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Enfances volées

vendredi 8 février 2008, par Webmaître

Le festival du film de Berlin nous rappelle que le cinéma est aussi un vecteur d’information que l’art peut devenir impertinent et nous rappeler combien nous demeurons proches de la barbarie. Le thème de cette année évoque l’enfance volée.

Si les médias français se font largement écho de l’apparition des Rolling Stones à l’ouverture de la 58e Berlinale, qui se tiendra du 7 au 17 février 2008, il a été peu question du thème central où plusieurs fictions choc mettent en scène kidnappings, prostitution enfantine, et enfants-soldats. L’extrême violence exercée contre les enfants, qu’ils soient victimes de délinquants, de pédophiles, enrôlés dans des gangs ou dans la guerre, est au cœur de la 58e Berlinale.
 
 
Tout juste est-il question – cocorico !–, du film français « Julia », dans lequel est relaté le kidnapping d’un enfant par une femme alcoolique en pleine dérive psychologique. Le film permet au Français Erick Zonca de brosser un tableau plutôt sombre de la violence exercée contre les enfants aux Etats-Unis ou au Mexique.
Le film est en anglais... comme si cela ne pouvait pas intéresser le public français, le réalisateur l’a sûrement compris.
On est frappé par cette désinvolture, choqué et on se pose de nombreuses questions sur un tel silence. Certes, l’actualité française a bien d’autres chats à fouetter : le SMS de Cécilia, son futur mariage, celui de son ex, les spéculations sur les humeurs adolescentes du Prince-Président occupé à envoyer des SMS durant une audience papale, le même tirant une tronche de diarrhéique durant la visite du nouveau train à grande vitesse, sa colère rentrée devant le désastre des sondages, la fêlure de son image auprès du peuple, tout cela est sûrement très important, vital même, mais ne pourrait-il pas y avoir une petite place pour un tel sujet ?
 
Trois films sont en compétition autour de ce thème :
« Gardens of the night » – les jardins de la nuit – met en scène deux pédophiles qui droguent les enfants puis les séquestrent pour abuser d’eux, en toute impunité, durant la nuit.
 
Bouleversant et dérangeant, éprouvant même pendant sa première demi-heure – certains spectateurs ont jeté l’éponge lors de la projection de presse -, « Gardens of the night » traite avec force et sans concession un sujet très délicat et peu abordé en Europe. Le film reconstitue le puzzle de deux vies détruites, celles d’une fillette et d’un petit garçon, séquestrés, violés et prostitués par leurs tortionnaires.
 
Il dépeint avec force le meurtre psychique subi par des enfants à qui l’on répète que leurs parents les ont abandonnés et qu’il faut « souffrir pour que la chrysalide devienne papillon ».
Son auteur, Damian Harris a mené deux ans d’enquête à travers les Etats-Unis sur les enfants volés, dont les photos surmontées d’un numéro de téléphone figurent sur des affichettes punaisées dans les lieux publics.
Lors de son enquête à La Nouvelle-Orléans et à San Diego il a interrogé des éducateurs, dans des centres d’accueil pour les adolescents sans toit et des policiers spécialistes des crimes sexuels sur les enfants.
 
 
« Julia », le film français que nous avons évoqué plus haut traite incidemment le sujet. C’est au détour des déchirements d’un couple que l’on entrevoit la souffrance de l’enfant.
 
 
« Heart of fire » – Feuerherz – de Luigi Falorni se penche sur la tragédie vécue par les enfants soldats en Afrique.
Fondé sur le livre autobiographique de Senait G. Mehari traduit dans plusieurs langues, Cœur de feu, mon enfance assassinée, ce film raconte le destin d’une petite fille abandonnée par sa mère encore bébé, et élevée dans un orphelinat jusqu’à ce que son père décide de la reprendre sous sa garde.
Mais, en lieu et place d’un foyer, l’enfant subit violences, humiliations et privations, jusqu’à ce que son père la livre, à peine âgée de cinq ans avec sa sœur, au groupe paramilitaire les « Filles de l’Erythrée ».
Après avoir combattu en Erythrée, elle s’enfuit au Soudan puis en Allemagne, d’où elle racontera son passé d’enfant-soldat tout en soutenant des ONG telles qu’UNICEF ou Terre des Hommes.
 
En marge, dans le cadre d’une programmation intitulée « Screening Africa », la guerre civile au Soudan dans les années 1980 sert de toile de fond à « War child » de l’Américain Christian Chrobog.
 
 
Enfin, l’attrait des gangs pour des enfants philippins sans famille, plongés dans la misère des quartiers délabrés de Manille tels que Tondo est au centre de « Tribe », le premier film de Jim Libiran.
 
 
 
Que peut-on demander à nos concitoyens journalistes pour qu’ils daignent tourner leur regard vers d’autres horizons que ceux dont ils font, actuellement, leur commerce ? Que vous faut-il, Mesdames et Messieurs les journalistes, vous qui semblez surpris et scandalisés par le mauvais sort que vous réserve le principal objet de vos attentions ? Une bonne histoire à faire hurler les loups nostalgiques de la guillotine, un enlèvement spectaculaire, suivi d’un meurtre, le tout commis par un dangereux récidiviste qu’un malheureux juge d’application aura laissé en liberté à mi-peine. Une de ces histoires bonnes à alimenter un débat majeur qui durera le temps d’une décharge émotionnelle.
 
 
Une idée de l’ampleur des dégâts causés par ce drame sourd ? Dans une classe primaire de 25 enfants, 6, au moins, garçons ou filles, subissent des violences graves, parmi eux certains sont abusés sexuellement par un proche depuis plusieurs années et ils le seront encore jusqu’à leur adolescence, voire au-delà.
(Ce chiffre est fondé sur des données canadiennes récentes car il n’existe pas, en France, d’étude réelle du phénomène. Or les Canadiens ont mis en place depuis 20 ans de nombreux services d’aide et de signalement, ce qui tendrait à infléchir le phénomène à la baisse.)
Quand vous participez à une soirée entre amis, la même proportion de victimes de sévices graves durant l’enfance demeure et il faut encore y ajouter le nombre non négligeable de vos amies violentées à un moment de leur vie d’adulte. Personne ne dit mot, vous ignorez cette sombre réalité. Bien sûr, ça dérange, ce n’est pas propre ! Qui accepte d’entendre les souffrances intimes de ces rescapés qui font bonne figure, car on ne leur en laisse pas le choix.
 
Et, si vous persistez à regarder les participants à cette soirée, vous serez amené à vous demander combien, parmi vous, il existe de prédateurs, présents ou futurs. Très dur, vu sous cet angle !
 
Les films présentés à Berlin nous rapportent sans concession que nous pouvons être ce prédateur, il suffit de franchir cet étroit espace qui sépare l’humanité de la barbarie. Nous le côtoyons déjà !
 
Pendant que la presse francophone, hors hexagone, se fait l’écho régulier de différentes affaires de pédocriminalité domestique – dont celle concernant un prêtre pédophile qui a longuement sévi auprès de ses jeunes ouailles au point que l’Archevêché a dû intervenir –, les médias français font la sourde oreille...
Une consolation : Sandrine Bonnaire fait partie du jury de ce 58e Festival du Film de Berlin.

Voir en ligne : RTLInfo Belgique