Accueil > Psychologie > La résilience, un concept opportuniste

La résilience, un concept opportuniste

Méditation sur un mythe contemporain

jeudi 30 août 2012, par Kieser ’l Baz (Illel)

En juin 2012 s’est tenu à Paris le premier congrès mondial sur la résilience. Pour un concept né à la fin des années 60 on s’étonne d’un tel retard. Sous la présidence et à l’initiative de celui qui fait désormais figure de légende en francophonie, présent sur tous les plateaux de télévision, Boris Cyrulnik. Le congrès était soutenu par le Ministère de la Santé, sublime consécration pour un sujet qui cherche encore une validation scientifique.

Première publication sur Hommes et Fait,s mars 2005, Éditions Lierre & Coudrier.
Revu et augmenté le 26/08/2012
Mots clés : Cyrulnik, résilience, traumatisme, fonction transcendante, positivation, énergie psychique, émotions
Version antérieure à cette adresse hommes-et-faits.com/psychologie/Ibk_Resilience.htm
 
 
 
 

Définitions et présentation générale

 
 
Depuis plusieurs années le terme résilience occupe une place étonnante dans le paysage social, tant parmi les professionnels que dans le grand public. On ne sait pas très bien s’il s’agit d’un miracle de la science, d’un mythe social en pleine émergence ou d’une notion encore neuve qui manque à être approfondie. Plus étonnant encore, ce terme a envahi les médias écrits et télévisuels grâce à un personnage qui tient lieu d’expert en psychiatrie, Boris Cyrulnik. En y regardant d’un peu plus près la faculté de récupération et de défense des systèmes vivants n’est pas une découverte nouvelle. Cela remonte à la nuit des temps et, probablement depuis ces premiers temps ou Sapiens, voir Neandertal observait la nature afin de pouvoir y vivre en sécurité. Que se passe-t-il autour de ce mot ?
Le mot « résilience » vient du latin rescindere, c’est-à-dire l’action d’annuler ou de résilier une convention, un acte. Emprunté au terme resilire, il signifie aussi « ressauter » ou « sauter en arrière », « se retirer ». Le mot « résilier » a pris dans le vocabulaire juridique le sens de « renoncer, se dédire ». Selon B. Cyrulnick, « résilier un engagement signifie aussi ne plus être prisonnier d’un passé, se dégager. La résilience n’a rien à voir avec une prétendue invulnérabilité ou une qualité supérieure de certains mais avec la capacité de reprendre une vie humaine malgré la blessure, sans se fixer sur cette blessure. » Le terme appartient au vocabulaire technique du traitement des métaux et désigne, à l’origine, une qualité des matériaux qui tient à la fois de l’élasticité et de la fragilité, et qui se manifeste par leur capacité à retrouver leur état initial à la suite d’un choc ou d’une pression continue.
Dans le domaine de l’écologie, la résilience souligne, d’une part la capacité de récupération ou de régénération d’un organisme ou d’une population, et d’autre part, l’aptitude d’un écosystème à se remettre plus ou moins rapidement d’une catastrophe — inondation, sécheresse, etc. Les écosystèmes développent plusieurs mécanismes d’autorégulation et parviennent à surpasser les effets des désordres en rétablissant simplement et de manière progressive le stade initial de leur homéostasie écologique. Les écosystèmes subissent également de nombreux changements adaptatifs de nature créative qui transcendent les simples corrections apportées aux dommages subis.
Les anthropologues évoquent la possibilité pour certaines ethnies, sociétés, langues ou systèmes de croyances de conserver des traces de leur patrimoine malgré les vicissitudes du colonialisme et les pressions des groupes dominants.
Dans les domaines de la psychologie, de la victimologie et de la criminologie, le terme s’est imposé dans le traitement des situations à risque et en particulier celui des enfants vulnérables dont on cherche à consolider les aptitudes à rétablir un équilibre émotionnel lorsqu’ils subissent des moments de stress ou des abus importants, par une meilleure compréhension du ressort psychologique.
En psychologie clinique, la résilience devient un concept plus complexe. La résilience est « l’aptitude des individus et des systèmes (les familles, les groupes et les collectivités) à vaincre l’adversité ou une situation de risque. Cette aptitude évolue avec le temps ; elle est renforcée par les facteurs de protection chez l’individu ou dans le système et le milieu ; elle contribue au maintien d’une bonne santé ou à l’amélioration de celle-ci. » (Mangham et al., 1995)[i] C’est la capacité à vivre, à réussir, à se développer en dépit de l’adversité. D’un point de vue psychique, il s’agit de la possibilité pour un individu de développer des mécanismes de résistance et de survie malgré les vicissitudes de l’existence, des circonstances difficiles, des malheurs, d’un choc traumatique ou d’un environnement défavorable, voire hostile. Sorte d’endurance face au stress post-traumatique, la résilience offre au sujet un sentiment de compétence, une ouverture différente sur lui-même et d’autres perspectives qu’un stress continu ou répétitif. Ce mécanisme psychologique restaure ainsi une certaine confiance en soi impliquant plus de sécurité intérieure et apporte de nouvelles possibilités d’épanouissement malgré les difficultés rencontrées, les traumatismes subis ou les risques d’abréactions désagréables.
Il est intéressant de noter que ce terme désigne la capacité intrinsèque des systèmes vivants à retrouver un état d’équilibre, soit leur état initial, soit un nouvel équilibre, qui leur permette de fonctionner après un désastre ou en présence d’un pression persistante (les plus anciens livres de médecine connus à ce jour, ceux de la médecine chinoise dont le Huang Di Nei Jing Su Wen, évoquaient cette disposition de l’organisme humain confronté à une blessure ou à une maladie – une atteinte externe ou interne).
De manière plus transcendantale et convergente, Cyrulnik pense la résilience comme « un processus diachronique et synchronique », c’est-à-dire « l’articulation des forces biologiques développementales avec le contexte social, pour créer une représentation de soi qui permet l’historisation du sujet »[ii]. Plus prosaïquement la résilience permet à l’individu de récupérer ses facultés vitales en reconstituant son histoire et en se réinsérant dans le flux de la vie, retrouvant alors une voie vers l’avenir. À partir de son expérience traumatisante, le sujet résilient parvient à maintenir et dynamiser son économie psychique afin d’en conserver l’efficacité représentative. Ce processus est d’autant plus complexe qu’il dépend des données objectives du traumatisme réel (guerre, génocide, torture, viol, attentat, etc.) et des données subjectives du trauma psychique (effet d’après-coup, décompensation réactionnelle, effet et état de stress post-traumatique, etc.).[iii]
Quelle que soit la nature du traumatisme, la résilience mobilise l’ensemble des processus psychiques et exige une dépense d’énergie considérable. Dans le traumatisme, dès lors qu’il existe une atteinte corporelle, une rupture entre somatique et psychique (état de sidération post-traumatique où la victime est absente de la scène), une effraction de la sensorialité (la stupeur, l’anesthésie de certaines zones agressées), en relation avec la qualité des processus d’attachement primaires (de type maternel), la résilience dépend aussi de la représentation du corps et sa construction. Ainsi, dans les cas d’agression sexuelle, l’identité sexuelle et les mouvements identificatoires sont gravement altérés et les processus originaires d’émergence de la psyché et d’inscription au corps endommagés.

