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La femme dans les contes de fées

mercredi 9 mars 2005, par Samson (Claudia)

Marie-Louise von Franz a publié de nombreux ouvrages, en particulier sur l’interprétation des contes de fées dont douze ont déjà paru en français. Collaboratrice de Carl Gustav Jung et continuatrice de son œuvre, elle entama cette étude pour répondre à une commande et la poursuivit ensuite sur la base des interprétations jungiennes profondément convaincue que la psychologie des profondeurs indique à la femme le chemin de la connaissance d’elle-même de son être vrai et de ses exigences...

Marie Louise Von Franz

Éd. J. Renard. collection La Fontaine de Pierre, Paris, 2003

Mots-clefs : Femme, conte, Marie-Louise Von Franz, anima, animus, archétype, autonomie, individuation

 

Une étude des représentations féminines dans les contes de fée

Marie-Louise von Franz a publié de nombreux ouvrages, en particulier sur l’interprétation des contes de fées dont douze ont déjà paru en français. Collaboratrice de Carl Gustav Jung et continuatrice de son œuvre, elle entama cette étude pour répondre à une commande et la poursuivit ensuite sur la base des interprétations jungiennes profondément convaincue que la psychologie des profondeurs indique à la femme le chemin de la connaissance d’elle-même de son être vrai et de ses exigences... (p. 15)

Le conte de fée est une création poétique qui puise son inspiration dans la mémoire collective. Cette création est  adaptée et actualisée en fonction du lieu, de la culture et de l’époque dans lesquels elle s’exprime. Si le conte est principalement une forme de distraction il a aussi une fonction psychologique et exprime les processus psychiques de l’inconscient collectif.

L’existence d’un inconscient collectif ayant ses propres symboles, communs à différentes cultures, voire universels, que Carl Gustav Jung a appelé des archétypes, est la découverte majeure du fondateur de la psychologie des profondeurs.

Ainsi les figures féminines des contes de fées expriment certains de ces archétypes, des contenus inconscients qui relèvent du principe féminin.

Un trésor collectif : les archétypes

Directement liés à nos instincts et se manifestant uniquement par des images symboliques, leur origine n’est pas connue mais on les retrouve partout. Ils montrent une connaissance et une sagesse commune à l’ensemble de l’humanité.

Chaque archétype est doué d’une initiative propre et d’une énergie spécifique et ses représentations ne sont pas statiques. Ils travaillent donc différemment en chaque individu. Les archétypes sont des structures nécessaires à la construction de la psyché et si on les attache souvent à des images mythologiques définies il n’en demeure pas moins que leurs représentations sont infiniment variables, seule leur structure fondamentale demeure.

Dès lors que les archétypes représentent une mémoire ancestrale de l’humanité il n’est pas surprenant d’en retrouver les thèmes au sein des mythes, légendes, récits d’aventure, et sous une forme simplifiée dans les contes. L’élan de l’inconscient est à l’origine même du trouble névrotique en ce qu’il tente de pousser l’enfant vers un niveau de conscience supérieur et à construire un complexe du Moi plus solide, cet élan est donc un trait humain général, un archétype qui émane du Soi (p. 49) Que l’archétype soit transposé par le biais du héros ou de l’héroïne du conte de fées ou encore figuré par un objet, qu’il prenne une représentation animale ou végétale, il représente un aspect du Moi qui tend à nous mettre en relation avec notre totalité psychique contribuant ainsi à la construction d’un Moi plus fort, plus élaboré. Les comportements du héros sont alors des indicateurs sur les attitudes à adopter pour tendre à la réalisation de la totalité psychique.

La femme au plan pratique ne dispose d’aucune représentation qui puisse être perçue comme d’une portée collective et corresponde à sa structure émotive et instinctive naturelle ce qui explique l’abstraction des figures féminines des contes de fées. Cependant, malgré la rupture depuis l’histoire du Christianisme qui diabolise la femme pour des raisons politiques, le thème de la Déesse-Mère demeure et s’il était peut-être nécessaire pour notre développement culturel que l’esprit occidental fut amené à éloigner la déesse-mère pendant un certain temps plaçant l’accent sur le développement du pôle masculin de la psyché (p. 63), la restauration des valeurs féminines s’impose aujourd’hui pour faire face à l’ampleur des dégâts causés dans le mondealors qu’œuvre un principe masculin qui en s’exprimant  par la notion d’ordre, de justice et de loi occulte des instincts naturellement sévères, vengeurs.

