureur. Des gendarmes entendirent de nouveau Tess pendant plus de deux heures, hors de ma présence. Convaincus qu’elle disait bien la vérité, un procès-verbal fut transmis au juge qui indiquait que des « indices graves et concordant étaient réunis de manière à poursuivre le père pour agressions sur mineure de moins de quinze ans par ascendant ».

A ce jour, ma plainte pénale pour atteintes sexuelles est en voie de classement malgré les nombreux certificats médicaux et la déposition de Tess faite à la gendarmerie. Je suis sous le coup de quatre condamnations civiles pour avoir demandé la suspension du droit de visite et d’hébergement du père.

Sans l’aide de Terres des Hommes, une association suisse qui, entre autres actions, a entrepris de lutter contre la pédophilie, je vivrais aujourd’hui séparée de ma fille. Ses juristes, engagés corps et âmes dans la défense des droits de l’enfant, ont repris le dossier pièce par pièce. Son calvaire a été reconnu par des experts pédopsychiatres. Grâce à eux, Tess retrouve une certaine confiance dans la vie.

Elle sait désormais que les hommes ne sont pas tous des agresseurs comme son père. Nous vivons de solidarité, hébergées, soutenues moralement et protégées dans notre anonymat. Aujourd’hui, l’objectif de l’équipe qui m’entoure, c’est que la justice française entende enfin Tess et reconnaisse la culpabilité de son père.


Publication originale, ©“ Femme Actuelle”, première publication sur Internet : Sisyphe.org, nov. 2003