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Une approche de l’imaginaire collectif à partir de la chasse aux sorcières

Démonolâtrie et sorcellerie au Moyen-Âge

Une étude de Norman Cohn

mardi 23 janvier 2007, par Kieser ’l Baz (Illel)

Notre société technicienne, rationaliste et matérialiste se fonde sur la prétention de s’être affranchie de tout déterminisme religieux. La lecture des travaux de Norman Cohn semble nous dire autre chose.


La chasse aux sorcières qui sévit aux XVe,
XVIe, XVIIe siècles dans certaines parties d’Europe est
l’aboutissement paroxystique de toute une fantasmatique dont nous retrouvons
les origines dès l’antiquité.


Que reproche-t-on aux sorcières ?


De pratiquer le maléficium, d’avoir établi un
pacte avec le diable, d’être sous son pouvoir et d’entretenir des relations
sexuelles bestiales avec lui.

Surtout de pratiquer l’inceste, de dévorer des
enfants nouveau-nés et de faire de leur chair, de leur sang ou de leurs os des
breuvages dont se repaît leur secte.

A quelques nuances près, il a été reproché les mêmes choses
dans l’antiquité aux premiers chrétiens, puis aux hérétiques pendant les XIe.
XIIe. XIIIe et XIVe siècles.


De ce que révèle le livre de Norman Cohn, c’est que
malgré la masse de documents amassée et étudiée de près par lui, aucun des
témoignages ou manuscrits relatant ces pratiques ne présente de cohérence
objective face au regard de l’historien. Autrement dit, ces faits sont trop
incertains pour justifier l’intérêt d’un historien.


Les holocaustes ont trouvé leur auto-justification
dans le délire de religieux obsédés, dans des conflits politico-économiques que
masquait à peine les accusations de commerce avec le diable, ou dans des aveux
obtenus sous les tortures les plus sophistiquées.


Le plus extraordinaire dans tout cela, c’est qu’il
existe toujours, à l’heure actuelle, des ethnologues ou des historiens pour
accréditer la véracité de ces pratiques monstrueuses

[1]
.


Or, Norman Cohn par un dépouillement scrupuleux des
documents nous démontre que ni hérétiques, ni sorcières n’étaient structurées
en secte et que rien ne permet de croire les pratiques qui leur ont été
prêtées.


Les textes, sur lesquels se sont appuyés les
chercheurs, sont, soit des faux, ou des amalgames de sources diverses, soit ces
mêmes chercheurs se sont laissés abuser par leur propre conviction, ou ont
donné des interprétations comme, celle des pratiques liées au culte de la
Nature qui ne peuvent se justifier.


L’intérêt, ici, est de voir à l’œuvre une projection
qui en a aveuglé plus d’un et qui aveugle encore. On pourra aussi constater que
ces rumeurs se retrouvent à l’identique dans leur contenu dès qu’il s’agit de
caractériser l’Étranger, l’« Alien », le non-humain.


Essayons d’étudier les conditions d’émergence de cette
projection dont la victime, ici, sera la femme.

L’Antiquité


Premières persécutions des chrétiens chez les Romains
(177. ap. J.-C.)


Il est dit que les chrétiens (p.21) « ... tuaient
et mangeaient des enfants et qu’ils se livraient à la promiscuité sexuelle et à
des orgies incestueuses...


Auparavant, les chrétiens avaient été affreusement
torturés, tant en prison que dans l’arène, mais rien ne put leur faire renier
la foi qu’ils professaient, ni leur arracher l’aveu de crimes qu’ils n’avaient
pas commis. L’un deux, attaché, brûlé vif sur un siège de fer rouge, criait encore
à la foule : Voilà ce qu’on peut appeler manger des hommes, et c’est vous
qui le faites. »


Tel est l’exemple d’une prise de conscience de la
projection. La projection s’appuie toujours sur une réalité qu’elle transforme,
qu’elle amplifie et qu’elle inscrit dans un contexte délirant. Si bien que
chacun peut s’aveugler et dire : « Mais ainsi sont les faits !
Personne ne s’y trompe, n’est-ce pas ? »


Comment la projection transformée en rumeur
s’empare-t-elle de faits réels pour les agglutiner à d’autres contenus plus
chargés émotionnellement ?[2]
Voyons ce qui permettait dans le rituel chrétien l’accusation de cannibalisme.
(p.25)


« C’est un fait qu’il y avait dans le rituel
chrétien un trait qui pouvait être aisément interprété comme anthropophagique :
Je veux parler de l’Eucharistie, la première description que nous ayons de ce
sacrement, chez Saint Paul, dans la première Epître aux Corinthiens, montre
qu’à l’origine, les croyants se rassemblaient périodiquement dans une église
pour y prendre un repas en commun, où ils partageaient leurs provisions. Il
s’agissait surtout, en rompant ensemble une miche de pain, tandis qu’une coupe
de vin passait de l’un à l’autre, de relier la cérémonie à la tradition dont
Saint Paul se réclamait à travers même la personne de Jésus :


« Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites
ceci en mémoire de moi ». De même, après le repas, il prit la coupe en
disant : « Cette coupe est la Nouvelle Alliance en mon sang ; toutes les
fois que vous en boirez, faites le en mémoire de moi ».