La place réservée au principe féminin est souvent celle de l’expression de l’indulgence, charité, douceur mais il est impossible de décider arbitrairement comment il convient de maîtriser un dieu (p67). Ceux-ci s’expriment avec leur part de dureté dans les contes, certaines figures féminines nous ramènent aux sources des déesses mythiques, nous désignant ce qui, aujourd’hui, dans la nature féminine relève de ces aspects oubliés, ignorés ou occultés.

Le principe féminin

Pour désigner l’archétype féminin, symbole universel de la femme, Carl Gustav Jung s’est servi du mot latin anima qui signifie âme. Animus en est le complément qui désigne l’archétype masculin, symbole universel de l’homme. Anima et animus sont deux pôles de l’âme, complémentaires et contraires, constituant l’inconscient.

L’anima désigne l’image inconsciente de la femme en général que tout homme porte en lui : « l’idéal féminin ». L’anima désigne aussi la part féminine, c’est-à-dire les caractéristiques habituellement attribuées aux femmes, sensibilité, émotivité, intuition, sentiment qui s’exprime en chaque homme. L’anima est pourvoyeuse d’humeurs. Positive, l’anima développera les dons de l’homme, lui fera idéaliser la femme, le rendra entreprenant. L’anima négative se manifeste chez lui par des difficultés à contrôler sa sensibilité, son émotivité. Il pourra manifester des sautes d’humeur, des tendances aux caprices, se montrer irritable, vindicatif, tyrannique, méfiant. Pour se réaliser de façon équilibrée dans sa totalité, l’homme a besoin de développer son anima, ses qualités féminines et son éros, il devra apprendre à tenir compte des relations individuelles et concrètes et ne pas se perdre dans son monde rationnel. (p. 109)

Le principe masculin

La femme porte en elle un « idéal masculin », une représentation inconsciente des hommes en général. L’animus, pôle masculin  possède certaines des caractéristiques traditionnellement attribuées à l’homme : rationalité, intellectualité, créativité, indépendance, autonomie. L’animus est pourvoyeur d’opinions. Les Jungiens nous disent qu’un animus positif rend la femme créatrice, aimante, inspiratrice, conquérante, qu’il développe en elle le courage, la spiritualité, qu’elle apprend à l’homme à mûrir, le soutient dans ses épreuves, assure sa complémentarité. Une des tâches de la femme est de créer une certaine atmosphère autour d’elle…avoir foi en sa famille et nourrir des espoirs pour elle est l’un des rôles de l’attitude maternelle et invite à y répondre (p. 87)

À l’inverse un animus négatif peut rendre la femme autoritaire, têtue, agressive ou infantile. Marie Louise Von Franz décrit avec détails les diverses formes représentatives de l’animus négatif dans les contes étudiés. Elle insiste également sur les différentes attitudes à adopter lorsque la femme est confrontée aux caprices de l’animus ou signifie les situations desquelles naissent ou se développe un animus négatif. La façon dont les phantasmes inconscients du père affectent ses filles est une évidence quand l’homme qui ne vient à bout de son problème d’anima reporte ses imaginations sur elles (p. 88). Le conte « Neige Blanche et Rose Rouge »(p. 99) nous montrera les pièges tendus par l’animus qui peut  avoir une prise de puissance telle qu’il envahit, la possède totalement tandis que « La jeune fille sans mains » (p. 135) illustrera les difficultés de la femme à faire naître ses dons créateurs. Afin de ne pas se laisser posséder par l’animus la femme devra s’attacher à transformer, cultiver, développer sa justesse intérieure.

Un rapport constant à soi et aux autres

Accepter et comprendre ces réalités psychologiques que sont l’anima et l’animus, c’est être plus conscient de soi et d’une certaine manière se rendre accessible à l’autre. C’est nous accepter pleinement dans nos potentialités et nos capacités et tendre à la réalisation de celles-ci. Étant alors en mesure de cerner ce qui est en nous et peut se projeter sur l’autre nous pouvons mieux percevoir ce qui en lui relève de l’être vrai réel, notre attitude à son égard tendant alors plus à un partenariat, une complémentarité qu’à une attente frustrante de la concrétisation de nos propres désirs par l’autre.

Il faut considérer les interactions de l’anima et de l’animus en tant que représentations inconscientes, comme une part constante dans tous les rapports que nous établissons avec l’autre sexe – homme/femme ; mère /fils ; père/fille – et que lorsque un homme et une femme se choisissent ils auront à établir non seulement des rapports conscients entre eux mais aussi à composer avec leurs anima/us respectifs.  

Ces images inconscientes parce qu’elles déterminent nos attentes et nos  perceptions non seulement de l’autre sexe mais aussi celle que nous avons de nous-mêmes sont fondamentales. Il importe de prendre conscience  de ces deux aspects — pôle féminin et masculin — que nous portons en nous parce qu’ils déterminent une grande part de nos comportements et participent de la construction des stéréotypes homme/femme d’une époque donnée.

