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david grossman : Chroniques d’une paix différée

mardi 28 février 2006, par Yvette Reynaud-Kherlakian

Un romancier habile à donner à la fiction toute la densité du réel, est-il apte pour autant à donner au réel toute la force persuasive de la fiction ? Voyons ce qu’il en est dans ce livre où David Grossman rassemble des articles écrits de 1993 à 2003 au fil d’évènements qui ponctuent -espoir par-ci et surtout horreur par-là- l’interminable conflit israélo-palestinien.

Delenda Carthago ?

Une évidence d’abord : la pensée de l’honnête homme arrime la situation du jour selon une exigence inlassablement répétée : il faut faire la paix -et pour la faire, il faut d’abord la vouloir. C’est qu’à l’entour, en arabe et en hébreu, claironné ou chuinté, le mot d’ordre est plutôt le Delenda Carthago des pages roses du dictionnaire, étant bien entendu que chacun des frères ennemis voit dans l’autre la Carthage à détruire. Attitude absurde et finalement suicidaire, dit à peu près Grossman : la démonstration n’est pas à faire des conséquences ruineuses de l’engrenage de la violence, la plus insidieuse et la plus menaçante étant sans doute l’irrésistible montée du fanatisme dans les deux camps. Il est facile de perdre pied sur la pente savonneuse du pathos quotidien et ainsi fait l’opinion commune qui se laisse rouler dans la haine de l’autre et de soi, dans la peur et le ressentiment, dans la quête infantile du sauveur.

Mais on n’est pas impunément, face à la misère palestinienne, Israélien autochtone, tête pensante -et écrivain reconnu : il faut rendre des comptes à ce tribunal intime et diffus -celui-là même du Procès de Kafka-, qui tiraille la conscience entre angoisse viscérale et jugement tatillon. Grossman joue franc jeu : s’il ne va pas jusqu’à reconnaître que le malheur palestinien est le péché originel d’Israël, il accepte de regarder Israël dans le miroir du malheur palestinien : bon gré mal gré, la poignée de main entre Arafat et Rabin officialise devant les Israéliens l’existence d’une nation palestinienne et son droit à s’inscrire dans un territoire : pour Israël la jouissance légitime de ses propres droits passe désormais par l’acceptation des droits des Palestiniens si bien que le paysage politique du conflit en est transformé : il y a les Israéliens et les Palestiniens : la visite de Jean-Paul II a fait clignoter un possible devant les yeux de l’Israélien : regarder l’autre -Palestinien agressif comme chrétien ex-persécuteur- sans peur, sinon sans colère... Que Ythzak Rabin soit assassiné, que Netanvahou succède à Shimon Pérès ou Ariel Sharon à Barak et l’espoir de paix s’éloigne, hélas ! Pourtant, si la foi faiblit, l’espérance reste : la paix n’est que différée...
On peut ainsi parcourir le livre comme un répertoire d’idées, justes le plus souvent, et de sentiments larges et chaleureux toujours au service de la bonne cause. On le fait -non sans un certain agacement parfois : à être trop uniment vertueuse, l’intelligence vire à la rosière villageoise et il arrive que la sensibilité de l’auteur tire la tragédie vers le mélodrame complaisant qui, dit-on, faisait pleurer Margot. Mais Margot que je suis, je pleure, je pleure avec Grossman sur les vies perdues, les corps mutilés, la peur au ventre des survivants, les murs effondrés, les chances manquées et surtout, surtout sur cette jeunesse qui, dans le mouvement pendulaire de la violence, se nourrit d’une culture de la haine -laquelle fait un tracé de mort de l’arabesque d’un lancer de pierre ou de l’itinéraire d’un écolier... Oui, on a envie de croire qu’une occasion manquée ne fait que différer la paix.

Mais encore ? Mouche ton nez, Margot, et demande-toi un peu ce qu’il en est de ces mots pour dire la nécessité de la paix...

La forteresse intérieure

Il ne s’agit pas de rouvrir la querelle Sartre-Aron autour de l’engagement de l’écrivain. Résistant, porteur de valises, vendeur de journaux subversifs ou simple « spectateur engagé » (Raymond Aron), l’homme de plume a, volens nolens, appris quelque modestie dans l’usage militant de l’écriture. David Grossman n’a pas choisi -et c’est son affaire- d’entrer en guerre aux côtés de l’ennemi comme Ilan Halévy ou de combattre Sur la frontière comme Michel Warschawski. A eux le panache -et le risque mortel pour le corps et pour l’âme- de l’action héroïque portée par l’évidence de l’universel et soumise pourtant à tous les aléas de l’histoire telle qu’elle se fait. avec eux, mais aussi sans eux et contre eux. Grossman, lui, reste essentiellement un Israélien de l’intérieur, si bien que sa perception de la réalité politique et sociale de son pays -comme son imaginaire de romancier- partent d’un sentiment viscéral d’appartenance, -sentiment d’abord innocent et chaleureux mais que vient troubler le regard palestinien...