Ceci constitue une coutume usitée à peu près partout
dans le monde. Une personne médiatise, représente un « autre chose »
chargé de puissance psychique. On dit communément : à travers elle, nous
faisons telle ou telle chose. Bien entendu il s’agit d’une référence à un
événement ou à un fait hautement significatif pour la communauté qui célèbre
ainsi le rite. à travers les
gestes d’un chef charismatique ou d’un personnage puissant, la communauté
renoue avec cette « autre chose » porteuse de conciliation avec
l’au-delà. C’est une perpétuation de la vieille coutume selon laquelle le roi
était aussi le représentant de la divinité et par suite la divinité elle-même.


Nous sommes là dans un jeu de représentations et pour
éviter le piège de la confusion entre les différents niveaux de réalité il
convient d’être très vigilant. La dérive est rapide. Le rite, cependant sert à
cela, différencier les différents niveaux de réalité.


Et d’ailleurs, pour comprendre combien il est facile
de passer de l’interprétation à l’oppression puis à la répression, nous devons
savoir que nous, modernes, acceptons plus ou moins l’interprétation
psychanalytique selon laquelle l’absorption de l’hostie constitue un rite
cannibalique déguisé. Les chasseurs d’hérétiques, les Inquisiteurs, ne disaient
rien d’autre de leurs futures victimes. Il les accusèrent de se livrer à des
rites orgiaques, de promiscuité sexuelle, de cannibalisme, et de pédophilie. Et
de façon banale ils se donnèrent le moyen d’extraire cet archaïsme, cette
bestialité de la civilisation dont ils se sentaient les représentants.[3]


Durant les trois ou quatre premiers siècles qui
suivirent, plusieurs Pères de l’Eglise eurent beau s’efforcer de spiritualiser
l’Eucharistie, de faire en sorte que la chair et le sang du Christ fussent pris
comme une simple représentation du Verbe, ils ne purent changer les conceptions
de la grande masse des chrétiens, qui accordaient déjà à l’Eucharistie le sens
que lui donnent les catholiques de l’époque moderne. Bien rares auraient été
les premiers chrétiens qui auraient objecté à la définition qui fait toujours
autorité, celle du Concile de Trente, au XVIe siècle, et qui n’a
rien perdu de sa puissance. C’est un exemple frappant de croyance dans la toute
puissance de l’imaginaire sans l’accès au symbolique. Cet accès au symbolique
étant, pour la Conscience, la faculté de différencier les niveaux de réalité et
d’y adapter les comportements de l’individu.

Voici ce que rapporte Tite Live sur le mal
chrétien : (p.28).


« C’est la République entière qu’il menace. Si
vous n’y prenez garde, Romains, à cette assemblée tenue à la face du soleil,
légalement convoquée par un conseil, peut succéder une assemblée Nocturne aussi
nombreuse... » 


Remarquons l’opposition Lumière (soleil, jour) — Ombre
(lune, nuit). C’est un rappel du Chaos. Un des premiers faits que l’on reproche
au bouc émissaire est qu’il sème le désordre. C’est également un des attributs
de Satan, Le Diviseur.

Sources du conflit Romain/Chrétien


L’explication du conflit doit être recherché dans
l’incompatibilité absolue existant entre le christianisme primitif et la
religion de l’État Romain. La religion n’avait jamais été, chez les Romains,
une question de dévotion personnelle, mais un culte national. (p. 30)


« Les Dieux de Rome avaient toujours été
considérés collectivement, depuis le début de la république, comme les gardiens
de l’État : ils étaient la personnification religieuse d’un pouvoir surnaturel
et d’un caractère sacré dont la communauté sentait la présence en
elle-même. »


« Sous l’Empire, les Dieux romains étaient
intimement associés à la mission qui incombait à l’Empereur. Ils en vinrent à
être tenus pour les gardiens de la paix et de l’ordre que l’empire apportait
avec lui, comme la garantie, en quelque sorte, que cet empire ne disparaîtrait
jamais. En outre, la personne de l’empereur était vénérée à l’image d’un Dieu.
 »[4] Nous pouvons noter que les persécutions ont toujours
lieu contre un groupe qui menace la cohésion du plus grand nombre.


Une communauté marginale entraîne un phénomène de
rejet et si sa puissance vient à menacer, elle est persécutée. (p. 30)


« Ce n’est qu’au cours du IIe siècle
que les chrétiens furent calomniés de la sorte par les non-chrétiens, et l’on
en voit aisément la raison.


Auparavant, ils n’étaient ni assez nombreux ni assez
connus pour attirer l’attention, ou pour qu’on pût les distinguer de la grande
masse des Juifs. Au cours du IIIe siècle, en revanche, leur nombre
augmenta, et surtout, ils se trouvèrent trop largement répandus parmi
l’ensemble de la population pour que l’on pût encore accorder crédit à de
telles fables. Beaucoup de chrétiens, en particulier des femmes appartenaient
désormais souvent à des familles aristocratiques : comment de telles gens
auraient-ils pu être soupçonnées de se livrer à des orgies incestueuses et à
des actes de cannibalisme rituel ?


Au surplus, l’attitude des chrétiens eux-mêmes étaient
en train de changer. Ils n’étaient plus aussi hantés qu’autrefois par des
fantasmes de fin imminente de ce monde et de venue du millenium. La hiérarchie
prenait de l’extension, le clergé se mettait à acquérir des biens, les évêques
devenaient des dirigeants et d’importants personnages publics. » (p. 32)


 


Le mode de représentation des chrétiens change aussi,
à partir du moment où la croyance en un dieu tout puissant s’effrite face à la
réalité, ils éprouvent le besoin de se défendre eux-mêmes, ayant pu constater
que le jugement de la justice divine se fait attendre.


