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Les esquimaux et les songes

vendredi 14 septembre 2012, par Anzieu (Didier)

On peut rêver qu’on rêve. On peut rêver qu’on interprète son propre rêve. Pourquoi ne pas imaginer une société qui imaginerait qu’elle doit interpréter les rêves de ses membres, en les rapportant naturellement à elle-même ?


Les Esquimaux, l’hiver, se racontent au matin leurs rêves. C’est le meilleur moment de leur journée, avant que celle-ci ne finisse par s’étirer en longueur à force de ne plus rien trouver à faire, ni à se dire, voire même à attendre. Le froid, le vent, l’aridité du sol couvert de glace, la mer gelée, l’interminable nuit polaire interdisent la plupart des activités extérieures. Parfois, quand, à travers le matelas des nuages, s’allume autour de midi un éphémère soleil pâle, une chasse est organisée, prétexte à une sortie collective et à une course rapide plutôt que marque d’une volonté véritable de capturer un gibier terré depuis longtemps ou de surprendre des poissons inexistants par les trous entretenus dans la banquise. Dans l’igloo d’ailleurs ont été entreposées des provisions d’huile, de chairs séchées et de bois suffisantes pour passer la mauvaise saison. A l’intérieur où la lumière est mesurée et l’espace restreint, où l’on évite les heurts et donc les contacts, où l’on est enveloppé par la chaude puanteur des corps entassés, dans une ambiance de touffeur et de remugle, les occupations sont réduites : tannage des peaux, réparation des tentes, confection d’armes, de harpons, d’accessoires pour naviguer. Les grands événements, espérés et redoutés, sont la mort d’un vieillard ou d’un malade, la naissance d’un petit. Nul n’ose toutefois se réjouir, quand ils surviennent, de leur conséquence la plus appréciable, l’accroissement de la ration de viande ou de lait, car un mort ne mange plus et les femmes qui allaitent sont propriété commune des habitants d’une même maison de glace. Personne ne rit ni se met en colère. Parfois les anciens racontent des légendes ou leurs exploits d’autrefois à la chasse ou à la pêche. Parfois on se rend visite d’un igloo à un autre.
Aucun mariage ne peut être célébré pendant cette période. Cette règle est entendue par les intéressés au sens large : dans cette peuplade qui pratique l’été, avec un zèle sans relâche, la prostitution de ses femmes et de ses filles en manière d’accueil aux voisins ou aux étrangers de passage, l’hiver venu aucune union nouvelle, même libre, ne se contracte et les couples établis s’abstiennent de toute intimité charnelle. L’igloo d’ailleurs la permettrait mal. Dans ce spéos nordique en demi-sphère grossièrement taillé dans la glace sont creusées vingt niches individuelles — nombre qui correspond à la somme des doigts des mains et des pieds. Chaque résident s’y installe pour la nuit sur des claies et des peaux de phoques. Aucun rideau ne les dissimule et, de cet observatoire, à la falote et tremblotante lumière de la lampe à huile centrale, on pourrait deviner ce qui se passe dans presque toutes les autres loges, si par extraordinaire il s’y passait quelque chose. Seuls les enfants jusqu’à 4 ans couchent nus, peau contre peau, dans la tiédeur de leur mère et de ces couples légitimes et troubles montent parfois des gémissements étouffés dont il est difficile de dire s’ils ponctuent des cauchemars ou des caresses. Toutefois, dès qu’un jeune mâle rêve qu’il couche avec sa mère, il en est séparé, quitte même à être transféré, faute de place, dans un autre igloo. Chez les Esquimaux, il ne viendrait à l’esprit de personne, fût-il un enfant, de cacher aux autres ses propres rêves.
Beaucoup de rêves n’ont pour eux nulle signification. Ceux par exemple, si fréquents, de phoques cernés et détruits, de printemps et de dégel, de forêts et de rivières, de poissons grillés sur un feu de bois, de couchage sous la tente, de canots creusés dans un haut fût, sont considérés comme mécaniques, routiniers et sans valeur. Leur long récit leur est cependant nécessaire comme l’est pour nous, qui disposons de programmes radiodiffusés, le bruit d’une musique de fond dans un logis confortable. Ils les comprennent comme l’expression d’une acti vité prémonitoire de l’esprit et donc dépourvue d’intérêt. Les animaux sauvages, le soleil de minuit, les migrations, tout cela, les Esquimaux le savent, va revenir avec le cycle des saisons et les images qui l’anticipent ne leur apprennent rien.
