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Lectures de la rédaction

jeudi 9 octobre 2003, par Webmaître

Quelques lectures faites par nos rédacteurs pour les éditions Lierre & Coudrier.

Sylvia Brinton Perera

Retour vers la déesse

Séveyrat, 1990, 170 pages, 130F.

 

Encore un livre sur le retour des religions matriarcales, des rituels vitalistes ou naturalistes ? On pourrait s’inquiéter du foisonnement des livres sur ce sujet, constatant de surcroît la noria jungienne qui semble se partager l’exclusivité du sujet avec les « théoriciens » du Nouvel Age. Une telle compagnie, dans le paysage culturel français, n’est pas faite pour rafraîchir l’image de C.G. Jung sur lequel on a déjà beaucoup dit. N’est-il pas pour certains un chantre du nazisme ; pour d’autres un des derniers prophètes et pour quelques autres un grand précurseur ? Il est vrai que l’on retrouve dans le nazisme la marque importante d’un néovitalisme qui est déjà évident chez Wagner et qui se retrouve aussi chez les tenants du Nouvel Age. La boucle est alors vite bouclée et l’on aurait tôt fait de dire que la pensée de Jung est à la source des idéalismes modernes. Ceux là même que Alain Renaut épingle (voir plus haut).

On aurait cependant oublié l’essentiel.

La pensée de Jung est fondée sur un travail clinique. Les développement qu’il en donne reposent sur un point de vue comparatiste qui vis à montrer que des images contemporaines peuvent se consteller selon des formes déjà connue par les humains et dans des circonstance spécifiques. Si bien que l’on en arrive à percevoir Jung comme un anthropologue relativiste et non comme une sorte de rêveur fou qui aurait consacré sa vie à la recherche de l’unité perdue, en visant la lointaine Thulé des nordiques.

Sylvia Brinton Perera s’appuie sur cette méthode comparatiste, si connue des psychanalystes jungiens, pour explorer des mythes qui s’épanouirent du temps où la position du féminin dans le champ de l’Histoire n’était pas le même que dans notre culture.

Par suite, c’est un véritable exposé de psychologie féminine qu’il nous est donné de méditer. Psychologie de la création, méditation sur l’évolution de la conscience « fabricante et créatrice », tels sont les thèmes de l’ouvrage.

Préface de Pierre Solié.


 

Nathalie Schweighoffer

j’avais douze ans

Fixot, 1990, 265 pages, 99F.

 

C’est un document exceptionnellement émouvant qui nous est livré par Bernard Fixot . En mars 1989, une jeune femme accepte de témoigner contre son père lors de l’émission de François de Closets, Médiations. A partir de ce moment, comme soutenue par le courage d’avoir vaincu un premier barrage, celui de la confession publique, l’auteur n’aura de cesse de poursuivre son bourreau de ses paroles implacables, accablantes. Le livre apparaît d’emblée au lecteur comme un exorcisme. Écrire devient un acte libérateur, le lecteur devient témoin, Nathalie y puise le sentiment d’exister enfin, après des années de silence terrible.

On revoit les violences sexuelles que son père lui fit subir pendant cinq ans. La mémoire s’efforce d’aller puiser dans la honte jusqu’à la moindre parcelle de sensation, de sentiment. Une petite fille, clouée par la violence d’un pervers, laisse percer son cri. On lui avait tellement reproché de ne pas avoir crié...

L’auteur nous plonge au sein d’une conspiration du silence, ce silence qui pèse sur la vie de quelques « infantes », tel une tenaille.

« Y a du silence dans ma tête, terrible. » Une petite phrase simple, elle tinte comme un carillon, elle résonne comme un gong qui n’aurait pas de considération pour un cœur affolé.

On connaît ça dans les temps de guerre, une sorte de fatalité dans l’absurde, une bouffée de haine vite arrêtée par la lutte effrénée du corps contre l’horreur, pour survivre, pour garder un peu de soi, même au fond de l’abîme.

Tout le livre est tendu contre ce silence qui devient le maître invisible, sorte de potentat terrible, à la loi implacable.