Pourquoi, les femmes se sont elles tant investies dans
le christianisme ? Dès le début, on les trouve militantes[5].


Cf. Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales.


Des siècles plus tard, les mêmes vices fut attribués
aux divers groupes religieux marginaux de la chrétienté médiévale, et
s’incorporaient au corpus de la démonologie chrétienne.


 


« Aux yeux des Païens grecs et romains, ceux qui
se livraient à des orgies et dévoraient des enfants étaient des ennemis de la
société et de l’humanité. Pour les chrétiens médiévaux, il s’agissait en outre
d’ennemis de Dieu et de serviteurs de Satan. »


Première exécution d’hérétique en 1022. (p. 40)


« Cent ans plus tard, c’était devenu un lieu
commun que le diable ou un démon subalterne, présidait aux orgies nocturnes des
hérétiques sous la forme d’un animal - un chat, d’ordinaire. »


Conrad de Marburg, grand inquisiteur, fanatique, fit
périr et accusa d’hérésie un nombre incalculable de gens, du pauvre au riche.


« Même à l’époque de son activité inquisitoriale,
on ne rapportait la présence de l’hérésie que dans les zones qu’il visitait, le
reste du pays ne s’y intéressait pas. Et une fois qu’il fut mort, un grand
silence se fit : les chroniques n’eurent pratiquement plus rien à raconter sur
les hérétiques, et le pape lui-même les oublia avant qu’il fût longtemps. La
menace satanique n’avait évidemment aucune existence réelle ; c’était la
création de l’esprit obsédé d’un seul homme. » (p. 50)

Exemple d’imaginaire devenant réalité


« L’épisode n’en fut pas moins d’une importance
cruciale. Pour la première fois, les fantasmes démonologiques traditionnels
avaient joué le rôle, non pas simplement de sous-produits de la persécution,
mais de stimulants de cette dernière. Pour la première fois également, le pape
lui-même avait conféré à ces fantasmes le poids de son autorité , de simples
contes, vox in rama fit des vérités
établies. C’étaient là d’importants précédents. Dans les deux siècles qui
suivirent, d’autres persécutions devaient être stimulées de la même manière,
elle aussi avec le soutien et l’approbation des plus hautes autorités. Et
chaque nouvelle persécution conféra une crédibilité et une autorité nouvelle
aux fantasmes qui l’avaient animée et légitimée, jusqu’à ce que ces fantasmes
finissent par être acceptés comme des vérités d’évidence d’abord par beaucoup
de gens instruits, puis, à la longue, par l’ensemble de la société. » (p.
51)

Quelques aperçus sur l’évolution de l’idée du diable


« Satan en fait
s’est formé à partir de Yahvé lui-même, par suite de l’évolution des idées sur
la nature de Dieu. Lorsque Yahvé passa de la position de Dieu tribal à celle de
Seigneur de l’Univers, on le considéra tout d’abord comme l’auteur de toutes
choses existantes qu’elles soient bonnes ou mauvaises. C’est ainsi que nous
pouvons lire dans Amos ( VIIIe siècle av. J.C.) : Arrive-t-il
un malheur dans une ville sans que Yahvé en soit l’auteur ? » (p. 84)

Arrive-t-il un malheur dans une ville sans que yahvé en soit l’auteur ?


Et le livre de la consolation d’Israël peut même
encore prêter à Yahvé les paroles suivantes : « Je façonne la lumière et
crée les ténèbres. Je fais le bonheur et provoque le malheur, c’est moi Yahvé
qui fais tout cela. »


Toutefois la mentalité religieuse s’étant
progressivement modifiée, on en vint à juger à la fois choquante et absurde
l’idée que Dieu pût être directement malfaisant et responsable du mal. C’est à
ce moment là que les aspects redoutables de la divinité se détachèrent du reste
de ses attributs pour s’incarner dans Satan.


Ce passage du livre des chroniques semble bien être le
seul de tout l’Ancien Testament où il soit, d’une certaine façon, donné à
entendre que Satan joue le rôle d’une force du mal ; c’est également le seul où
le nom « Satan » qui veut dire
« l’adversaire » est utilisé sans article et prend de ce fait
valeur de nom propre. Satan cesse ici de représenter un attribut de la
personnalité divine pour se hisser au rang d’être autonome, puissance qui tente
les humains pour les pousser à pêcher contre Dieu. Qu’il s’agit là d’un
véritable tournant dans la théologie judaïque, le fait que, durant trois
siècles qui suivirent, le monde juif produisit une démonologie nouvelle, aussi
vaste que complexe, en constitue la preuve indubitable.


En d’autres termes, le diable et tous ses serviteurs,
qu’ils soient hommes ou démons, ne forment qu’une seule et même armée et ils
sont tous pareillement condamnés à la chute et à l’anéantissement.