Delenda Carthago ? Sans doute. Mais Carthage, pour Grossman, ce n’est plus Israël ou l’autorité palestinienne vus par l’ennemi, c’est cette forteresse de la mauvaise bonne conscience de la politique israélienne, de l’inconscient judéo-israélien -collectif et intime- lesquels font pierre et ciment du sang, de la sanie, des gravats qui giclent de l’engrenage pierres-bombes, des fumées d’Auschwitz, des terreurs du ghetto, des promesses bibliques, de l’arrogance du plus fort. Tout est bon pour échapper au regard de qui refuse de vous reconnaître -et c’est ainsi que besogne l’opinion publique, que se mitonnent les dérives du fanatisme. L’action exogène. -qu’elle soit militaire, politique, diplomatique- est impuissante à démanteler cette Carthage-là laquelle, toute fantasmatique qu’elle est, entretient dans le corps social comme chez l’individu le confort d’une identité insécable. Il faut alors opposer l’imaginaire à l’imaginaire, convoquer une écriture qui traite le réel comme un matériau indéfiniment ouvert à une décomposition et à une recomposition sensibles. La méthode relève de l’allusion poétique qui dévoile plus que de l’analyse qui dissèque.
C’est, me semble-t-il, ce que tente de faire David Grossman. Ce qu’il dit ne fait que reprendre l’information journalistique, n’ajoute rien à l’analyse historique ou sociologique, ne définit objectivement aucun plan de paix. Il s’agit de dénoncer « la puissance hypnotique » des structures mentales sclérosées qui entraînent une « cécité collective » dans la perception des situations et des évènements.. Lui-même a peut-être tort d’intituler Chroniques cet assemblage de réflexions qui, au gré de l’instant, fluctuent entre indignation, espérance, incantation mais qui ramènent inlassablement à la même interrogation :« que regardes-tu et comment le regardes-tu ?

Regards croisés

Tentative hasardeuse, certes. Le premier obstacle à sa réussite est d’abord intérieur. Alain dit à peu près que le fanatisme, c’est l’adhérence -et non pas simplement l’adhésion- du moi à une idée, à une attitude, si bien que le moi vit toute possibilité de rupture comme une menace de mort. L’inconscient est fanatique. Il tronque, biaise pour mieux asséner le coup ou commander la fuite, il ergote, masque et se masque. Il n’aime pas qu’on le fasse parler et encore moins qu-on prétende entendre ce qu’il ne dit pas : vouloir le forcer dans ses retranchements, c’est se désigner comme traître. S’il suscite quelque sympathie à l’extérieur, Grossman est facilement perçu comme un traître parmi les siens.

II y a un deuxième obstacle qui reste dans l’air du temps malgré la faillite des idéologies qui ont fait de l’intériorité le simple résultat de l’action du milieu. Les hommes sont pris dans leur niche écologique et on ne peut les transformer qu’en transformant leurs conditions d’existence : il n’y a donc d’efficace que le militantisme politique et social. L’existentialisme lui-même -celui de Sartre du moins- en définissant l’homme comme pure projection d’une liberté qui inscrit ses actes dans le monde, jette aux orties cet homme intérieur dont l’analyse - pérenne jusqu’à la psychanalyse et même psychanalyse comprise- a fait les belles oeuvres de la pensée humaniste. Et le développement des sciences sociales et des sciences humaines -en multipliant les déterminismes qui fabriquent l’homme tel qu’il est ici ou là-, tend à aller dans le même sens. Donc, monsieur Grossman, cessez de pleurer sur l’aveuglement de l’électeur qui fait confiance à Ariel Sharon et par conséquent de vouloir le persuader qu’il a à se convertir en partisan de la paix. Carthago doit être détruite, certes, mais elle appartient au monde visible et il faut l’assiéger de l’extérieur et à découvert.

Il n’est pas question d’entrer dans des querelles de préséance, et encore moins d’accepter de réduire en termes d’alternative le choix d’un front de lutte contre l’injustice. Les obstacles que nous venons de signaler peuvent bloquer l’intellect, décourager la volonté, ils n’entament en rien la légitimité de cet effort pour faire advenir une authentique conscience de soi. Les combattants et les stratèges qui vouent leur existence au triomphe d’une juste cause méritent admiration et estime quand ils savent garder quelque propreté aux intérêts qu’ils défendent. A eux l’autorité capable de faire passer quelque chose de la parole vraie dans le discours officiel. Mais seul l’homme de bonne volonté qui reste parmi les siens peut leur apprendre, de bouche à oreille, dans l’intimité d’une même expérience, à tempérer d’équité les sèches revendication de la justice. Nous sommes ici en ce lieu où se joue, -pour le meilleur et pour le pire-, l’articulation du je, du tu, du nous ; et c’est sans doute le difficile assouplissement de cette articulation qui nous fait libres.