**Enfants victimes de maltraitance et résilience

Les enfants ne sont pas épargnés par la dictature de la vie et la férocité de certains adultes. Comment s’en sortent-ils et suivant quels mécanismes ? Et comment fonctionne cette capacité psychique qui permet aux enfants, écorchés vifs de la vie, victimes de violence, de cruauté mentale et d’agressions sexuelles, de rebondir, d’évoluer et de donner un sens à leur existence ? Mais surmonter ses blessures traumatiques ne suffit pas, encore faut-il se réconcilier avec ses émotions et son corps, avoir un bagage affectif suffisant et énéficier d’un soutien bienveillant et empathique. Selon Cyrulnik, dans certaines situations de maltraitance, des enfants développent des stratégies de survie significatives ou au prorata de l’intensité du traumatisme qu’ils ont subi. Malgré cette charge traumatique, ces enfants semblent tenir le coup et montrent ensuite des signes encourageants de guérison et d’adaptation souvent surprenants. Cette perspective offre aux cliniciens et aux thérapeutes de nouvelles ouvertures en termes de diagnostic, de pronostic et de prise en charge.
Selon les professionnels qui se sont intéressés au processus résilient : Le rôle principal des professionnels qui soutiennent les enfants dans une démarche de soins, est donc de les aider à chercher du sens et à élaborer une signification à la fois parlante et libératrice de leur propre histoire. Le passage du traumatisme à la mise en place du processus résilient se façonne à partir des différents appuis que l’enfant aura réussi à tisser autour de lui, et surtout de sa capacité à se faire accepter et comprendre.
Parce qu’elle perturbe son potentiel et son énergie intrapsychique, et épuise ses ressources psychologiques, la maltraitance met l’enfant à rude épreuve. Ces situations de violence — psychique, physique ou sexuelle — peuvent avoir un effet sidérant sur les pulsions de vie de l’enfant. Afin de survivre, la victime mobilise des mécanismes de défense qui encombrent l’expression de sa personnalité ou enrayent son développement. Cette utilisation de moyens défensifs exige une dépense d’énergie psychique aux dépens d’autres fonctions psychologiques, telles que la verbalisation, la mentalisation, l’imagination, la fantasmatisation, la créativité, la sublimation et la symbolisation, éléments de défense du moi fondamentaux à la structuration de la pensée, et prémices des processus mentaux de résilience.
Par ailleurs, les répétitions traumatiques, angoisses, inhibitions et cauchemars se retrouvent chez des sujets très névrosés qui ont été maltraités au cours de leur enfance. C’est surtout parce qu’il est dénué de sens, que le trauma engendre tout un cortège de symptômes — somatisations, perte de l’estime de soi, troubles relationnels, manque de confiance, marginalisation sociale, idéations suicidaires, passages à l’actes, autodestruction, addiction, dépression, etc. Ajoutons que le tourment psychique dure tant que le sujet ne parvient pas à reconnaître et à faire reconnaître sa souffrance. Dans ces contextes, tant le langage — comme expression de l’authenticité de la personne — que les émotions ont été verrouillés par l’effet du traumatisme. Or, la résilience peut être un moment d’élaboration permettant au sujet de libérer un discours sur son histoire et/ou de tenter de déverrouiller cette double fermeture. Sous l’effet de la résilience, le traumatisme peut ainsi devenir un moteur. Toutefois, la résilience ne suffit pas toujours ou n’apparaît pas de manière aussi spontanée. Les facteurs favorisant le processus résilient peuvent être enrayés ou inhibés. Cette capacité est souvent enfouie, voire empêchée par l’état de stress post traumatique, les divers symptômes associés et les réactions du corps social.
En éveillant le psychisme, une thérapie peut tenter de faire émerger un processus résilient. L’objectif du travail thérapeutique est de transformer le traumatisme en moteur, en pulsion de vie : exploiter, éduquer, ou soigner le traumatisme, le conduire "hors de", pour mieux le travailler. C’est le trauma qui sécrète de l’inconscient, qui donne un sens profond à nos désirs et à nos vérités, mais également à nos angoisses. La psychothérapie est un travail verbal qui essaie d’apprivoiser les émotions que le trauma soulève. La bienveillance de l’écoute et l’empathie essayent de libérer le sujet de sa “commotion psychique“. La parole circule et prend alors le pas sur le trauma.
Dans la plupart des cas, l’enfant traumatisé n’a plus accès au secret de son être, principalement parce que la situation de maltraitance a fracturé son identité et altéré sa personnalité. Cependant, le vécu corporel, même s’il est associé à un véritable massacre, peut s’intégrer à son histoire à condition de la reconstruire. Bien que le corps n’oublie pas, c’est-à-dire là où le trauma réel s’est inscrit, parler peut aider à représenter le trauma. Le travail sur soi permet donc de reconstituer les liaisons conscient/inconscient, le temps que le trauma regagne sa place et que le jeune patient retrouve le goût de désirer vivre une seconde naissance, celle de la résilience.
En victimologie clinique, la recherche démontre que ceux qui s’en sortent le mieux parmi les enfants traumatisés, sont ceux qui ont réussi à tisser autour d’eux des réseaux de solidarité et à se lier affectivement, ceux qui sont parvenus à effectuer des démarches efficaces, à orienter leurs demandes et à trouver les bons interlocuteurs pour se faire aider. Ces liens soutenants (les « tuteurs de développement ») ont un effet structurant sur l’individu. La résistance psychique intérieure est donc également une question de force relationnelle, de capacités d’attachement et de confiance en soi.