« Il est évident, aux yeux de tous, que Satan et
ses armées sont dans une position de dépendance absolue par rapport à Dieu et
de totale impuissance vis à vis du Messie. La Foi qui éclate tout au long des
pages du Nouveau Testament est celle d’une église à la fois jeune et militante. »
(p. 89)


Le diable avec l’aide de ses démons, inflige au corps
des maladies et provoque des calamités collectives telle que sécheresse,
mauvaises récoltes ou épidémies qui touchent aussi bien les hommes que les
bêtes. Qui plus est, les démons ont désormais inventé de nouveaux tourments
pour frapper l’Église. D’un côté ils incitent les fonctionnaires romains à
persécuter les chrétiens et de l’autre ils détournent ceux-ci de la vraie
foi. » (p. 90)


Satan, désormais, n’est plus dépendant de Dieu.


On peut mettre le récit de ces calamités en relation
avec le mythe de Ishtar devenant stérile quand son amant disparaissait.


De même Démeter errant à la surface de la terre à le
recherche de sa fille après avoir rendu la terre infertile.


L’Unité divine récapitule en une seule figure tous les
attributs divins des mythologies anciennes. Mais il arrive que cette Unité ne
puisse supporter tous les contraires… Satan, ange déchu est en train de naître
comme figure de la divinité tout en étant singulier et autonome.

Les premiers vacillements d’une représentation du Monde

 « L’Eglise qui évangélisa les peuples celtiques et
germaniques d’Europe était encore animée par ce sublime élan de confiance en
soi.


Mais, à mesure que les siècles passaient, des
angoisses aussi neuves que terrifiantes commencèrent à assaillir les esprits
des chrétiens, si bien que l’on en vint à se demander si le monde n’était pas
sous la coupe des démons et s’ils ne disposaient pas d’alliés humains en tous
lieux, y compris au cœur même de la chrétienté. » (p. 92)


« Satan et ses démons, dans l’idée que s’en
faisaient les chrétiens des premiers siècles de notre ère, étaient déjà les
produits d’une histoire fort longue et fort complexe, et ils continuèrent à
évoluer au cours des siècles qui suivirent.


A la fin du Moyen Âge, ils étaient devenus des êtres
infiniment plus puissants et plus menaçants et ils s’immisçaient également bien
plus activement dans la vie des individus. »


 


Au XIIIe siècle ap. J.-C, les angoisses du
Millenium étreignent ces prélats qui alimentent les feux de l’Inquisition. La
notion de salut prend une autre tournure. Douze siècles ont passé et la notion
de salut immédiat fait place à des conceptions plus morales. Les théologiens
doivent faire face aux contradictions des dogmes primitifs.


« Nous sommes bien loin de l’assurance
triomphante des premiers chrétiens. Désormais, les démons ne sont plus de
simples ennemis extérieurs, condamnés à être vaincus à maintes et maintes
reprises par les propagateurs d’une foi militante, jusqu’au jour où ils seront
enfin écrasés pour l’éternité. Ils ont envahi les moindres événements de la
vie, et surtout ils se sont introduits dans l’âme des individus. On ne les
imagine plus comme des créatures maléfiques, provoquant sécheresses, mauvaises
récoltes ou épidémies, et ils en sont venus à représenter des désirs que chaque
chrétien nourrit au fond de son cœur, sans oser pourtant les reconnaître comme
siens des gens se sentent victimes de forces qu’ils sont totalement incapables
de maîtriser, et plus les sentiments de piété qui les inspirent sont intenses,
plus leurs maux sont nombreux : les moines et les religieuses sont ceux qui en
souffrent le plus. » (p. 92)


Et, puisqu’il faut bien que la représentation du mal
vienne bien de quelque part, c’est de l’âme tourmentée de quelques ascètes
rigides que vont apparaître les premières représentation de l’Étranger. Le
différent, le contraire de soi, ce qui ne se comprend pas… constituent
désormais des supports de projection. On discerne le rejet viscéral du
contraire en soi. On est lentement passé d’une conception mythique du mal et de
sa représentation qui, en fait n’avait rien à rejeter des conceptions
antérieures, à des figures « modernes » de la malfaisance.


Entre temps, il fallut donner à Satan une certaine
autonomie, mais pas trop car le dogme de l’unité de Dieu eut été mis à mal.


 


Ne pourrait-on pas adopter l’hypothèse de C. G. Jung
d’après laquelle, lorsqu’un archétype se constelle, il emporte avec lui ceux
qui se laissent « possédés »
[6]
.
Il s’agit là, non pas des sorciers, pauvres victimes qui ne surent pas toujours
ce qui leur arrivait, mais bel et bien de ceux qui se livrent en toute
conscience et souvent avec application à ces opérations de purification. Le
possédant est le vrai possédé.


Or il est intéressant de remarquer que ces mouvements
de possession par un archétype ne surviennent qu’à des moments particuliers.
Quand la conscience perd sa rigidité, voire sa protection contre l’assaut des
forces venues de l’inconscient. Ce sont donc les individus les plus poreux qui
deviennent alors les plus accessibles aux énergies qu’ils ne peuvent canaliser.
Ce qui, individuellement, pourrait conduire à une psychose se transforme en une
folie collective où les lois s’inversent et ce sont les plus fous qui tuent.