« Le salaud vous enferme dans le silence, dans une prison sans barreaux. Invisible. »

« Mais c’est bizarre, on dirait qu’il n’a pas ouvert la bouche pour parler. » La victime, emmurée est lentement enchaînée dans une prison aux barreaux impalpables. Il n’est plus nécessaire d’ordonner, la petite victime a lentement et soigneusement été préparée pour le sacrifice en l’honneur des refoulements de la bête dissimulée derrière l’habit impeccable du travailleur-acharné-bien-sous-tous rapports. Du berceau à la « machine à laver », une même poigne s’est emparée de la vie de cette petite fille...

Natahalie ne raconte pas sa haine, même si ce qu’elle écrit y fait penser. Elle raconte le silence qui fait irruption dans la vie quand un crime est passé. C’est un silence moite, une présence épaisse et poisseuse, un moment sur lequel il n’y a pas de retour, jamais !

Effectivement, dans le brouhaha de la ville, dans l’indifférence du monde, enfin, un lecteur s’est tu. « Merci d’avoir fait silence en m’écoutant crier » dit-elle en posant sa plume.

Ce livre soulève un problème que le lecteur pressé n’aura pas aperçu. Doit-on passer comme si l’on venait d’assister à un spectacle, horrible certes mais tellement noyé dans la masse des événements quotidiens qu’il ne peut que se trouver banalisé ? Comment de telles abjections sont-elle capables de s’installer dans la vie sans que personne ne réagisse ? Que se passe-t-il au fond de notre culture, au fond de chacun de nous pour qu’un criminel puisse à ce point se sentir protégé par un mur de silence. Comme si, la violence sur l’enfant, pourvu qu’elle se produise dans les coulisses d’une maison, était assurée de l’impunité ? N’y a-t-il pas dans nos sociétés, autour de ces faits, une sorte de conjuration du silence, qui, somme toute, se transforme en complicité passive ?

A.K.

 

 

 

Alice Miller

La connaissance interdite

Aubier, 246 pages, 110F ;

C’est pour ton bien

Aubier, 1989, 320 pages, 110F.

 

« Il n’est pas vrai que le mal, la destruction, la perversion fassent nécessairement partie de l’existence humaine, même si on le répète sans arrêt. » Le mal s’enracine dans le mal, mais son expansion, sa prolifération ne sont pas des phénomènes inéluctables, nous dit Alice Miller.

Le livre dénonce le poids d’une éducation qui brise la volonté de l’enfant pour en faire un être obéissant. Parfois, cette soumission sera conquise sur un terrain de violences sournoises, cachées. Dans ces murs de silence contre lesquels Nathalie(Cf. ci-dessus) a du se battre si longtemps. Selon l’auteur, le principe du mal et de la violence est de se propager sur son propre terrain. C’est à partir de cette démonstration que les psychologues, les juges et les éducateurs pourront adopter des attitudes plus souples envers l’enfant ou le semi-délinquant. plus loin, ce sont les parents qui pourront infléchir une ligne éducative en s’inspirant des paroles de Miss Miller. L’auteur pose un problème dont les manifestations transparaissent dans la cliniques mais dont les racines sont plus profondes. C’est la question de l’ignorance et de l’apathie devant les inconnus de la science qui se pose à nous. C’est une audacieuse perspective qui est offerte à ceux qui seraient tentés par la prise en considération des hypothèses de Miss Miller. En effet, loin du confort et des certitudes morales, c’est encore un fois le silence qui revient interroger le lecteur. Comment sortir du piège des idées reçues, comment libérer les souffrances que notre corps a emmagasinées ? Telles sont les questions que Miss Miller a affronté selon une méthode psychothérapeutique mise au point par un thérapeute suisse. 