**Résilience et thérapie

« Il me semble que, lorsqu’on a été blessé dans sa vie, on est contraint de mettre en place, de tricoter un processus de résilience jusqu’à sa mort. La blessure est enfouie, maîtrisée, transformée, mais elle ne guérit jamais complètement. »[iv]
Loin d’être une cicatrisation miraculeuse ou magique, cette capacité de résilience n’est pas une vaccination contre la victimisation ou une anesthésie de la souffrance. Elle paraît cependant offrir un immense espoir à ceux qui veulent s’en sortir et à ceux qui soutiennent les premiers. Les victimes de drames humains, et il en existe une pléthore, doivent continuer le chemin qu’elles se sont tracé et espérer.
Les développements psychologiques d’adaptation des sujets résilients incluent tout à la fois l’humour, l’imagination, la créativité, l’investissement affectif, l’idéalisme, l’engagement, l’altruisme, l’éthique relationnelle, la spiritualité, etc., des vertus morales en quelque sorte. Par ces différents mécanismes psychiques, il est ainsi possible de s’échapper, de transcender ou de sublimer ses propres blessures. Toutefois, ces processus mentaux ne traitent pas en profondeur toutes les blessures existentielles et peuvent même engendrer d’autres types de souffrances, comme la marginalisation, l’isolement, le sentiment d’étrangeté, etc. La résilience fonctionne à certaines conditions — individuelles, familiales, environnementales. Il faut donc entrer dans le vif d’une blessure traumatique, permettre la cicatrisation par les mots et le sens pour lui échapper. Il faut encore se réconcilier avec l’humain et envisager l’autre — thérapeute, confident, partenaire, etc. — comme soutien privilégié, guide ou passeur.
Lorsqu’un sujet est blessé gravement par l’existence, il est donc contraint de tisser un processus psychique de résilience jusqu’à sa mort. Parce que le traumatisme est gravé dans la mémoire individuelle, l’oubli ne peut l’emporter sur la guérison. Enfouie dans les tréfonds de l’inconscient, maîtrisée, transformée ou sublimée, la blessure reste toujours vivace et ne guérit jamais. La résilience est cependant à l’œuvre dans la vie de tous les êtres humains, voire dans tout ce qui appartient au domaine du vivant.
Nous l’aurons compris, les lignes ci-dessus qui sont une compilation de nombreux articles dithyrambiques sur la résilience[v] nous laissent croire que le miracle existe. Il est alors d’autant plus gênant de passer à la critique de ces éloges. N’est-il pas question, le plus souvent, d’enfants en danger ? On a la vague sensation de briser un arbre de Noël à la veille d’une fête… ou d’être le mistigri pissefroid.
Derrière le bruit de fond de la rumeur médiatique et des colonnes des magazines de santé, que peut-on tirer comme enseignements de ce que l’on nommera provisoirement résilience ?
 
 
 
 
 
 
 

Élaboration critique

 
 

**Ancienneté d’un mécanisme naturel nommé résilience

Je l’évoquais plus haut, cette capacité de l’organisme était connue depuis l’antiquité, notamment des médecins chinois, probables héritiers des chamans sibériens. Nous dirions même qu’il s’agit d’un des postulats fondamentaux de cette médecine. Les circuits énergétiques se reconstituent très rapidement après une lésion afin de re-créer rapidement la charpente énergétique de l’entité humaine. Cependant, cette médecine nous apprend aussi que la reconstitution ne se fait pas sans dommage. Le vide béant créé par la blessure, appelle une énergie fournie par l’ensemble, celle-ci provient d’autres circuits. Cela crée un déséquilibre, une sorte de marque calleuse sur l’arbre de vie. Un vide se crée, le plein pourvoit au remplacement de l’énergie perdue, mais la réserve est la même dès la conception. Le concept d’entropie — la masse d’énergie disponible dans un système vivant est une dès l’origine — existe aussi au plan humain. Si les tenants de la résilience — qui s’appuient aussi sur un modèle issu de la physique des matériaux — allaient jusqu’au bout de leur modèle, physique notamment, ils modèreraient leur enthousiasme en supposant que la réparation par résilience mobilise une énergie qu’il faut bien puiser quelque part. À moins de changer de système de représentation du monde ! Tout est possible. Nous aurions affaire alors à une sorte de mutation de l’espèce humaine. Pourquoi pas ?
La Médecine Traditionnelle Chinoise ne raisonne pas en terme de pathologie mais de déséquilibre ou de rupture de synchronisation entre l’être humain et son milieu naturel. Beaucoup de médecines dites ethniques évoquent également cette perte de communication ou d’alliance avec la Nature ou avec le « génie tutélaire de l’individu ». Durant son évolution l’être humain est resté soucieux de la qualité de cette alliance entre Nature — la nature en nous — et Conscience. Nous sommes bien loin de ce que la résilience décrit, elle qui se cantonne à une sorte de visée extérieure de réussite purement adaptative.