Destruction des templiers par Philippe le Bel (fin XIIe siècle)


« Doté d’une volonté de fer et d’un cœur de
pierre, il ne douta jamais un seul instant qu’il agissait pour le compte de
Dieu, bien plus, que c’était Dieu lui-même qui agissait par son entremise. En
renforçant le pouvoir du roi de France, il ne faisait qu’exécuter les
intentions divines. » (p. 108)

« Les templiers furent accusés d’adorer une
idole. Il s’avère que ceci est faux mais que " dans le contexte des
interrogatoires et des procès, il était nécessaire qu’il y en ait une , en tant
qu’incarnation de la puissance satanique. » (p. 116)


Le véritable, le grand sacrilège de Templiers fut
d’adresser leur action au bénéfice d’une puissance temporelle, le Roi de
France. Ce qui constituait une puissante régression vers le paganisme ancien,
un retour à la divination d’un roi ou d’un empereur, comme le fut l’Inca au
Pérou ou l’Empereur dans la Grèce antique.

Le maleficium avant 1300


« C’était quand survenait un désastre
imprévisible et incompréhensible que les gens en cherchaient l’explication dans
le maleficium. » (p. 188)


Deux temps apparaissent dans cette dynamique de
relation entre l’être humain et sa divinité : quand un malheur le frappe,
dont il ne connaît ni la source ni la raison, les forces du Chaos menacent
d’envahir le monde réel. Exorciser la menace constitue donc un réflexe naturel
que tous les humains du genre sapiens sapiens ont eu dès l’origine. Dans
le polythéisme, il suffit de trouver un dieu qui soit de mauvaise humeur et
l’affaire est faite… Cela n’empêchera jamais les sacrifices ni le rejet du
« contraire de soi ». Cependant le principe d’ordre et de cohérence
et respecté.


Dans le monothéisme, Dieu source et aboutissement de
toute chose ne peut être à l’origine du mal. Satan lui-même voit son autonomie
relativisée par la mission que Dieu lui a confié.


Peut-on alors cherché le mal en soi ?
Certes ! A travers la confession, on perçoit que le clergé avait déjà fait
face à cette idée. Mais cette reconnaissance intérieure a forcément des limites
car elle met en danger la puissance du dogme lui-même. Un vrai croyant ne
peut-être malfaisant. Il devient alors plus « logique » de rechercher
la source du mal au dehors de soi, parmi les êtres qui occupent les limites de
la communauté deviennent alors des proies faciles pour la projection. La
communauté, celle des fidèles n’est constitués que des créatures de Dieu, les
autres occupent les limites. Cela va jusqu’à une traduction géographique :
ghetto, quartiers réservés, système de castes, etc.

Le pacte avec le Diable

C’est
pourquoi on reprochera aux sorciers d’honorer d’autres puissances que celle de
Dieu. Il fallait cela pour expliquer la menace du Chaos. Dans la figure du
sorcier se constelle la menace suprême : le renversement d’une cosmogonie.


 


« Thomas d’Acquin soutient que toute tentative de
communiquer avec un démon (idée de pacte), que ce soit explicitement ou
tacitement, n’est pas simplement un péché, mais revient à apostasier la foi
chrétienne. Il en est ainsi parce que, dans chacune de ces tentatives, le culte
qui devrait être rendu à Dieu seul est en partie détourné au profit de ses
créatures, et, qui plus est, d’un ange déchu et rebelle. » (p. 213)


Rien n’est plus terrifiant pour l’être humain que de
voir sombrer les piliers de sa représentation du monde. Pire que la mort
personnelle, c’est un anéantissement du monde habité dont il s’agit.

La Sorcière


La femme demeurera longtemps la figure de projection
privilégiée. Déjà sous Ovide, les striges, oiseaux extraordinaires, et
maléfiques, en lesquels certaines femmes pouvaient se transformer. (p. 248)


La sorcière est capable de transformation magiques :
reste de notre animalité craintive, ni bête, ni femme. On projettera les mêmes images sur les
hérétiques. Parfois ce sera un animal qui les supportera, tel le chat,
longtemps symbole de Satan.


Le corpus juridique germanique (VIe),
s’était fait de la sorcière l’idée d’une femme sinistre et cannibale, dévoreuse
d’enfant.

Le cannibalisme est une charge commune retenue
contre les chrétiens, hérétiques et les sorcières. Ce sera aussi une accusation
retenue contre les juifs durant les vagues d’antisémitisme des XVe
et XVIe siècles.

La constante de ces accusation à l’égard d’êtres qui
se tiennent aux limites de la communauté laisse supposer qu’il s’agit d’une
résurgence de figures archaïques.

Dans de nombreux rites païens on s’attribuait les
valeurs guerrières de l’ennemi en mangeant ses viscères symbolisant ses
différentes vertus.

La gloutonnerie cannibale des figures diaboliques
n’est pas sans similitudes avec la représentation moderne des trous noirs, les
monstres avaleurs de lumière. Dans le discours même de la science, d’une
cosmogonie supposée être indemne de toute souillure religieuse, nous retrouvons
le monstre avaleur. C’est aussi la science qui peut nous donner une explication
cohérente, liée à la notion de représentation du monde. L’image qui nous est
donnée des trous noirs est celle de monde dont les « vertus » réelles
sont inconnues. On connaît seulement leur pouvoir colossal de condensation et
leur capacité à attirer vers eux toute forme de matière et donc de vie. De même
absorbe-t-il la lumière, tout au moins celle que nous connaissons.

Il s’agit d’une image devant laquelle notre savoir
est impuissant. Tout juste nous est-il possible de rapporter des images semblables.