Une voie vers l’autonomie : l’individuation

On peut dire que l’inconscient renferme tous les éléments psychiques qui n’atteignent pas ou n’atteindront que plus tard la conscience. Pour se réaliser un individu devra s’engager sur la voie de l’ « individuation » autrement dit vers une personnalité la plus autonome possible et qui tend vers son unité : un processus de formation du conscient qui permet d’intégrer et de transformer les contenus de l’inconscient.

Il y a des choses sur lesquelles on ne peut même pas se questionner soi-même et qu’il faut laisser dans le clair-obscur pour ne pas les violer, les flétrir, les tuer. Comme le papillon dans le cocon, certains aspects secrets de l’âme ne peuvent se développer que dans le sein de l’obscurité... (p. 163)

La première étape de ce processus conduit à faire l’expérience de l’ombre, le côté sombre de soi. C’est la partie de nous que nous refusons de présenter aux autres, qui ne nous semble pas convenable. L’émotion la rend visible. Se confronter à notre ombre c’est prendre conscience de notre nature de manière critique, accepter que ce que nous condamnons chez les autres se trouve aussi en nous.

S’agissant de l’intégration des éléments de l’inconscient il faut garder en mémoire qu’un équilibre se crée et la nécessité d’accepter des passages dépressifs, de se tenir à une distance respectueuse parfois de sa part d’ombre et de lumière. L’acceptation de l’ombre (ou côté sombre des dieux et déesses), part d’ombre dans les mythes, émotions violentes, dépression, souffrance sont des moments nécessaires à l’évolution.

La deuxième étape est la rencontre avec l’anima ou l’animus. Comme l’ombre on peut les rencontrer sous leur forme intérieure, symbolique. Pour la femme concrète acquérir de l’autonomie, c’est acquérir une meilleure connaissance d’elle-même, de sa nature, de ce qui en elle relève du principe masculin et de la façon dont celui-ci tend à prendre possession d’elle, dont il exprime volonté et pouvoir. L’animus sous son aspect positif favorise l’expression des énergies créatives, sous son aspect négatif il incarne un esprit de découragement et de récriminations, débordant, il est destructeur.

La femme, dès qu’elle entre en contact avec l’inconscient est plus directement confrontée à la philosophie de la vie et au problème du mal parce que l’animus est concerné par les idées générales et des concepts. Dès qu’elle entreprend le voyage à l’intérieur d’elle-même elle se trouve face au problème spirituel... (p. 168)

. Il ne faut pas surestimer ni sous-estimer les pouvoirs et les différents aspects de la nature. Relié à la nature, au divin, à l’humanité, l’être humain doit respecter les limites que lui confère sa place ainsi qu’accepter toutes les facettes, les mystères liés à la nature. Cela nécessite de trouver sa propre nature. C’est l’objet de l’étape de l’apparition du principe spirituel sous la forme de « La Grande Mère » pour la femme, figure maternelle souveraine, partie féminine des figures du Soi et du Vieux Sage pour la partie masculine. Il s’agira de dégager ce qui est fondamentalement masculin et féminin et appréhender le caractère unique de sa propre individualité.

La dernière étape conduit à la réunion du conscient et de l’inconscient, l’apparition du Soi comme un point représentant le centre de la totalité psychique. Un équilibre entre la réalité extérieure et la réalité intérieure.

Cela signifie que l’ensemble de ce processus nous conduit à reconnaître ce que nous sommes par nature, en opposition à ce que nous souhaiterions être.

L’une des méthodes de progression sur la voie de l’individuation est l’utilisation des capacités des forces imaginatives, ce que Carl Gustav Jung a appelé : l’imagination active. Tout comme les rêves qui sont considérés comme un passage pour l’inconscient personnel et pour l’inconscient collectif, les capacités de la force imaginative qui provoquent l’apparition d’images et repose sur un abaissement voulu de la conscience le sont aussi. Là, certaines associations s’éveillent en nous que nous ne pourrions pas percevoir au seul moyen de nos perceptions conscientes. Cela fait partie des processus d’individuation d’accepter et de comprendre ces images, cette part de nous, primitive, qui apparaît sous une impulsion émotionnelle. L’intégration du sens véritable peut se faire dès lors que l’on reconnaît que ces images sont le reflet des processus psychiques à l’œuvre sans chercher à les relier à des situations de référence. En laissant vivre l’émotion loin de tout sens critique.