**Résilience et Inconscient

La résilience est, certes, un concept qui paraît dépasser les anciens clivages d’école. Comme beaucoup d’autres qui meublent la volonté des théoriciens de la psychologie de sortir de dogmes archaïques, il demeure cependant dans une perspective descriptive — ce qui n’est pas si mal — sans rien dire du pourquoi ? La question même de l’existence de la résilience chez certains et pas d’autres demeure ouverte. On décrit les facteurs qui favorisent la résilience, on les a étudiés de l’extérieur mais on ne sait rien des composants intrinsèques qui la permettent. Si ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui peuvent et savent ou peuvent s’inscrire dans un réseau affectif soutenant, pourquoi ceux qui demeurent introvertis seraient-ils exclus de la résilience ? Il s’agit bien de systèmes vivants, non ? La Nature se tromperait-elle ? Accordons néanmoins à Boris Cyrulnik et à ses maîtres qu’ils reconnaissent que les facteurs favorisant le processus résilient puissent être bloqués ou inhibés. Cette capacité est en effet souvent enfouie, voire empêchée par l’état de stress post traumatique qui crée une dissociation, par les divers symptômes associés et par les réactions plus ou moins tolérantes de l’environnement social.
La résilience ne nous présente pas de véritable voie thérapeutique, elle ne suffit pas pour « guérir » — et, pour la circonstance, il faudrait redéfinir ce mot, le situer plus globalement dans un ensemble de concepts et de théories psychologiques. L’époque d’émergence de ce concept est synchrone d’un vaste mouvement qui, au sein de la psychologie américaine, s’affranchissait des dogmes antérieurs pour découvrir les terres nouvelles des neurosciences et les vertus extraordinaire du cerveau. On était persuadé, à cette époque, que les neurosciences allaient découvrir les mécanismes secrets du cerveau. Ce courant computationnel, encore solide actuellement, comprend la dimension psychique comme un système de comportements réductibles à des équations. À travers cette notion on comprend que l’on peut dépasser certains moments dramatiques de l’existence ou tout ce qui peut altérer gravement le cours normal de l’évolution d’un individu. On soupçonne, en élargissant la portée de ce concept, qu’il existe en l’être humain une formidable potentialité, non de guérison mais de retrouvaille avec les sources de la vie. Mais on en connaît mal le prix à payer, les efforts à fournir… À moins qu’il ne s’agisse que de réduire les symptômes. Cyrulnik s’exprime comme un entraîneur sportif – il l’affirme même – et il veut ignorer les effets en profondeur d’un traumatisme. Comme un coach avant le match, il exhorte sa troupe, tant pis pour les remplaçants… On verra après ! Jung nous mettait en garde, il y a bien longtemps sur les effets d’un travail sur soi qui ne reposerait pas sur des bases solides. « Le développement de la personnalité qui sort de ses dispositions germinatives pour arriver à sa conscience totale est charisme en même temps que malédiction. La première conséquence en est la conscience d’un inévitable isolement de l’individu qui se sépare du troupeau indistinct et inconscient. C’est la solitude ; il n’est point pour cela de désignation plus consolante. Même l’adaptation la plus réussie n’en délivre pas, ni l’ajustement sans la moindre friction, au milieu, nulle famille, nulle société et nulle situation. Le développement de la personnalité est un bonheur tel qu’on ne peut le payer que très cher. »[vi]
Certes, on peut acquérir la capacité de transcender les effets de blessures cuisantes et terribles mais la question reste posée de la complexité des réseaux réparateurs. En effet, il ne faut pas négliger les facteurs de contamination psychique : si l’effet d’un traumatisme puissant bloque l’écoulement de l’énergie psychique, la stase ainsi provoquée peut fort bien passer inaperçue mais cela ne l’empêche ni d’exister, ni d’agir en sourdine. Bien souvent, par un mécanisme bien connu de transmission psychique, il peut se faire qu’un membre du groupe, auquel appartient la personne ‘ résiliente ‘, « éponge » les effets de ce traumatisme. La famille demeure soudée, des symptômes gênant disparaissent mais c’est un membre tiers qui développe des troubles. La famille est un groupe très restreint au sein duquel, l’énergie circule en circuit fermé selon un processus de maximum de dépenses.
La résilience, telle qu’elle est conçue en psychologie par Cyrulnik, pose un problème d’éthique et une question : « qu’est-ce que la bonne santé psychique ? » S’agit-il d’une réinscription dans la norme ou de quelque chose qui soit plus intime dont seule la personne peut juger.
Je n’ai pas trouvé beaucoup de textes sur la résilience qui évoquent l’existence de l’Inconscient et bien moins encore de l’existence possible d’une dynamique de communication entre l’Inconscient et le Conscient. Or, on peut toujours douter des apports de la psychanalyse mais il n’est pas possible d’ignorer l’existence même de l’inconscient. Les neurosciences mêmes y font référence et certains auteurs évoquent aussi un « inconscient génétique ».
L’étude attentive, objective de la notion de résilience nous met, par ailleurs, en garde sur certains effets pervers que Olivier Maurel énonce justement : « Il y a donc lieu de craindre que le discours optimiste sur la résilience et le succès qu’il rencontre dans les médias ne soient qu’un nouvel avatar de la tendance à justifier les parents, tendance universellement acquise sous leurs coups (cf. le syndrome de Stockholm). Une nouvelle manière, après bien d’autres, de dire, sans vérifier de près la rigueur du raisonnement "Mais non ! les gifles et les fessées, ce n’est pas si terrible ! La plupart des gens s’en sortent très bien ! D’ailleurs, la transmission intergénérationnelle, ça n’existe pas ; c’est un mythe ! Et puis, les épreuves de la vie, ça rend les gens plus fort !" (Cf. Cyrulnik : « Le traumatisé est biologiquement mieux préparé au stress comme un champion entraîné à répondre aux épreuves." (Un Merveilleux malheur, p. 179) (La citation de Olivier Maurel continue) Et ceci : "Le blessé a acquis désormais une manière de sentir le monde et d’y répondre. Meurtri lors de son enfance, il acquiert, comme un champion, un mode de réaction." (ibid.) !). »[vii] Que le traumatisé soit « [1]biologiquement mieux préparé au stress »[1] est faux. Le contraire est démontré par tous les spécialistes de neurophysiologie. On pourra consulter les pages consacrées à la peur et au stress sur le site Le cerveau à tous les niveaux pour se convaincre de l’étendue des dégâts causés par les traumatismes précoces, outre que l’on sait maintenant que l’impact génétique peut être durable.
On discerne nettement dans ces mots une conception du monde fondée sur le triomphe, la réussite, la gagne ! Tant mis pour les looser ! Le dépassement d’un traumatisme serait-il alors lié au taux de réussite du sujet dans un contexte économique et social particulier ? Singulière façon de concevoir la globalité de l’entité humaine. C’est pour cette raison que nous pouvons nous étonner de voir combien d’associations de défense des droits de l’enfant, entre autre, réservent une place royale à ce concept directement issu des milieux américains du management. Un tel aveuglement est étonnant mais il peut s’expliquer si l’on se réfère à l’anthropologie des rumeurs et des préjugés. On est en plein mythe, celui de la réussite, du triomphe du plus fort sur le plus faible.
C’est ce que feignent malheureusement d’ignorer les zélateurs de la résilience, en procédant de même — manipuler des symptômes lourds à des fins adaptatives. Mais ils détournent parfois cet enthousiasme qui surgit quand le miracle est annoncé après le malheur. Les militants de la cause des enfants se nourrissent de l’illusion de croire que la guérison peut survenir par la seule magie d’une rencontre entre une disposition psychique et un milieu protecteur ou stimulant. C’est conduire les rescapés de la maltraitance à une addiction qui les conduira à prolonger leur lien aux associations de défense et à tous les groupes d’aide qui vont naître. Il faudra bien cela pour éviter le retour des angoisses. Cela passera inaperçu car largement institutionnalisé et « pour leur bien ». Peut-être verra-t-on surgir des groupes durables comme c’est le cas pour les addictions ? On aura transformé des symptômes diffus et puissants en ghetto. Un atome de plus dans des sociétés qui ont perdu leur ciment et qui sont déjà outrageusement morcelées. Ce que développent les défenseurs de la résilience ne peut être que provisoire, c’est certes un premier pas qui permet au Moi de se solidifier, de reprendre confiance. Mais, l’individu doit être averti des dangers qu’il court plus tard s’il ne décide pas, à un moment ou à un autre, quand les angoisses reviennent, d’amorcer un travail sur soi, en profondeur.

