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La psychanalyse et l’inceste

Questions–Réponses sur des forums

mercredi 25 janvier 2006, par Webmaître

La psychanalyse paraît en débat actuellement. Cependant, que le public francophone ne s’y trompe pas, seule la France est concernée. Ailleurs, il y a bien longtemps que l’on relit Freud et que l’on s’en affranchit. Concernant les abus sexuels subis par les enfants, la psychanalyse doit revoir ses pratiques.


La psychanalyse face à l’inceste

Une intervenante du
forum du village psycho-ressources
[1],
Claudia, pose les choses ainsi : « Et pourtant le psy lui aussi maintient la
question derrière volets et portes closes... là, il laisse la société "manger
ses enfants" (oui je sais j’y reviens...) se cantonnant à son rôle de l’ombre,
d’observer et de laisser ce "monde à l’envers" lacérer de ses griffes tout ce
qui passe à sa portée...

Alors quid
de cette psy qui sait si bien remettre le monde de l’individu "à l’endroit"
(l’expression me plait beaucoup — Lucie Cool) mais se défait royalement de sa
connaissance et de ses revendications dès lors qu’il s’agit de les appliquer à
d’autres systèmes ? »


Une première réponse

Question tant
débattue par les psychanalystes, en ce moment, de l’impossibilité de passer au
collectif dès lors que l’analyse ne s’opère qu’au plan de l’individu.

Ce faisant,
il faut, arrêter d’être hypocrites ! La Psychologie — comme discipline générale
de connaissance de la psyché humaine — n’existe pas ! Quand on pense « psy », on
pense psychanalyse, c’est-à-dire Freud en quasi exclusivité. Ce, dans le domaine
francophone, français en particulier.

Or des
courants qui ont tenté de penser la relation de l’individu au collectif, il en
existe ! Mais il n’y a pas eu de congrès mondial de la psychanalyse — toutes
tendances confondues — depuis le congrès de Moscou dans les années 70.

Comment une
discipline peut-elle évoluer s’il n’existe pas de communication entre les
chercheurs, des ponts entre les écoles et les disciplines ? Quand la principale
force mise au service de la communication avec les autres est celle de la
délation, de la dénonciation et du dénigrement.

Il n’y a que
des colloques de tendances ou d’écoles. Parce que chaque école se pense au
centre et ne supporte pas l’idée d’une nécessité de dépassement des concepts,
d’une refonte des vocabulaires, d’une remise à plat, etc.

Autant dire
que la psychanalyse est dans une impasse "endogamique", incestueuse elle-même,
s’engrossant de ses propres fruits. Elle ne peut pas penser l’inceste car elle
est inconsciente qu’elle l’est elle-même !

 D’autre
part, si les « psys » — en tant qu’individu cette fois —, ne se sont pas sentis
obligés de bousculer les dogmes, c’est que, sur le fond, ils ne perçoivent pas
la nécessité de s’interroger sur ces problèmes de société. Le psychologue, le
psychanalyste sont, au plan collectif, dans la même position que le parent
passif, non acteur de l’inceste, mais complice tout de même. Ceci ne les empêche
cependant pas de dire d’énormes sottises à ces propos.

Ils ont
laissé le champ libre aux sociologues, qui, pour certains, sont sortis de leur
sociométrie pour se transformer en bâtards de la psyché humaine, mi cliniciens,
mi mesureurs des aléas de nos sociétés. Il y a aussi des philosophes et des
historiens pour occuper cette place laissée vacante. En France, ce sont eux qui
publient, qui occupent les micros dès qu’il s’agit d’un fait de société. Ce sont
aussi des pédagogues qui tentent de créer des passerelles entre individu et
société.

Ce faisant,
comme il n’existe pas d’outil, c’est la tour de Babel, chacun y va dans tous les
sens à coup de petites théories. Si nous attendons des réponses de la
psychologie et de la psychanalyse, nous devrons attendre un âge canonique.