Une union des principes

Si une femme donne place dans sa vie à un animus puissant et affirme sa personnalité de façon créatrice et juste, l’équilibre se fait avec son côté féminin…les énergies masculines et féminines se complètent et s’épousent alors… (p. 266)

Par bien des aspects le principe féminin a été occulté de l’histoire de l’Homme. Les mouvements collectifs ont été nombreux qui participent d’une prise de position plus forte par la femme. Hommes et femmes, dans cette situation nouvelle, ont besoin de repères nouveaux, de pouvoir se repositionner dans un monde intérieur et extérieur de manière harmonieuse. La femme peut, par la voie de l’individuation, en développant sa sagesse intérieure, sa fantaisie et sa souplesse intellectuelle donner de la subtilité à l’animus. Donner de la subtilité à l’animus signifie le rendre capable de trouver une solution adaptée à chaque situation et de savoir ce qui est juste dans tel cas particulier… cette sagesse subtile et juste, ce discernement par rapport aux situations et aux êtres est l’une des qualités les plus précieuses de la femme accomplie. (p. 307)

Connaître sa propre nature, accepter que celle-ci se révèle dans ses merveilles et dans ses horreurs, reconnaître notre capacité à être plus conscient tout en gardant à l’esprit que ces transformations issues de l’inconscient contiennent une grande part de mystère c’est prendre sa place dans le monde mais aussi parmi les autres. Oeuvrer à sa propre individuation est donc un minimum pour participer à la transformation de l’attitude collective.

Mais s’il nous faut reconnaître notre capacité à nous transformer et concevoir ces transformations comme une avancée il faut aussi garder à l’esprit que l’on ne peut le faire seul. Avancer sur la voie de l’individuation nécessite un accompagnement ne serait-ce que parce que travailler sur soi est difficile et long et comporte des risques que l’on ne peut ignorer, le moindre d’entre eux consistant à rester enfermé dans le cercle de ses projections. Un autre risque est révélé par la méthode elle-même qui, utilisée par des individus à la morale douteuse pourrait être employée à des fins élitistes.

Ainsi le livre de Marie-Louise Von Franz, au-delà d’étudier ce que les contes de fées mettent en exergue du principe féminin nous montre que les modèles traditionnels n’ont plus cours et que dès lors qu’il s’agit de susciter de nouvelles formes de féminité chez la femme et un nouvel aspect de l’anima chez l’homme, la nécessité joue en faveur d’une fécondation réciproque du principe masculin et du principe féminin, les deux se trouvant en chacun de nous.

Bibliographie :

Alchimie une introduction au symbolisme et à la psychologie (1981), Éd. La Fontaine de Pierre

Alchimie et imagination active (1979), Éd. Jacqueline Renard

Aurora Consurgens le lever de l’aurore (1966), Éd. La Fontaine de Pierre

C.G. Jung son mythe en notre temps (1975), Éd. Buchet Chastel

C.G. Jung et la voie des profondeurs, Éd. La Fontaine de Pierre

La délivrance dans les contes de fées, Éd. Jacqueline Renard

La légende du Graal (1970), Éd. Albin Michel - collection sciences et symboles

L’Âne d’Or (1978), Éd. La Fontaine de Pierre

La passion de Perpétue un destin de femme entre deux images de Dieu (1949), Éd. Jacqueline Renard

La princesse chatte, Éd. La Fontaine de Pierre

La psychologie de la divination, Éd. Albin Michel - poche

La voie de l’individuation dans les contes de fées (1978), Éd. La Fontaine de Pierre

Les modèles archétypiques dans les contes de fées, Éd. La Fontaine de Pierre

Les mythes de création (1982), Éd. La Fontaine de Pierre

Les rêves et la mort, Éd. Fayard - collection l’espace intérieur

Les visions de Saint Nicolas de Flue (1959), Éd. La Fontaine de Pierre

L’homme et ses symboles, Éd. Robert Laffont

L’interprétation des contes de fées (1978), Éd. Jacqueline Renard

L’ombre et le mal dans les contes de fées (1980), Éd.J acqueline Renard

Matière et psyché, Éd.Albin Michel

Nombre et temps psychologie des profondeurs et physique moderne (1978), Éd. La Fontaine de Pierre.

Psychothérapie, Éd.Dervy

Reflets de l’Âme, Éd.Médicis-Entrelacs

Rêves d’hier et d’aujourd’hui, Éd.Albin Michel - poche / Jacqueline Renard

Sites internet

http://marie-louisevonfranz.com/en/

http://lafontaine.depierre.free.fr/marie_louise_von_franz(30).html

http://www.cgjung.net/mlvf/index.htm

http://www.ygora.net/nav/page_index/contes/presentation_auteurs/marie_louise_von_franz.htm

 

Claudia Samson, Port de Bouc, mars 2005