**Une dépendance pour une autre

Partant d’un constat fait sur certains individus particuliers, la résilience apparaît d’abord comme un état. L’analyse du milieu et de l’histoire des sujets spontanément « résilients » permet à Cyrulnik d’en déduire qu’il suffit de créer, en quelque sorte, ces conditions pour que l’effet du traumatisme s’estompe ou disparaisse chez les autres, en général. La généralisation est hâtive, ce n’est jamais si simple et il n’est même pas dit ce que cela coûterait à la collectivité quand il n’est même pas possible d’accueillir correctement les urgences psychiatriques.
Re-conditionné, l’individu peut fort bien déverrouiller son discours et aborder sa souffrance, mais ce sera sur du vide si l’énergie endiguée ne s’écoule toujours pas. Cela peut s’avérer « efficace » durant quelques années de vie mais l’individu se trouvera fatalement fragilisé et inquiété par la menace d’une rupture de cette dorure. Il sera à la merci de la moindre fracture dans sa vie : divorce, maladie, déménagement, licenciement, etc. Ce qui ne manquera pas de le placer dans une dépendance à l’égard de son thérapeute ou des circuits de soutien. On troque une dépendance funeste pour une autre bienveillante mais l’authenticité de l’être ne peut émerger. L’individu épuisera ses forces à colmater les moindres brèches, à moins qu’il ne déléguer cette tache à des proches qui, à leur tour dépendent de lui. Le cycle de la transmission réactionnelle au traumatisme peut ainsi se perpétuer durant deux ou trois générations. Ces faits ne sont pas rares en psychologie clinique. À travers les circuits d’aide, de conseil et de soutien, on crée ainsi des rites et des dogmes qui prennent un caractère mystique en protégeant les individus « résilients » des expériences intérieures qui pourraient être fatales. Il ne faut cependant pas oublier que les dogmes n’ont qu’un caractère provisoire et ils sont faits pour être transgressés quand le moment est venu et que l’attitude consciente doit changer.
Dans l’engouement actuel pour la résilience il y a à la fois une réaction de rejet à la psychanalyse et une fascination pour un fait naturel qui se transforme vite en phantasme collectif. On aimerait croire cette magie du verbe : "Il suffirait de créer les conditions de la résilience !" C’est du Kipling !
La plupart des victimes ont trouvé dans une psychanalyse classique le renforcement institutionnel à leurs propres refoulements. Pourtant de telles cuirasses n’apaisent pas longtemps. Malheureusement, les angoisses infantiles grossies par des complexes archaïques reviennent vite à l’assaut.
La justification œdipienne a toujours été faite au bénéfice de la pseudo innocence de l’adulte dans sa relation à l’enfant voire comme une démonstration maladroite d’un amour excessif qui se substituerait à la déficience de l’autre parent, le plus souvent la mère. (Dolto) À trop user de cette interprétation la psychanalyse a été conduite à complètement ignorer, voire à masquer les abus réels subis par les enfants. Certaines fois, les sévices et attitudes abusives sont même amplement justifiés, rationalisés et considérés parfois comme des actes initiatiques pour une sexuation précoce. (Gardner, Van Gijseghem) Et dans le « miroir social » – pour reprendre l’expression du linguiste Patrick Charaudeau, tout est fait pour minimiser la responsabilité du prédateur quand il ne s’agit pas, tout bonnement, d’évoquer une complaisance victimaire mise au compte du complot féministe car il s’agit, bien sûr d’une lutte entre les genres. Combien de patients ont dû taire leurs souvenirs et émotions d’enfants sous la pression d’un thérapeute qui niait la vérité ? Rien n’est plus facile que de manipuler des mécanismes de défense en les détournant afin qu’ils cadrent avec une théorie.
Tous ces facteurs nourrissent ce qui est déjà une rumeur, amplifiée par la puissance des médias. Sylvie Debras dans un article sur "Égalité", Comment la presse maltraite les violences conjugales, a relevé quelques unes de ces expressions médiatiques dont les journaliste raffolent et qui montrent l’ampleur d’un déni collectif. Voici ce que dit Sylvie Debras : « Pour les victimes d’inceste, les journalistes reprennent souvent la parole du violeur : « C’est elle qui voulait ». Le code typographique, guillemets et italiques, suffit-il pour que l‘on comprenne qu’il s’agit d’un propos rapporté, pas d’une justification cautionnée par la rédaction ?
Par ailleurs, en usant parfois de terminologies qui vieillissent l’enfant victime de violences sexuelles, les journalistes font perdre de sa gravité au crime. « Au cours d’une classe ‘‘nature’’, une Parisienne de 10 ans aurait été violée et menacée si elle parlait, par un moniteur qui avait alors 32 ans. Deux amies de la jeune fille ont confirmé ses accusations. » (L’Est républicain, 07/09/1998). La « jeune fille » est en fait une enfant pré-pubère. Une fillette. »
Si la résilience existe et c’est un fait apparent, le risque est grand de l’instrumentaliser au service d’un déni de société. Dès lors comment comprendre cet engouement et le risque d’aveuglement qui le suit ? Un exemple flagrant nous a été donné lors de l’examen de la proposition de loi de Mme. Marie-Louise Fort visant à identifier, prévenir, détecter et lutter contre l’inceste sur les mineurs et à améliorer l’accompagnement médical et social des victimes, Mme. Aurélie Filipetti intervient : «  Vous écrivez également, dans l’exposé des motifs, que l’inceste est un « déterminant majeur » des tentatives de suicide, de l’anorexie, des addictions aux stupéfiants et à l’alcool et de l’échec scolaire. Ce faisant, vous allez culpabiliser les victimes. Elles souffrent toutes, mais sans être nécessairement affligées par tous ces maux : comme l’a montré Boris Cyrulnik, il existe des phénomènes de « résilience ». Sans douter de la sincérité de notre ministre de la culture, députée à l’époque, on remarque comment pourrait s’insinuer les raisons d’un déni. (Lire ma réponse sur BetaPolitique, reprise judicieusement par Autofiction, Inceste, Résilience avant que ce site ne disparaisse sous sa première forme)
Revenons donc en arrière en élargissant nos recherches...