Ainsi, la dialectique entre le conscience humaine et
la réalité opère-t-elle à travers un jeu de projection et d’introjection. On
projette sur l’autre des vertus personnelles ou bien on introjecte celle d’un
objet externe, souvent d’un modèle mais on a vu qu’il pouvait tout aussi bien
s’agir des vertus d’un ennemi.


Ainsi dit-on que le sexe de la femme et plus
particulièrement de la mère menacerait le sujet d’engloutissement. Ce qui
serait générateur des plus formidables angoisses. Par la bouche ou par le sexe,
l’anéantissement serait le même. Façon d’expliquer une cosmogonie avec les
figures d’une autre…


 


Charlemagne, en 789 : « Si quelqu’un, trompé par
le Diable, croit, comme il est courant chez les païens, que quiconque, homme ou
femme, est une strige et mange les hommes, et si, pour cette raison, il fait
périr cette personne par le feu ou en mange la chair, ou la donne manger à
d’autres, il sera exécuté. »


(…)


« Il en ressort qu’à la fin du VIIIe,
les Saxons, qui étaient encore en grande partie païens, non seulement croyaient
aux striges cannibales, mais avaient eux mêmes coutume de les manger, sans
doute de façon à neutraliser une fois pour toutes leur pouvoir surnaturel de
destruction. » (p. 250)

« As-tu cru ce que de nombreuses femmes,
retournant à Satan, croient et affirment être vrai, (...) que dans le silence
de la nuit tranquille, quand tu t’es mise au lit, et que ton mari repose sur
ton sein, tu es capable, tandis que tu es encore dans ton propre corps, de
sortir à travers les portes et de voyager à travers les espaces du monde, en
même temps que d’autres qui sont pareillement trompées, et que, sans armes
visibles, vous tuez des gens qui ont été baptisés et rachetés par le sang du
Christ, et ensemble, faites cuire et dévorez leur chair ; et que là où était le cœur, vous mettez de la paille ou
du bois ou quelque chose de la sorte ; et après avoir mangé ces gens, vous les
ramenez à la vie et leur accordez une brève période à vivre ? Si tu as cru
cela, tu feras pénitence au pain et à l’eau pendant cinquante jours, et de même
chacune des sept années suivantes. » (p. 250)


 


Il est clair ici que ce qui est attribuée à Satan et
aux femmes (parce que crédules, sottes, sans jugement, sans intelligence pour
se laisser influencer par de telles croyances) c’est le domaine du fantasme, de
l’irrationnel, de l’invisible et de l’inconscient. Il y a là un mystère que
nous ne sommes pas encore prêts de percer. Le fait que ce mystère prenne la
femme pour principal agent demeure un autre mystère que n’explique ni le sexe
des dieux ni l’attribution de pouvoirs sociaux aux masculins. Il semblerait que
ce soit plutôt le contraire. C’est parce que l’homme a projeté sur la femme des
figures terrifiantes liées au Chaos qu’il s’est arrogé le pouvoir de maintenir
l’ordre social. Et il fallait qu’il y eut dans cette mystification un
formidable pouvoir pour que les femmes elles-mêmes acceptent le joug ainsi
dressé.


Vers 906, à 
propos de ces croyances dans des pouvoirs surnaturels liés à Satan et
dont les sorcières sont les victimes, voici les recommandations que l’on peut
trouver dans un canon destiné aux prêtres :


 « Ils
leur faut, du haut de la chaire, prévenir leurs fidèles que tout cela est une
illusion, inspirée non par l’esprit de Dieu, mais par celui de Satan. Car Satan
sait tromper les sottes en leur montrant, pendant leur sommeil, toutes sortes
de choses et de gens. Mais à quel rêveur n’est-il pas arrivé de sortir de
lui-même, au point de croire voir des choses qu’il ne voyait jamais quand il
était éveillé ? Et qui serait assez stupide pour penser que ce qui ne s’est
passé que dans l’esprit s’est aussi passé dans la chair ?


Chacun doit être amené à comprendre que pareille chose
est un signe de ce que l’on a perdu la vraie foi et que l’on appartient, non
pas à Dieu, mais au diable. » (p. 253)

Le pouvoir de l’imaginaire


Jusqu’au XIIIe siècle, l’Eglise nie
l’existence des sorcières nocturnes, et les dames nocturnes sont réputées
appartenir au monde des rêves.

Les peines encourues étaient légères car c’était
tomber dans les erreurs des païens et les pièges du Diable que de se laisser
aller à de telles croyances.


Au XIIIe siècle le ton change : deux femmes
furent jugées par l’inquisition (p. 259) « non pas parce qu’elles se
figuraient avoir accompagné Diane, mais parce qu’elles l’avaient en effet
accompagnée. Une d’elle reconnut avoir eu des relations sexuelles avec le
Diable Toutes deux furent exécutées. »


« Mais une époque devait venir où l’attitude de
l’élite instruite serait très différente. Au XIVe et XVe
siècles, certains lettrés se mirent à reprendre à leur compte les deux
fantasmes des « sottes » et des « ignorantes » pour en
faire un fantasme unique, où des masses organisées de sorcières volaient la
nuit et se livraient à des orgies cannibales sous la conduite des démons. Et cela
contribua effectivement à déclencher la grande chasse aux sorcières. »


L’hystérie une petite fille des sorcières ? "

Naissance de l’hystérie ?