Il est étrange que ce soit un rite de confession et de libération/exorcisme qui soit ainsi mis à jour par la clinique moderne. Certes Miss Miller est très marginale dans les milieux de la psy francophone. On connaît la frilosité et la rigidité de ceux-ci. L’aventure est étrange au moment où précisément les idées contemporaines finissent par accepter des conceptions directement issues des cultures fétichistes ou animistes. On connaît les travaux de France Schott sur la danse, ceux de Devereux sur la rencontre entre l’ethnologie et la psychanalyse. Jamais, jusque là un chercheur n’était allé à ce point dans l’introduction d’anciens rituels dans ceux de l’ère moderne. Et c’est à partir de la souffrance muette de l’enfant que Miss Miller nous aide à pénétrer dans un monde que la raison semblait ignorer. C’est aussi à partir d’un problème moral que cette aventure semble déboucher sur une innovation. Le mal est-il incontournable, inéluctable ? L’espèce humaine doit-elle faire le sacrifice d’un espoir de paix ? C’est en plongeant au cœur de notre histoire, en tentant de communiquer avec l’enfant blessé en nous que Miss Miller nous apprend à dépasser ces insurmontables impasses de la logique.

C’est pour ton bien est illustré par trois portraits tragiques, dont celui, inédit de Adolf Hitler que l’on découvrira sous un jour inattendu.

Il est enfin une chose qu’il convient de souligner : l’auteur, clinicienne, n’hésite pas à emprunter le chemin de la morale, celui de la philosophie et de l’éthique pour parler de l’expérience quotidienne des humains. Sérieuse leçon à ceux qui, épris de rigueur, nous tiennent un discours de puritain, déguisé en savant.

 

 

 

Le dieu des femmes

de Jean Noël Vuarnet, 

Éd. L’Herne, Coll. Méandres,12OF

 

Que serait le « dieu des femmes » si son auteur ne pouvait être cité par quelque klossowski entre « la sorcière » de Michelet et Ernest Hello, ou entre le caviar et le Dom Pérignon...

« Sous le manteau bleu de la vierge, elles sont déshabillées, tenaillées, morcelées : massacres d’innocentes. Le dictionnaire exhibe leurs visages révulsés, leurs seins laiteux : corps morcelés dont le morceau fait signe ».

D’où sortent ces extatiques martyres folles de Dieu, dont nous parle Jean Noël Vuarnet,si ce n’est de quelque pénis monstrueux aux difformités congénitales historiques.

« ...Tout enfant, ON les cherchait dans le Larousse. : leurs mains arrachées, leurs membres coupés, leurs têtes tranchées... Agnès voilée par l’ange et violée par le bourreau, les seins tendus d’Agathe, offerts sur un plateau. Au bout d’une tenaille, la dent d’Appolline, vierges farouches promenées nues dans la ville, conduites au lupanar, déflorées, flagellées, arrosées d’urine et de plomb avant d’être livrées aux fauves, sauvages victimes. »

« ...Tout enfant, ON les cherchait dans le Larousse... », un ON qui tombe à pic pour l’auteur de ces lignes qui croit sans doute ainsi se laver les mains d’une prédilection personnelle précoce assez difforme.

Ce « dieu des femmes » dévoilé par Jean Noël Vuarnet, en dehors de l’incontournable légitimité accordée à certains intellectuels par d’autres intellectuels fait penser à de la littérature pornographique pour sado-maso qui n’en assumerait pas la totale crudité, mais préfèrerait s’en remettre à quelque démesure historiquement démontrable.
Et pourtant un petit rien fait capoter l’édifice, un petit rien qui est aussi ce « plus » auquel tout praticien de l’écriture ne résiste pas : le style !
le style : folle tentation de laisser son empreinte dans le courant d’une pensée contemporaine si peu soucieuse au fond de savoir d’où elle vient, surtout dans ses recherches de légitimité historique. Le style, qui révèle les méandres (1) individuels et ce dieu personnel auquel il se voue sans se l’avouer. Car le style de Vuarnet est incontestablement beau (profession oblige quand on enseigne l’esthétique !!!). L’analyse de ces expériences qu’il met sous l’étiquette « d’états théopathiques », est brillante comme peut l’être le style de certains gymnastes dans leurs exercices à la barre. Mais ça ne suffit pas, ou ça devient trop, car parfois l’écriture se met au service de zones hautement toxiques de l’inconscient.