**Nous sommes tous résilients mais nous n’avons pas tous une Rolex

En 1865 Claude Bernard définit l’homéostasie dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. L’homéostasie est conçue comme la capacité que peut avoir un système biologique (ouvert ou fermé) à conserver son équilibre de fonctionnement en dépit des contraintes qui lui sont extérieures. Selon l’historique qu’elle fait de la résilience, Claudia Samson nous dit que ce concept est d’abord introduit en 1969 par Fritz Redl. Mais c’est surtout durant la décennie 80 que celui-ci fera florès alors que dans le même temps les neurologues développent et étendent la notion d’homéostasie à l’ensemble des processus neuraux. Ce qui en fera un concept clef pour comprendre comment le cerveau parvient à créer des mécanismes qui compensent toutes formes de déséquilibre. Dès cette époque le concept, d’abord destiné à expliquer les phénomènes de compensation de la chimie du corps est étendue à l’ensemble des processus neuraux, à commencer par les émotions primaires, les sentiments (Damasio) et, par suite, les actions qui résultent du rétablissement par le cerveau d’un équilibre vacillant, donc les comportements, attitudes et valeurs. L’impulsion homéostasique (Damasio, L’autre moi-même) concerne donc la sphère globale de l’entité humaine. « Durant l’évolution les émotions ont été des instruments de régulation de la vie, c’est le principe de l’homéostasie. Les émotions contribuent à la survie et au bien-être des individus et des groupes en fournissant aux organismes, des moyens automatisés et rapides pour contourner les dangers et tirer parti des opportunités. Cela est vrai des animaux et des humains. » (Damasio, "Les bases neurales des émotions", Hommes et Faits) Il existe donc une chaîne interrompue des sensations conscientes ou inconscientes aux émotions survenues face à un stimulus – ce peut-être un choc violent instantané ou continu. Ces émotions, une fois ressenties (feeling) déclenchent la réaction de plusieurs noyaux de neurones au sein du cerveau qui prépare alors une réplique afin de rétablir l’équilibre général de l’organisme ou de lui permettre de s’adapter à la situation en créant des comportements pertinents. Ce processus peut être inconscient car il résulte de l’accumulation de tous les apprentissages antérieurs – réponse génétiquement déterminée – ou bien conscient car la réponse instinctive est alors modulée par l’intervention de la conscience qui recherche alors la réponse la plus appropriée éthiquement. Cette réponse consciente cherche à « corriger le déséquilibre dans le cadre des contrainte biologiques et de l’environnement physique et social ». (Damasio, L’autre moi-même, p. 354) L’Homme étant un animal grégaire, rien de sa nature ne peut être dissocié de la culture, par conséquent l’impulsion homéostasique est aussi socio culturelle, elle cherche à rétablir l’équilibre tant au plan individuel que social et, globalement, politique – au sens antique tu terme, c’est-à-dire de citoyen d’une collectivité spécifique. Et Damasio n’hésite pas à utiliser le terme d’homéostasie socioculturelle. (Ibid, p. 354)
L’invention, la création artistique, la création technique et la mutation des formes de l’éthique font partie des chaînes historiques de réactions homéostasiques au cours de l’évolution. Ce qui revient à dire que selon cette conception, nous trouvons là des réponses cliniques aux problèmes posés par les déséquilibres graves ou modérés qu’un individu subit au cours de sa vie : tous les lieux d’exploration de la vie humaine, des plus intimes aux plus visibles. Ces réponses peuvent être simples mais elles peuvent se complexifier, voire changer au cours même du processus de la réparation. C’est la réponse homéostasique optimale qui décide alors de la consolidation de cette réparation. Il ne s’agit ni de triomphe ni de réussite – mots très souvent associés à la résilience en référence à Cyrulnik. Ce ne sont pas des considérations morales opportunistes qui en décident comme le voudrait la magie résiliente. Et si la conception usuelle de la résilience laisse penser que l’on puisse revenir à un état de bien-être initial, on fomente des illusions car la réponse homéostasique s’inscrit dans le cours de l’évolution de l’espèce, elle est donc à l’origine d’inventions et de créations d’attitudes nouvelles.
On sait donc, par les neurosciences, que l’homéostasie est un bien commun, partagé par tous. C’est très différent d’une résilience que ne connaîtraient que des individus particuliers. On sait aussi que l’impulsion homéostasique dépend de plusieurs facteurs endogènes et exogènes, par conséquent sa variabilité est liée aux personnes et aux individus, à leur histoire et à leurs caractéristiques personnelles. Les formes apparentes de cette rééquilibration seront donc multiples mais certaines, visibles ou invisibles selon certains critères moraux ou sociaux. Apparaît alors une première explication de l’existence supposée d’une capacité de résilience chez certains sujets et pas chez d’autres. C’est le prisme ethnique qui fait la différence de visibilité de la résilience. En un sens, nous sommes tous résilients mais sous des formes différentes dont certaines ne sont pas reconnues par les critères ethniques du moment.
Si l’on engageait une enquête portant sur l’existence de manifestations de résilience associées à des tests révélant le type psychologique des personnes interrogées – selon les fonctions de Jung –, on découvrirait en majorité des personnalités Pensé/Sensation-Extraverti pour les résilients ; viendrait ensuite une petite moyenne pour les types Sentiment/Sensation-Extraverti. Le plus faible pourcentage de résilients se trouverait parmi les type introvertis et le pire de tous pour Sentiment/Intuition-Introverti. C’est le type psychologique le moins bien armé pour réussir dans ces sociétés dominants/dominés. De ce point de vue Alice Miller et Olivier Maurel (Lire également sur la résilience) ont raison de souligner que la souffrance scolaire, invisible est bien souvent la plus importante car elle aggrave toutes les autres – on pourrait d’ailleurs faire une étude sur la corrélation éventuelle des risques scolaire avec les types psychologiques de C. G. Jung. Elle est un facteur aggravant car, commençant au moment de la formation de la conscience morale, elle confine l’individu dans une solitude totale.
Autre point clef du processus homéostasique lié au fonctionnement du cerveau : la constitution d’images, de représentations dont Damasio affirme qu’elles sont à l’origine des mythes et de l’art et de la culture. Excellente transition vers C. G. Jung et les images intérieures...