Le plus surprenant est que certaines femmes adhérent
entièrement aux idées de sorcières qui volent, tuent et mangent les enfants.
Elles témoignent même en ce sens. Mais quelle signification donner à ce corps
qui s’envole ? (p. 263)


Désir d’échapper à leur destin de femmes, confiné
uniquement dans la procréation ? Se demande N. Cohn. Désir inconscient
d’affirmer la puissance de leur esprit en prenant le risque d’être anéantie ?


La plupart des historiens notent qu’au XIIe
siècle quelque chose se produit qui échappe au contrôle de la conscience,
mettant l’Europe en feu.[7]


« Les Benandanti comme ils le déclarèrent eux-mêmes
à plusieurs reprises faisaient ces expériences en état de catalepsie : tout au
long de la période concernée, ils gardaient le lit, immobiles et frappés de
stupeur. C’étaient leurs esprits, disaient-ils, qui sortaient se battre ; en
vérité, si l’esprit ne réussissait pas à revenir promptement, le corps
mourait. »


 

S’agit-il
d’une flambée de l’inconscient face aux dogmes devenus trop rigides ? On se
posera la même question avec la poussée de l’antisémitisme dans l’Europe des
années 30. On a donné des raisons économiques, sociales, politiques. Aucune
hypothèse ne peut totalement expliquer le phénomène. Outre qu’il n’a jamais été
tenu compte de la réponse à la question suivante : pourquoi les images
chargées d’affects peuvent-elles vivre dans l’ombre, de manière ophidienne
durant des siècles et soudain exploser en un gigantesque événement
religieux ?

Tant que
nous n’aurons pas répondu à ces questions, nous ne pourrons pas nous permettre
de donner un avis sur la flambée actuelle de l’Islamisme… ni être totalement
serein face aux événements des Balkans, du Rwanda, etc.


 


Il survient donc un moment où l’image affect
s’agglutine à d’autres et se propage grâce à la ferveur de quelques illuminés.


« Au cours du XVe siècle, inquisiteurs
et magistrats laïcs commencèrent à combiner ces diverses imaginations avec le
stéréotype d’une secte adoratrice du diable, orgiaque et infanticide.


Quelques inquisiteurs atypiques, (...) avaient fourni
ce qui paraissait être une confirmation du stéréotype ; ils avaient pu le faire
grâce à la procédure inquisitoriale, et, en particulier, à l’emploi de la
torture. De leur côté, l’évêque Ledrede de Kilkenny et le juge suisse Pierre de
Greyerz avaient introduit le maleficium dans le tableau, en même temps que des
traits empruntés à la magie rituelle - et la torture, ici encore, avait joué
son rôle. Le vol nocturne vint désormais s’y ajouter. Aux siècles précédents,
les gens instruits avaient rejetés ce fantasme, mais c’était désormais une
autre affaire : ce fut précisément parce que la notion de voyages nocturnes à
des fins de cannibalisme, non seulement cadrait avec le stéréotype existant,
mais le rendait bien plus crédible, qu’elle exerça une forte séduction sur ceux
dont la tâche était de traquer et de juger les hérétiques. Il fallait que les
histoires que quelques accusés avaient racontés spontanément fussent confirmées
par les autres et on utilisa de nouveau la torture pour s’en assurer.


Et cela finit par devenir un lieu commun, admis par la
plus grande partie de la société, qu’il y avait des hérétiques qui, outre
qu’ils perpétraient les horreurs qui leur étaient traditionnellement attribués,
volaient la nuit vers leurs assemblées. » (p. 271)


L’imaginaire, comme force capable de consteller des
images variées et complexes, auparavant isolées, doit être considéré comme une
dimension à prendre en compte. Il serait faux de voir dans les persécutions les
conséquences unique de guerres civiles, de facteurs religieux, politiques,
économiques ou sociaux. Tout s’enchaîne ! Et il n’existe pas véritablement
de facteur isolé.


 


N. Cohn souligne : « Le cas Adeline,
(...)montre elle aussi de la façon la plus vivante que le procès d’un seul
individu, quand il était conduit selon la procédure inquisitoriale par des
autorités convaincues de la réalité du vol nocturne et du sabbat, pouvait
déboucher sur un procès de masse. »


Car sous la torture, il devait dénoncer tous ceux
qu’ils avaient vus au sabbat.


De dénonciation en dénonciation, nombre de gens furent
brûlés. » (p. 273)


Un phénomène singulier que l’on pourrait croire
exceptionnel déclenche soudain la furie des foules. Tout à coup, des peuples
entiers s’auto-détruisent de manière aveugle et bestiale tout en étant
convaincus qu’ils agissent pour leur salut.


On peut constater, à partir de la notion de constellation
d’archétype que C. G. Jung a mis en évidence, que ces chasses aux sorcières
s’ordonnent autour de fantasmes précis dont on trouve la trace quasiment à
l’identique chez tous les peuples et à des moments particuliers de l’Histoire.
En Europe, il faudra cinq siècles pour que ces images se constellent en une
institution parfaitement organisées et dont les buts, tout inhumains qu’ils
aient pu être, s’inscriront à l’intérieur même du dogme chrétien. Et nous ne
parlons là que ce qui se passa en Europe, il n’est pas question de la traite
des esclaves ni des conversions forcées des indiens du Pérou ou du Mexique.