Une autre réponse

La psychanalyse
s’est voulue connaissance des mécanismes de la psyché humaine, mais son histoire
faite de passions, de volonté de pouvoir et d’anathèmes l’a très vite mise à
l’écart des méthodes scientifiques. Les critiques assassines adressées par
Mikkel Borch-Jacobsen sont très dures mais justifiées.

Mikkel Borch-Jacobsen,
au travers de l’histoire de la psychiatrie, met en avant les failles des
théories psychanalytiques et les abus des pratiques des thérapeutes, des
psychanalystes. Il démontre la folie manipulatrice des spécialistes de la
psychologie.

Ces abus
sont inhérents à des pratiques qui occultent complètement la réalité des
patients qui sont souvent utilisés comme "matériel expérimental", et ce sans
aucun protocole.

Mikkel Borch-Jacobsen
démontre la subjectivité des diagnostics réalisés par les thérapeutes, ces
diagnostics étant souvent orientés en fonction des théories à la mode et de la
filiation intellectuelle ; du projet de recherche du thérapeute ; des
traitements existants ou en cours d’expérimentation ; de la relation entre les
traitements proposés et les lobbying ; parfois du transfert de la propre
histoire du thérapeute sur le patient.
[2]


Au sujet de Freud

Mikkel Borch-Jacobsen
a réalisé un gros travail de recherche biographique sur Freud à partir des
archives auxquelles il a eu accès. Certaines restent curieusement protégées du
regard des historiens qui remettent en question les qualités scientifiques du
travail de Freud. 

D’une part
Freud a eu une nette tendance à construire des théories à partir de ses propres
problèmes : référence à Mitchell qui nous apprend que la théorie œdipienne est
le produit du refoulement par Freud de sa propre hystérie.

Il en
ressort aussi que Freud (et ses disciples) basait les études de cas sur ses
théories, et non la théorie sur les études de cas. En fait les hypothèses de
Freud précédaient le matériel clinique dont elles étaient censées rendre compte.
Mikkel Borch-Jacobsen, comme d’autres historiens, fait également ressortir que
Freud « lisait ses propres pensées dans celles d’autrui ». Et qu’il a
littéralement imposé à ses patients des constructions arbitraires à la façon
d’un puzzle à partir d’un matériel fragmentaire et douteux. Un bon nombre de ses
patients a répondu à ses suggestions en reproduisant toutes les scènes que
celui-ci attendait d’eux. L’étrange élasticité statistique des études de cas de
Freud pose également question car il ne les interprétait pas toujours de la même
façon.

La question
est posée : Freud était-il un menteur ? Freud avait tendance à halluciner ses
théories, à rêver la réalité clinique. Il manipulait les confessions de ses
patients et communiquait largement sur des guérisons qui étaient, en fait,
souvent imaginaires. Il interprétait ses résultats (ou non résultats) dans ce
sens et en persuadait ses patients. Il a notamment été habile pour maquiller des
échecs thérapeutiques en progrès scientifiques.

« Je l’ai
pensé, donc cela doit être vrai » Freud, cité par Jung dans les
correspondances. 


Le complexe d’Œdipe et l’Inconscient personnel

Freud parle de
l’Œdipe pour la première fois en 1898, après la mort de son père en 1897. Jung
n’établit la théorie des complexes en psychologie qu’en 1904. Parmi ceux-là,
Freud n’en reconnut que deux : Le complexe d’Œdipe et le complexe de castration.

Selon Freud,
le complexe d’Œdipe fixe la libido au parent de sexe opposé et déclenche une
hostilité marquée envers le parent du même sexe, considéré comme un rival.

« Le
complexe d’Œdipe, selon Raymond de Becker, est un phénomène des sociétés
patriarcales fortement structurées dont Freud était un représentant typique.
Mais les travaux d’anthropologie culturelle ont permis de relativiser une
description élevée par certains comme un dogme. Si, en effet, on peut le
constater dans la société judéo-chrétienne très patriarcale, il n’existe pas
dans les sociétés matriarcales et polyandriques.

Il commence
à s’atténuer dans la civilisation occidentale depuis que s’y dissolvent les
structures patriarcales au profit d’une liberté croissante des individus
constituant les groupe familial.