**La Fonction transcendante

Dès 1916, Jung produisit un article sur la « Fonction transcendante » et son usage thérapeutique, qui constitue quasiment le seul document technique produit par Jung tout au long de ses années de recherche. On y trouve ce qui est aux sources de la psychologie des profondeurs et qui fera son originalité : une conception dynamique de la psyché. Dans ce document très court, Jung répond à toutes les questions que l’on se pose encore actuellement à propos de la cure psychanalytique, du rôle du thérapeute et celui de la cure, la situation de l’individu dans le collectif et, ce qui nous intéresse le plus souvent, comment traiter et par quels moyens « l’union des contenus conscients et inconscients ». La fonction ranscendante est spontanée et elle assure constamment l’équilibre des tendances entre le monde de l’inconscient, donc des instincts mais aussi les contenus bloqués et la conscience dans la perspective d’une harmonisation porteuse de sens. Jung a très vite associé la fonction transcendante à une méthode d’accès aux contenus inconscients, il s’agit de l’imagination active. (Lire l’excellent article de Wikipedia sur le sujet)
Dans son document de 1916, connu de quelques amis, édité seulement en 1958, Jung décrit la psyché – que je nomme souvent entité humaine et Damasio, l’organisme – comme un système autorégulateur, fondé sur le mécanisme de la compensation psychique. Une attitude du Moi – la conscience opérationnelle, le Soi autobiographique de Damasio – sera compensée par l’inconscient, par la création d’un symbole, réalisant une conjonction d’opposés paradoxale. Jung affirme qu’il s’agit avant tout d’un processus naturel, émanant de la psyché objective, mais qui peut être aidé et développé au moyen de l’imagination active.
L’indice du support de l’imagination active repose sur le senti des émotions, il s’agit d’explorer les émotions qui parviennent au monde conscient et de les explorer avec divers outils. Ces émottions sont toujours accompagnées d’images et de représentations qui représentent une cartographie transitoire de l’organisme. cette dernière peut être inconsciente, le plus souvent mais les images qui en émanent peuvent être captées au moyens d’outils appropriés. Sachant que selon les contenus et la personnalité, certains outils seront plus appropriés que d’autres, la peinture, l’écriture, le chant, la danse, la musique, le modelage, tous les supports peuvent être utilisés et, au long de son évolution, l’espèce humaine en a produit de multtiples. Il s’agit ensuite d’inscrire le résultat de ces dialogues dans la mémoire en les notant dans un journal de bord... L’émotion primaire revient ici encore comme indicateur d’une voie de communication entre les instances profondes de la psyché et celles de la conscience.
Nous voici avec un ensemble d’outils qui peut largement répondre aux questions que l’on se pose quand il s’agit de procéder à la réparation d’une blessure profonde et ancienne. Les neurosciences et la psychologie analytique nous offrent un éventail extrêmement large de possibilités d’entamer cette cautérisation. Et il ne s’agit pas de se demander qui dispose ou pas de ces possibilités, elles sont communes à l’espèce.

**La questions du sens

La question du sens des événements qui nous touchent date des années 70. Je me suis toujours demandé ce que cela pouvait bien vouloir dire et j’ai aussi souvent constaté que nombre de personnes se contentaient d’une explication rationnelle. Une réponse causaliste semble suffire souvent. Pour d’autres personnes la question concerne le destin. Tel événement prend-il un sens pour le cours de mon destin ? Est-ce un signe ? On rejoint là une notion essentielle des religions monothéistes selon laquelle les voies de notre destinée seraient, en quelque sorte déterminées. Comme si notre destin était signé par Dieu et que nos souffrances pouvaient alors s’inscrire dans cette chaîne de signification. Et l’idée principal du thème de Cyrulnik est que nos souffrances ne sont pas vaines, mais qu’une victoire est toujours possible. Or les souffrances de l’enfant violé n’ont pas de sens ! Rémi, un témoin que je cite souvent, cherche encore, à plus de 50 ans, le sens de ses souffrances d’enfant... Cette quête sans fin l’a cependant conduit à explorer différentes facettes de la violence humaine. Il en a fait œuvre et il y trouve un début de paix mais toujours pas de sens ! L’enfant confronté à la prédation d’un parent ne peut pas, aujourd’hui ou demain, trouver une quelconque signification spirituelle à cette trahison. Que ces drames conduisent les personnes qui les ont subis à devoir concilier des inconciliables, à se poser des questions sans fin sur la finalité du Mal, cela est possible, vrai. Mais de là à trouver des réponses, cela relève du religieux ou du doctrinal et n’est pas de ma compétence.

