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De Gilles de Rais aux pédophiles, la justice face au diable

Un article de Jean de Maillard

lundi 23 novembre 2015, par Webmaître

Depuis Outreau, mais pas seulement, certains juristes dénoncent la façon dont est traitée et poursuivie la « pédophilie ». Leurs arguments portent sur le caractère passionnel dans lequel se déroulent certains procès. Ils s’inquiètent du même coup du risque de dérive vers une chasse aux sorcières qui serait une régression du droit positif. Un autre argument pointe la place de plus en plus importante des victimes dans ce genre d’affaire.

Par Jean de Maillard (Magistrat) 12H00 28/08/2007

Vice-président du tribunal de
grande instance d’Orléans et enseignant à Sciences po Paris.

L’exposé ci-dessous développe des arguments très fins mais également très pernicieux. Glissant progressivement de la dénonciation de la dérive de l’usage de la science à une critique de la société. Le procès du « pédophile » devenant, selon lui, une sorte de catharsis collective.

Article paru sur Rue89. Jean de Maillard est blogueur et décrypte pour rue89 l’actualité de la Justice.

Si Jean de Maillard est reconnu comme un juge rigoureux et intègre, relevant sans cesse les dérives d’une justice au service du Prince, on se demande ce qu’il vient faire ici dans le champ de l’anthropologie.

Voici le texte de son exposé :

Il y a quelques années, un historien médiéviste, Jacques Chiffoleau, était l’invité sur France-Culture de l’émission
de Jean-Noël Jeanneney, venu pour parler des justices inquisitoire et
accusatoire, sujet alors à la mode (j’avais pu reproduire cet entretien, réalisé le 24 septembre 2001, dans la revue Panoramiques).

Au cours de la belle leçon d’interprétation de l’histoire des
institutions qu’il donna ce jour-là, Jacques Chiffoleau expliqua que la
procédure inquisitoire, qui est devenue le modèle de la justice française, est faite « pour sauvegarder la majesté ».

Justice moderne par rapport à la justice accusatoire,
car elle repose sur un système de preuves objectives (ou qui se veulent
telles) et non sur des comportements magiques ou irrationnels
(ordalies, serments, duels, etc...), la fonction de la justice
inquisitoire est de rechercher la vérité pour en faire la base du
jugement.

Dans la procédure accusatoire, l’objectif n’est pas d’établir la
vérité, mais de rétablir la paix sociale : le débat contradictoire, qui
a remplacé les preuves magiques, n’est nullement une garantie
d’objectivation du jugement même si sa magie est de nous le faire
croire

La Vérité est en effet l’affaire du Prince, parce qu’elle
objectivise le jugement. Si Dieu peut rendre sa justice sans nous
mettre au courant, pauvres mortels, de ses ultimes desseins, le Prince
a besoin d’une autorité qui légitime sa puissance : seule la raison
(dont la vérité, celle du Prince bien entendu, est l’indispensable
prémisse) lui permet de succéder à Dieu dans l’Histoire.

Gilles de Rais : plus qu’un pédophile, une menace contre la figure du roi

Bien entendu, cette « vérité » est une notion contingente : l’un des plus célèbres procès d’Inquisition fut celui de Gilles de Rais,
le premier aussi à envoyer un grand de ce monde au bûcher, audace d’une
modernité judiciaire que notre époque pourrait méditer. Il était accusé
entre autres, en 1440, d’avoir eu commerce avec le diable, ce qu’il
avait fini par avouer au même titre que ses relations pédophiles avec
des garçons qu’il faisait ensuite trépasser...

Expliquant justement le sens qu’il fallait donner à ce procès
historique, J. Chiffoleau le qualifiait de « procès de lèse-majesté »,
alors que la mémoire collective n’a retenu que celui de pédophilie
meurtrière.

L’explication, que je souhaite ne pas trahir, pouvait être comprise
ainsi : la procédure inquisitoire, procédure du Prince opposée à la
procédure accusatoire, procédure du Peuple, a été inventée et surtout
généralisée en France pour faire prévaloir un principe de transcendance
des institutions au moment où se constituait le pouvoir royal, qui
deviendra la monarchie absolue, puis la nation souveraine et enfin la
République une et indivisible.

Le procès de Gilles de Rais a donc eu à son époque une fonction non
seulement politique, mais idéologique : derrière les accusations de
sodomie, assassinat et sorcellerie, pointait aussi celle de félonie. Or
ce n’est pas par hasard, affirme Jacques Chiffoleau, si ces
incriminations sont liées.

Commettre des actes « contre nature », à l’époque, c’est aller contre
le Créateur et sa souveraineté, derrière laquelle se profile en réalité
celle du roi en lutte contre ses grands barons. Ainsi, les crimes
sexuels s’assimilent-ils à des rébellions tout à la fois contre l’ordre
divin, contre l’ordre de la nature, contre l’ordre social, contre
l’ordre politique, contre l’ordre humain. La quintessence du crime, en
quelque sorte, preuve que même une procédure rationnelle a besoin d’un
symbolisme inconscient.