Freud situe
le complexe d’Œdipe entre 2 et 5 ans, mais Ernest Jones et Mélanie Klein ont,
sur ce point des vues différentes de celles du père de la psychanalyse. Après la
période de latence qui connaîtrait son déclin, il renaîtrait à la puberté. »
[3] 

Selon Daniel
Lagache, les freudiens distinguent un « Œdipe positif » et un « Œdipe
négatif » :

« Chez le
garçon, le complexe d’Œdipe positif consiste dans le fait que, s’intensifiant
son amour pour sa mère (basé sur son identification au père) et sa haine du père
(basée sur les privilèges du père qui lui sont refusés) ; l’angoisse de
castration l’amène à renoncer à la possession exclusive de la mère. On parle de
complexe d’Œdipe négatif lorsque c’est la mère qui est ressentie comme gênante
pour l’amour du père.

Chez la
fille, l’évolution vers le père, plus complexe, est préparée par les déceptions
de la relation avec la mère, principalement l’absence de pénis : l’envie du
pénis est remplacée par le désir d’avoir un enfant du père. »
[4]

Dans les
deux cas — garçon, fille — le complexe d’Œdipe « négatif » risque de conduire à
l’homosexualité, l’identification au parent du même sexe amenant le sujet à
rechercher, chez l’homme, la virilité en s’unissant à une autre homme et, chez
la femme, la féminité en s’unissant à une autre femme.

Le complexe
d’Œdipe n’est pas nécessairement pathologique, il constitue une étape normale
dans la croissance de l’enfant au contact du sexe opposé. Il n’est générateur de
troubles pathologiques qu’en cas de non résolution et peut alors engendrer des
impressions de castration et des sentiments de culpabilité accompagnés de
mécanismes d’autopunition reliés inconsciemment à la relation incestueuse.

Cent ans
avant Freud Diderot affirmait déjà : « Si le petit sauvage était abandonné à
lui-même, qu’il conservât toute son imbécillité et qu’il réunit au peu de raison
de l’enfant au berceau la violence de l’homme de trente ans, il tordrait le cou
à son père et coucherait avec sa mère. »
[5]
Voilà beaucoup de conditions qui mettent cependant en exergue « la violence de
l’homme de trente ans ». J’ai déjà dit combien, à propos de l’Œdipe, les
fantasmes de l’adulte semblaient primer sur la réalité psychologique de
l’enfant. D’autant plus que le Complexe d’Œdipe ne se présente pas toujours de
manière aussi catégorique que Freud l’a présenté. Pour Charles Baudouin,
« l’amour du jeune enfant est singulièrement entier et jaloux et la situation
complète pourrait se résumer par les formules suivantes :

Dans le
moment que l’enfant — garçon ou fille — aime son père, il tend à voir dans la
mère une rivale : dans le moment où il aime sa mère, il tend à voir dans son
père un rival.

L’amour pour
la mère avec hostilité au père est plus fréquent chez le garçon ; l’amour pour
le père avec hostilité à la mère est plus fréquent chez la fille. »
[6]

Voilà qui
nous rapproche de la réalité sans pour autant énoncer la violence du fantasme du
meurtre du parent…

Selon les
positions de la psychanalyse, il ne serait pas possible de remédier à un
problème hérité des parents car nous ne pouvons influer sur la formation de
l’Inconscient de nos parents. Cela soulève des problèmes d’ordre moral et
philosophique. Nous serions dans une chaîne de causes auxquelles nous ne pouvons
rien et qui nous « lie » dans une malédiction insensée. C’est une position très
fataliste. Se pose aussi la question de la conscience. Où est la conscience et
sa relation à l’autonomie et à la liberté ?

On comprend
mal comment un Bouddhiste pourrait aspirer à rompre son lien à la « chaîne des
causes ». Ne connaîtraient-il pas l’Œdipe sous ces latitudes ?