Les songes retiennent davantage leur attention quand ils se déroulent dans l’igloo, non au-dehors, et qu’ils s’y passent maintenant, pendant cette morte-saison froide. Dans cette civilisation qui ignore la métallurgie, le sable et les miroirs, les rêves d’igloo sont comme des glaces qui renverraient à ces êtres, enfermés pour huit mois par groupes de vingt, le reflet de ce qu’ils sont. S’il est insupportable en effet de n’être rien, tout change du moment qu’on peut s’en faire une vision : le rien, fait image, les aide à devenir quelque chose. Ainsi leur journée sera bonne si, avant le matinal repas commun, pendant que chauffe l’eau où infusent des racines séchées et où s’amollissent des lambeaux gelés de viande, quelqu’un peut dire qu’il a en rêve revécu la journée précédente avec les mêmes occupations, les mêmes incidents, les mêmes bribes de conversations. Un rêve commence de prendre sens s’il répète les actions de la veille. Cela leur prouve que ces activités n’ont pas été accomplies en vain puisque, une fois finies, on en rêve encore.
Pour les Esquimaux, un rêve isolé est comme serait pour nous qui savons lire une phrase séparée de son contexte. L’ensemble des songes d’une nuit dans un même igloo est considéré comme un seul discours tenu par la collectivité à travers chacun de ses membres. La notion de sujet individuel n’est en effet dans cette civilisation ni très assurée ni très admise. Le problème le plus débattu dans leurs discussions matinales est de trouver la séquence selon laquelle la série des rêves individuels doit être disposée pour fournir des renseignements sur l’agencement qu’il conviendrait de donner, l’été revenu, à leur vie collective. Car le rêve éveillé que poursuivent les Esquimaux serait de fonder leur organisation sociale sur leurs propres rêves nocturnes. Un ethnologue qui s’était mis à les haïr après un hivernage chez eux avait appelé cela construire des châteaux en Laponie.
Le caractère aléatoire de beaucoup de ces séquences oniriques rend les Esquimaux malheureux. Par contre, tout regroupement qui s’impose à eux avec évidence les remplit de satisfaction. C’est le cas quand plusieurs habitants de l’igloo se font figurer mutuellement dans les hallucinations de leurs sommeils. Ainsi une jeune fille rêve que son voisin profite de son sommeil pour forcer la porte de son alcôve (dans la réalité, rappelons-le, les vingt loges n’ont ni portes ni tentures) et se glisser sous sa peau de phoque. Elle montre même la trace rouge laissée sur son bras par le brutal contact de l’homme. L’homme de son côté a rêvé qu’il poursuivait un renne femelle et qu’au moment de plonger le couteau dans le cœur de la bête celle-ci s’est transformée en jeune fille. Il a eu alors le plus grand mal pour amortir l’élan de son geste et il a vu avec effroi quelques gouttes de sang couler. La conclusion est claire pour l’auditoire. A la fin du printemps, quand la vie extérieure reprendra, l’homme et la jeune fille deviendront mari et femme. Par ces deux rêves mutuels, ils ont échangé leur consentement et symboliquement effectué la défloration qui les unit désormais devant la tribu. Symboliquement, car il y a longtemps que la jeune fille n’est plus vierge, ayant été prêtée à ses hôtes, l’été, peut-être plus de trente fois depuis qu’elle a eu ses premières règles. Mais jamais encore elle n’a partagé le commerce de l’amour avec un autochtone.
Ces rêves imbriqués sont précieux pour déterminer non seulement les mariages mais la composition des équipes de chasse et de pêche, celle des classes d’adolescents et d’adolescentes pour l’initiation, la rotation des chefs, la répartition des responsabilités religieuses et profanes, le choix de ceux qui aideront les femmes enceintes à accoucher et les vieillards à mourir, pour désigner aussi, en cas de fautes ou d’échecs graves, les juges, les criminels et les bourreaux.
Il est parfois des songes exceptionnels qui plongent la confrérie dans l’émerveillement pour plusieurs jours. Ce sont les rêves individuels dont le contenu est collectif. Ils les appellent des apparitions, car le groupe y apparaît à lui-même comme la réalité fondamentale dont les individus sont seulement ce que nous appellerions des irradiations ou des spectres. Pour une société d’Esquimaux, l’unité n’existe que si un compagnon l’halluciné : la condition est nécessaire et suffisante. Leurs prêtres ont à partir de là établi une théorie des progrès de l’âme : chacun rêve d’abord pour lui-même, puis avec les autres et pour les autres, enfin quelqu’un rêve pour tous et chacun devient ce qu’il n’a jamais cessé d’être, mais dont il est désormais sûr, une partie d’un tout.