Au coeur de la justice, la nation cède la place à l’individu

Les temps ont-ils donc tant changé ? Mon propos n’est pas de céder à
cet exercice très à la mode qui consiste à mettre en cause la procédure
inquisitoire, mais de soulever un coin du voile sur le fonctionnement
de nos fantasmes collectifs, qu’aucune rationalité ne parviendra jamais
à abolir.

Depuis l’exécution de Gilles de Rais, un cycle historique (au moins)
s’est achevé : celui de la souveraineté politique. La notion de
souveraineté, et celle de majesté qui lui est liée, sont entrées en
rétrogression, sinon en régression.

Toute l’histoire politique et institutionnelle de l’Occident a été
celle de la construction d’un pouvoir universel, où la raison (aidée
plus récemment par la science) serait venue apporter aux hommes
l’annonce d’un ordre enfin idéal.

Kant en fit la théorie, croyant qu’on pourrait assurer la paix
perpétuelle entre les nations dans le respect des droits des individus
catalogués sous l’appellation de droits de l’homme. On sait hélas ce
qu’il est advenu de ce beau projet au XXe siècle, dont le dernier
sursaut dans ce sens, il faut quand même le dire, furent les Trente
Glorieuses, qui n’ont pas complètement à rougir du saut qu’elles ont
fait accomplir à la cause sociale.

Depuis lors cependant, l’idée de nation a mauvaise presse, on lui
préfère un cosmopolitisme bon teint qui n’a plus grand chose à voir
avec celui de Kant, même s’il utilise le même vocabulaire.

Dans la mondialisation triomphante, en effet, et surtout dans la
façon particulière dont l’Europe et la France la considèrent, il
n’existe plus qu’un seul souverain en majesté : l’Individu, bardé des
droits de l’homme comme d’une invincible cuirasse. Certes, tous les
individus ne sont pas égaux devant les droits de l’homme, tant s’en
faut. Mais notre ordre juridique a fait de ceux-ci sa nouvelle
religion, ce qui permet au moins de savoir à qui il faut adresser ses
prières, à défaut de les voir exhaussées.

La fonction « magique » remplie par les procès des pédophiles

Quoi qu’il en soit, la question à laquelle je voulais venir est la
suivante : le retour des procès en sorcellerie contre les pédophiles
n’a-t-il pas une fonction magique, symétrique de celle qui inspira le
jugement de Gilles de Rais, pour consacrer la souveraineté et la
majesté non plus du politique, mais de l’Individu, à l’acmé de la crise
de l’Etat-nation ?

Cette hypothèse éclaire au moins une chose : pourquoi nous avons tant
besoin de croire à l’effet cathartique d’une science ésotérique, alliée
à la justice pour exorciser l’atteinte à l’ordre de l’innocence que
constitue le crime pédophilique (l’innocence originelle de l’enfance
incarne aujourd’hui toutes les valeurs dont les désillusions accumulées
ont privé tous les autres ordres).

Quand on voit en effet l’usage qui est fait dans le débat
politico-médiatique du savoir scientifique et médical, une conclusion
s’impose : la science est la nouvelle alchimie, dont personne ne paraît
douter qu’elle détient des secrets occultes échappant au commun des
mortels, qui permet de guérir les criminels sexuels à travers
l’incantation judiciaire, afin de redonner à la société humaniste dont
nous rêvons sa pureté originelle.

La justice et la science, alliées dans la lutte contre le mal

Peu importe si cet extravagant programme ne peut se réaliser qu’avec
le concours de la justice et en recréant une figure laïque du démon,
éternel ennemi du bien : la justice et la science, unies par notre
imaginaire dans un combat contre un diable caché parmi nous et qui a
usurpé les traits humains, alimentent nos songes d’institutions enfin
faites pour l’homme, cet être doué d’une naturelle bonté, et pour son
bonheur ici-bas dont le nouveau Malin n’aspire qu’à le priver.

Nous sommes devenus trop rationnels, pensons-nous, pour croire
encore au diable et au bon Dieu. Et surtout pour sacrifier aux rituels
dans lesquels nos ancêtres mettaient leur espoir pour chasser le
premier en mettant le second de leur côté. Est-ce vraiment si sûr ?

Dieu a changé d’apparence. Il s’est mué en la Science ou, mieux, en
la Médecine. Quant aux juges et aux psychiatres, ils sont le nouveau
clergé chargé d’un ministère bien ambitieux : nous garantir enfin le
bonheur terrestre.

Et tant pis si nos simagrées autour des pédophiles, des récidivistes
et de tous ceux qui se mettent en travers de notre chemin ne sont guère
plus que des procès de sorcellerie au service de Sa nouvelle Majesté :
l’Individu souverain, victime réelle ou imaginaire d’un monde toujours
aussi endiablé.