Nous voici revenus au propos de David Grossman. Mais, pour en préciser la portée, il faut dire quelle est, au départ, ma situation de lectrice : je ne suis ni juive, ni arabe, je suis acquise depuis toujours à la cause palestinienne et ma colère devant la politique coloniale d’Israël est celle d’un refus passionné de voir la victime séculaire endosser si bien -avec une sorte de cynisme candide- l’uniforme et la fonction du bourreau. Grossman dit que les deux peuples - Palestiniens comme Israéliens- n’ont rien appris de l’histoire, de leur histoire. Oui, mais je serais tentée d’ajouter que le génocide a donné du malheur juif une représentation si prégnante, si aveuglante que cette méconnaissance a, chez les Israéliens, quelque chose de particulièrement scandaleux. Il faut -tristement-, admettre que la victime a, une fois de plus, si bien intériorisé le bourreau qu’elle le régurgite à la première occasion : il n’y a plus alors qu’à revenir au divan de Freud (... et au bistouri de Grossman !)... On comprendra donc que j’ai abordé le livre de Grossman en lectrice de l’extérieur -d’où impatience et sarcasme çà et là. Et qu’il a fallu bien des va-et-vient entre ma demande initiale -et implicite-, mon savoir sur le romancier et le texte qu’il me proposait pour dégager l’intention de l’auteur et tenter d’évaluer son travail. La lecture de quelque importance n’est pas distraction : elle implique la mise en jeu , voire la mise en question de celui qui s’y engage. J’ai dû m’arracher à ma glaise pour aller vers ces lecteurs de l’intérieur que Grossman voudrait arracher à leur glaise afin d’en faire des interlocuteurs attentifs et mobiles, vivants enfin. Il s’agit pour tous -eux, lui et moi- d’aller assez loin pour que les regards se rencontrent ; il s’agit pour chacun d’apprendre à équilibrer son propre regard quand il va du malheur palestinien à la peur israélienne, afin d’échapper à la complaisance hagiographique comme à la facilité de l’anathème.
C’est cet équilibre du regard qui fait la valeur -tant intellectuelle que morale- des Chroniques de David Grossman et qui soutient tout au long la démystification de la force, la revendication de la paix. Oui, David Grossman assume sa condition d’Israélien de l’intérieur mais refuse, -pour lui comme pour les siens- d’en faire une fatalité. Cette fidélité-là est bien prés d’être exemplaire quels que soient, le long du temps comme il va, les à peu près de la compréhension, les brouillages d’une sensibilité qui parfois s’affole.

Le cœur et la plume

Mais n’oublions pas l’écrivain qui fait mieux que prêter son talent à l’homme de bonne volonté. On peut d’emblée admirer l’habileté du parallélisme contrasté dans la présentation d’Arafat et de Rabin comme co-signataires des accords d’Oslo, la force incisive du portrait d’Itzhak Rabin dans la chronique La fin du sabra mythique, la résonance du glas de l’assertion « Israël n’est pas mûr pour la paix » au terme de l’ égrènement sec des atermoiements politiques et des saccades de l’opinion...

Mais ce ne sont là que des effets secondaires du talent du romancier entraîné à une certaine élégance de fabrication. En incluant dans ses Chroniques son journal de la semaine du samedi 13 octobre au vendredi 19 octobre 2001 (destiné à Libération), Grossman lui-même nous invite à aller à l’essentiel. Le traumatisme de l’effondrement des tours jumelles est tout frais et Israël subit de plein fouet la suspicion du monde musulman qui fait du conflit du Proche-Orient le lieu de la cristallisation du terrorisme. Grossman se retrouve dans la peau du Juif de naguère « métaphore effrayante » de l’Autre. Il s’accroche aux menues exigences de la vie familiale, tente, pour échapper « à l’obscurité qui pèse sur (s)on existence » de renouer avec la fiction, s’accorde la « grâce mineure » de cette pratique juive de « la spéculation intellectuelle » autour de la Bible avec deux amis, revient à l’évènement du jour -« acide qui ronge »- : la pénétration de Tsahal à Ramallah. L’Israélien au jour le jour, le romancier de Tu seras mon couteau, le chroniqueur des tribulations de la paix et de la guerre, ils sont là, rassemblés dans une même exigence : écrire pour témoigner de la vie.

Merci, David Grossman. La paix soit avec nous. en nous, autour de nous.


P.S.- Nous sommes en 2006 et malgré l’évacuation de la bande de Gaza, les analyses de Grossman n’ont rien perdu de leur pertinence. La paix n’en finit pas d’être différée.