**La question de la parole

Si le concept de résilience semble se démarquer nettement de la théorie psychanalytique, en ce qui concerne la parole, nous retombons dans un mythe caractéristique de celle-ci. Si la psychothérapie est un travail verbal qui essaie d’apprivoiser les émotions que le trauma soulève, elle ne l’est que pour certaines personnes et encore. Nous vivons dans un bain de paroles et d’images. Nos conceptions sont bien souvent d’une étrange pauvreté : à un problème, une solution ! Et nous ne comprenons pas pourquoi cela ne "marche" pas toujours. Que la parole circule afin de transformer le traumatisme en moteur de la vie psychique relève de l’utopie. Ce ne peut être qu’un support provisoire, qui peut s’avérer dangereux de surcroît car il masque la gigantesque excavation créée par le trauma. Il est étrange que Cyrulnik, qui pourtant évoque souvent la réconciliation du corps et de la psyché, tombe si facilement dans ce dogme de la psychanalyse, plutôt lacanienne.
Parler de son trouble, dire ses souffrances ne devient libérateur que quand se produit un besoin intérieur de synchronisation entre le dedans — l’Inconscient — et le dehors — la Conscience. Cela, un travail assidu sur les rêves et les images intérieures peut nous y aider mais, comme nous l’avons vu plus haut, d’autres voies sont souvent nécessaires pour vaincre les multiples blocages rencontrés suite à ces blessures de l’enfance.
« La bienveillance de l’écoute et l’empathie » ne suffisent pas même si elles sont essentielles. Il faut dire, à la décharge des propagandistes de la résilience, qu’il est étrange d’avoir à rappeler ces conditions essentielles à l’accueil de toute personne : « bienveillance de l’écoute et empathie ». C’est le signe que la psychologie a perdu un élément essentiel de son exercice clinique. Carls Rogers – éminent psychologue américain, a créé une approche psychothérapeutique nommée « approche centrée sur la personne » – est mort ! Là réside un réel problème qui dépasse le cadre de cet article !
 
 
 
 

Des perspectives ?

 
 
Le théorème de la résilience, tel qu’il est exposé par ses défenseurs est incohérent, superficiel et surtout opportuniste. Il relève fort bien d’une théorie du management : performance, efficacité, positivation, anticipation, contrôle… Il ne peut en aucun cas restituer à l’être humain blessé cette mobilité de la curiosité qui le pousserait vers la vie en inventant, chaque fois, de nouvelles formes d’évolution. Il peut s’avérer opérationnel dans un contexte stable, dans une société sécurisée mais ce n’est pas un concept psychologique opérant pour des enfants qui vont connaître de multiples changements durant leur vie, des exilés, des rescapés de conflits militaires, pour des personnes qui devront, outre leur trauma, développer de gros efforts pour vivre dans un milieu qu’ils ne connaissent pas ou bien auquel ils ne peuvent s’abandonner en toute confiance.
Qu’elle se nomme résilience ou impulsion homéostasique, l’entité humaine dispose effectivement d’un formidable pouvoir de cautérisation et de rééquilibrage de ses mécanismes neuraux, physiologiques mais aussi sociaux. La connaissance que nous avons de cette faculté n’est pas nouvelle et il existe des voies modernes de son exploration et de son utilisation à des fins thérapeutiques.
Il en résulte une déduction, la résilience a été une formidable opportunité pour les rationalistes des sciences humaines. Sa mise en évidence constituait une planche de rebond pour ouvrir des voies en dehors de la sacro sainte psychanalyse. Mais il en est découlé plus de questions que de réponses, comme s’il s’agissait d’un objet précieux dont on ne sache que faire. Nous avons vu que la neurologie et la psychologie analytique pouvaient apporter des réponses diversifiées aux questions concernant l’accueil des victimes de traumatismes précoces. Il serait superflu, alors, de s’encombrer d’une notion encore mal située dans le registre sémantiques des théories de la psychologie. Les outils de la thérapie existent et ils sont à partager.
Maintenant, quant à comprendre l’engouement pour cette vedette médiatique qu’est la "Résilience", il ne peut exister de réponse qu’au plan anthropologique. Née de manière opportune dans un contexte de retour au matérialisme et à l’organicisme, elle est devenue au fil du temps un merveilleux bonheur pour les décideurs politiques qui peuvent ainsi profiter de sa découverte pour éviter d’aborder les problèmes posés par les mutations de nos sociétés et les menaces inquiétantes qui pèsent sur nos antiques représentations du monde.


[i] — Cité par Yves-Hiram Haesevoets « La résilience, un concept métaphorique mais, comme nous l’avons vu plus haut, d’autres voies sont souvent nécessaires pour vaincre contemporain », sur le site de Psychorelief, <http://www.psy.be /articles.php ?article=75>. Vérification faite, ce site n’est plus en activité. Ici : <http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=DBU_HAESE_2008_01_0307> on trouvera un résumé du livre de cet auteur. En poursuivant ses recherches le lecteur intéressé trouvera d’autres références actuellement disponibles.
[ii]– — Cyrulnik B. (1991). La naissance du sens, Hachette littérature. Le vilain petit canard, Odile Jacob, 2001 et Parler d’amour au bord du gouffre, Odile Jacob, 2004.
[iii] — Brissiaud P. Y. Surmonter ses blessures. De la maltraitance à la résilience, Retz, Paris, 2002.
[iv] — Cyrulnik (Boris), Le murmure des fantômes, Odile Jacob,2003.
[v] — Je n’ai cité en référence que les articles les plus importants. Pour plus de détails, lire la présentation du concept faite sur ce site par Claudia Samson.
[vi] — Jung, L’âme et la vie, Éd. Buchet Chastel, page.403.
[vii] — Olivier Maurel, sur le site <http://www.alicemiller.com>. La résilience, une notion réconfortante, pas de date d’édition. Olivier Maurel fait référence au titre suivant : Un merveilleux malheur, Odile Jacob, 1999.