L’exemple que je vais rapporter met en scène l’embarcation des chefs, une pirogue plus étroite, plus élancée que les autres, rapide comme la flèche et facilement submersible. A l’entrée de l’automne, avant de construire les igloos, les individus valides de chaque clan procèdent au rituel de l’autorité. Ils montent dans les canots, encerclent la pirogue de leur chef et la secouent de toutes leurs forces jusqu’à ce qu’elle chavire et qu’il glisse dans l’eau glacée. S’il ne réapparaît pas, c’est qu’il ne méritait plus de commander et on lui choisit pour successeur celui que les rêves de l’hiver ont désigné. S’il refait surface, redresse son esquif et remonte à bord, il est prorogé pour un an. C’est de cette barque capitale que rêve un vieillard qui a passé l’âge des responsabilités. Chose étrange, au lieu d’être occupée par le chef qui seul en principe a le droit de s’y tenir, tous les membres mâles de l’igloo s’y entassent, s’y serrent et la font osciller. Chose plus étrange encore, l’embarcation flotte, légère et stable. Dans son rêve, le rêveur réfléchit qu’il est logique qu’elle reste à flot car dès lors que tous les hommes du groupe y sont montés, plus personne ne reste pour, de l’extérieur, la secouer. Le récit s’arrête là et tous les auditeurs hochent la tête en signe d’approbation. Pourquoi les Esquimaux figurent-ils la lutte pour le pouvoir par le geste de secouer la pirogue alors que le reste de l’humanité l’exprime par celui de secouer le cocotier ? Linguistes et mythographes se sont penchés en vain sur ce mystère depuis plusieurs décennies...
Voici un autre exemple. Une jeune mariée rêve du début de l’été, quand la tribu est sortie de son hivernage et qu’elle a planté ses tentes au milieu d’une aire de chasse ou de pêche. La rêveuse revient, dans son rêve, de la grève où elle a nettoyé et découpé de gros poissons pour en mettre à sécher les filets. Le jour tombe. La tribu assemblée regarde le soleil disparaître, puis se disperse dans le brouhaha. La femme en profite pour suivre sous sa tente un homme, qu’elle désigne par son prénom, lequel est porté par plusieurs hommes du clan, mais il y a déjà là beaucoup de monde, elle le perd de vue et sort. Elle accompagne alors un autre homme, qu’elle appelle par son surnom, et ils pénètrent sous un abri plus exigu ; ils se déshabillent, mais au moment où elle va se mettre sur lui (chez les Esquimaux, le mâle prend place sous sa partenaire), elle se retourne et aperçoit l’épouse de son partenaire accroupie par terre pour mieux les regarder. Elle se redresse, s’ajuste, s’enfuit, rencontre un troisième amant possible, un célibataire cette fois dont elle dit le nom de famille, qui l’entraîne sous une troisième tente où ils se croient seuls et commencent à se caresser ; elle ferme les yeux d’ivresse, puis les entrouvre et elle voit devant elle la flamme de deux bougies, c’est la mère de son compagnon qui la dévisage. Elle s’interrompt, se dégage et se hâte au-dehors. Toute la tribu est de nouveau réunie. Le ciel se fait de plus en plus sombre. Elle se cache avec un quatrième partenaire au milieu de la multitude qui ne fait nulle attention à eux. Elle va enfin pouvoir s’accoupler. Déjà, elle a pris dans sa main le sexe de l’homme pour l’introduire en elle. Mais non, son mari lui apparaît comme s’il était venu à sa recherche. Dans son rêve, elle pense : non, je n’y arriverai jamais. Puis, toujours en rêve, elle se dit qu’en tirant les choses du côté de l’adultère elle se donne de son rêve une explication trop égoïste et elle réfléchit qu’au lieu de se complaire dans son seul désir de couple, il lui faut aussi épouser tout le groupe. Elle a fini son rêve et son récit, et chaque auditeur, derechef, de hocher la tête. En de tels moments, ils ont l’impression d’exister collectivement par consentement mutuel.
Personne d’autre que l’auteur d’un rêve ne le commente à haute voix. L’idée d’interpréter les rêves d’autrui n’est jamais venue à un Esquimau. Pour eux, dans ces visions des ténèbres, ce ne sont ni les dieux ni les désirs inconscients qui parlent, c’est la gestation de leur propre société qui s’opère. L’ hiver, ils n’ont pas d’autre vie que rêver. L’été, à supposer qu’ils en fassent encore, ils ne se racontent plus leurs rêves, ils agissent, ils tuent, ils aiment, ils fécondent, ils emmagasinent, ils se disputent, les hommes enlèvent les femmes des autres igloos ou cherchent à changer de tribu, des mariages prévus se défont, des unions inattendues se contractent, le chef est tué non au cours du rite mais à la chasse par un gibier devenu féroce ou par un mauvais coup — accidentel ou intentionnel, la différence n’existe pas dans leur langue —, le territoire prévu pour les quartiers d’été s’avère inhabitable ou déjà occupé, des chalutiers d’autres peuples sont déjà venus piller les bancs de poissons et leurs équipages s’attardent auprès des femmes et des filles qu’on leur a offertes, l’heure des décisions importantes est différée. Bref, leur société ne fonctionne point telle que l’avaient enfantée leurs imaginations hibernales. Chaque année, quand ils plient leurs tentes, après la cérémonie de la pirogue du chef, ils louent leurs dieux d’avoir interrompu l’éternel été qui régnait à l’aube du monde et d’avoir créé, avec le cycle des saisons, ce rude et merveilleux hiver boréal où ils peuvent rêver en groupe d’une société qui ne tiendrait pas compte des réalités extérieures.
 
 

Parution originale, Revue française de psychanalyse, Tome XL – janv.-Févr. 1976.

Avec l’aimable autorisation des éditeurs