Rationalisation des peurs paysannes


« Peur paysanne, car confrontés à la nature,
soumis aux catastrophes naturelles, la peur de l’inexplicable du désastre était
toujours là. »


Ne fait-on pas de même aujourd’hui en rendant les
pollutions humaines responsables des perturbations climatiques qui s’annoncent.
Dans les années 60, au moment des lancements des premiers Spoutniks, on
accusa déjà les ondes qu’ils émettaient de perturber le climat. Depuis, la
science a progressé dans la connaissance que nous avons des facteurs en cause
mais la rumeur, elle, n’a fait que s’amplifier. Et nous pouvons dire que de
nouvelles sorcières sont probablement en train de naître.


« A partir du XVe siècle, de région en
région, les choses prirent cet aspect officiel qui faisait jusqu’alors défaut,
et les peurs paysannes purent désormais s’exprimer par des accusations
formelles. » (p. 275)


Orages malfaisants, maladies de l’homme et de
l’animal, impuissance des clercs devant les catastrophe, tout s’expliquait par
le maleficium. Et on connaissait avec certitude l’agent propagateur des
forces du Chaos, la sorcière, l’hérétique, le maure, puis, plus tard, ce sera
le Juif, pourquoi pas le Hutu, si ce ne n’est le Tutsi, ailleurs l’homosexuel…

Explosion de la chasse aux sorcières


Les « experts » sauront toujours donner des
précisions élaborées pour caractériser l’agent du maleficium.


« Jusqu’au moment où la grande chasse aux
sorcières ensorcela littéralement tout et tous, le sorcier fut presque par
définition une femme. » (p. 284)


Mais pas n’importe quelle femme, elle se distingue
de la communauté par son veuvage, son âge avancé, sa laideur « effrayante
à voir « par un caractère excentrique, solitaire, acariâtre ».
Solitaire de dangereuse ! L’hérédité là aussi était présumé jouer un rôle.


« Un sorcier n’était pas seulement une personne
mauvaise et dangereuse : il personnifiait le mal et l’apostasie. Enfin : une
représentation précise, concrète ; délimitée du mal ! » (p. 289).

 


Ce sont les certitudes avancées par quelque autorité
qui endigue soudain les flots du Chaos, au prix du sacrifices d’êtres
apparemment humains mais qui ne sont que les créatures de l’indicible…


La panique provoquée par les rumeurs autour et à
propos de la contamination par le VIH ne sont pas si lointaines, pour nous
exhorter à la prudence quant aux certitudes que nous avançons dès que nous
touchons à ces zones de l’imaginaire.


Par ailleurs, à l’heure où le tyran Milosevic se
retrouve devant le Tribunal pénal international, plus de dix ans après qu’il
eut commencé à exhorter ses troupes à divers massacres, il y a quelque raison
de s’inquiéter. Il serait naïf de croire qu’en traduisant une poignée de tyrans
sanguinaires devant un tribunal, on arrêtera le mouvement dévastateur d’un
archétype qui se met en mouvement. Et, plutôt que de soulever des batailles
médiatiques contre « Loft Story », on pourrait se pencher un peu plus
sur ces incendies qui couvent, prêts à incendier des morceaux de la planète. Il
y a des priorités !


Illel
Kieser ’l Baz Toulouse le 20/11/2001



Notes :




[1]
– Voir p.
32, même Marx est tombé dans le fantasme du cannibalisme attribué aux premiers
chrétiens. Tout comme, de nos jours, sur la base de faits avérés, les sectes —
on ne sait pas trop ce que c’est — sont réputées abriter des pratiques
incestueuse, voire des sacrifices humains. Et, on nous dira : « Mais, ce ne
sont pas des fantasmes, vous ne pouvez nier cela ; voyez ce qui s’est
passé avec l’Ordre du Temple Solaire, etc. ». Nous répondrons :
« Au prétexte qu’en France, le Ministère de l’Éducation Nationale a fermé
les yeux sur les pratiques de pédophiles dangereux, détruisons l’Éducation
Nationale car le crime de pédophilie y est pratiqué comme un rite ! »

[2] – Notons que
le génocide perpétré au Rwanda s’est propagé ainsi, par la rumeur lentement
amplifiée et se chargeant de contenus émotionnellement incontrôlables. C’est en
cela que la communauté internationale est responsable. L’Histoire nous enseigne
des faits que nous avons analysés et nous refusons de nous servir de ces
données pour anticiper sur l’événement. Psychologiquement, cela veut dire que
nous y consentons.

[3] – En cela,
la Psychanalyse s’est érigée toute seule en nouvelle morale et en dogme des
temps modernes.

[4] – Cela ne
nous dit-il rien ? Voyons, transformons cette proposition ainsi :
« Sous l’Égide des États Unis, les idéaux démocratiques étaient intimement
associés à la mission qui incombait à cette Nation. Ainsi les Américains en
vinrent à être tenus pour les gardiens de la paix et de l’ordre que l’empire
apportait avec lui, comme la garantie, en quelque sorte, que cet empire ne
disparaîtrait jamais. »

[5] – Voir ce
que dit Michelet à ce propos.

[6] – On
comprend que ce terme puisse choquer mais il faudra bien un jour se débarrasser
des peurs de la religion et des fantômes du passé et cesser ainsi de créer des
tabous « en papier ». Ce terme est ici le plus approprié.

[7] – Lire les
travaux de l’école de Jean Delumeau et notamment son ouvrage clé, La peur en
Occident
.