« La
conception moderne d’une simple relation causale et linéaire ne correspond pas à
une juste évaluation des faits, mais relève d’une superstition caractéristique
de notre civilisation. »
[7]


Troisième réponse

Elle se
rapporte à la maîtrise d’une cure psychanalytique. Par sa méthode même, l’écoute
flottante, les associations libres, l’interprétation dans le cadre des topiques
freudiennes, l’approche de l’inceste est impossible. Le silence même du
psychanalyste se rapporte au mutisme du milieu générateur d’inceste.
L’interprétation se rapporte à l’interprétation du manipulateur/prédateur. Il
faudrait donc beaucoup de doigté au psychanalyste pour aider son client victime
d’inceste à se libérer.

Enfin la
topique freudienne elle-même pose un problème d’ordre éthique. Pour Freud, le
Moi est maître en sa maison, et la cure consiste à rendre conscients les
contenus de l’Inconscient afin de mieux les contrôler et vivre avec. Or, cette
vision procède d’un pessimisme fondamental. L’Homme ne serait que ça : une
petite lumière sur une gigantesque poubelle ! Pour les victimes d’inceste il
s’agirait d’une décharge publique… compte tenu que le tabou de l’inceste est
fondateur de la civilisation. Que ferait cette personne d’une telle charge ?
J’ai observé, en effet, que de nombreux sujets dans ce cas s’épuisaient à porter
le monde.

La vision
pessimiste de la théorie freudienne a souvent été critiquée et c’est là un
problème de vision du monde qui est soulevé.
[8]
Quand on est confronté aux aléas immédiats de nos souffrances psychiques, nous
ne nous intéressons pas à ces problèmes d’ordre philosophique. Qu’importe que
Freud ait obscurci la vision que nous avions de l’architecture psychique en la
situant à un niveau pulsionnel, presque matérialiste ! Mais quand il s’agit de
réparer des dommages qui trouvent leur racine au plus profond de la fondation de
notre être il nous faut tout de même nous demander où nous allons. Si la cure
consiste uniquement à mieux vivre nos souffrances et nos angoisses, c’est
justement quelque chose que nous savons faire bien avant d’apprendre à lire...
Dirait le chœur des enfants violés.

L’innocent,
rescapé de l’inceste n’en finirait pas avec sa honte, ses remords, sa rage et sa
culpabilité. Il lui faudrait vivre avec ! Ce n’est pas le projet que j’assigne à
un travail sur soi.


Quatrième réponse — une alternative ?

En dehors de
la psychanalyse, d’autres thérapeutes ont tenté d’aborder l’aspect préoccupant
de la prise en charge et du suivi des victimes de violences subies durant
l’enfance. C’est à ce point que nous pouvons introduire un concept très en vogue
actuellement, celui de résilience. C’est, probablement, à la fois une illusion
moderne, avatar probable d’une figure mythique contemporaine et une véritable
tentative pour aborder des réponses aux souffrances de l’enfant victime et du
futur adulte.

La
résilience se place sur l’un des points obscurs de la psychanalyse et cela
paraît justifier le crédit qui lui est accordé. Mais si l’on décrypte la
finalité que ses prosélytes lui prêtent, on découvre l’impact d’un mythe de
notre temps : celui de l’efficacité, de la bonne santé morale et physique. Le
tout présenté dans un discours globaliste tout à fait séduisant.





[2]

— Phénomène bien connu des anthropologues et c’est pour cette raison que
je rapporte d’abord ma propre histoire. Afin que le lecteur critique
puisse se mettre à distance !




[3]

— Bilan de la Psychologie des profondeurs, éd. Planète, 1968, p. 113.




[4]

— La psychanalyse, col. Que sais-je ? PUF, p. 31.




[5]

Le neveu de Rameau, 1762. À cette époque, l’Europe découvre
d’autres cultures, notamment africaine.




[6]

L’âme enfantine et la psychologie, Ed. Delachaux-Niestlé, 1930,
p. 49.




[7]

La femme dans les contes de fées, Marie Louise Von Franz, Albin
Michel, col. Espaces libres, Paris 1993, p.174.




[8]

— Dans Inanalyse, le déclin de la psychanalyse en Occident, Éd.
Lierre et Coudrier, Paris 1991, j’ai soulevé ce problème.