Le stéthoscope universitaire ne diagnostique pas vraiment l’origine de ces états, ni ne parvient à une réelle compréhension du phénomène, en dehors des spéculations habituelles autour du « père ».
Dans cette spirituelle qu’il voit « affranchie de l’athlétisme du supplice » ou cette Louise du Néant qui adresse des lettres « à ses entraîneurs spirituels », l’auteur ne révèle-t-il pas tout simplement la vocation cachée d’un chroniqueur sportif ?!

Ce « dieu des femmes » est une nostalgie d’homme pour une déesse toujours prête à la colossale impuissance d’une défonce collective.

Triste spectacle que ces femmes écartelées surtout comme prétexte à une oeuvre littéraire, encore plus lorsque celle-ci s’achète une « conduite » sous un nom de collection (« méandres »), désamorçant ainsi les éventuelles critiques. Sous la mise en scène de l’auteur, les martyres « spirituelles » ressemblent à des pouliches gagneuses se laissant inséminer par quelque idée de dieu provenant d’on ne sait où. On y voit des « athlètes » se dopant au supplice pour être « affranchies » plus vite du joug de la compétition devant les mener au-delà d’elles-mêmes, c’est à dire à Dieu.

Mais quel dieu a donc besoin « d’entraîneurs spirituels » ?! Ce dieu-là est-il vraiment le « dieu des femmes » ?!




Les saisons de l’âme

L’analyse jungienne par les contes de fées

de Marie-Claire Dolghin, Ed. Séveyrat, 13OF

 

Curieuse dénivellation que de passer de la lecture du « dieu des femmes » à celle des « saisons de l’âme ». Après la suffocation ressentie en traversant les régions hautement toxiques de l’histoire, évoquées par Jean-Noël Vuarnet, on ne peut qu’accueillir d’un « ouf » ce retour à la nature... d’une culture qui sait compter jusqu’à quatre pour retrouver le chemin de nos saisons.
On y salue respectueusement cette volonté humaine qui tente (comme le souligne Claude Métra dans la préface du livre) de « donner un sens à son usage quotidien du vivant », plutôt que d’ambitionner quelque lointaine victoire « athlétique ».Ce livre a également le mérite de n’être pas né pour lui-même comme certaine littérature décorative, mais d’être un condensé de conférences tenues par l’auteur entre novembre 84 et juillet 85. Lors de ces conférences, Marie-Claire Dolghin devait sensibiliser un public non averti à la psychologie analytique jungienne.
Elle a donc choisi une expérience vitale commune à tous les êtres humains (pour ceux en tout cas vivant en régions tempérées), comme support illustratif. Elle a poussé le souci de l’authenticité en suivant la chronologie du déroulement des conférences, collant ainsi à l’actualité telle qu’elle s’est présentée à sa propre expérience.

De l’automne à l’été, elle fait pénétrer le lecteur dans chacune des saisons par un escalier à trois marches : en évoquant d’abord les sentiments qu’elle inspire, les traditions nées autour ainsi que les mythes susceptibles d’y être rattachés. Par cette démarche, elle applique et illustre la méthode jungienne dite d’amplification.
Du plus immédiatement identifiable au niveau du vécu individuel au plus lointain, c’est à dire en traversant l’espace socio-culturel et le temps, elle tente d’atteindre ce très ancien et obsessionnel désir commun à toutes les techniques de « connaissance de soi » : la reconnexion de l’âme humaine avec l’âme du monde.

Vis à vis de la méthode (jungienne) dont elle s’inspire, l’automne lui fournit une coïncidence analogique dont elle a su tirer profit. Cette lumière automnale qui semble, selon ses propres termes, « jeter un dernier éclat venant du sol », lui permet de resituer les « pères » de la psychanalyse et de la psychologie ; les apports de Freud et de Jung y symbolisent les moissons engrangées par leurs successeurs. Ces derniers, dont elle se revendique du nombre, deviennent les cultivateurs qui remettent la terre en travail pour une nouvelle récolte.
Ainsi, toute personne souhaitant creuser les mêmes sillons, trouvera dans les lignes de ce livre quelque engrais susceptible d’aider sa croissance ?!




La race des samouraïs

de l’idéal chevaleresque au Japon moderne,

de François Caragnon, Ed. Dervy-livres, Coll. « les guides de la tradition », 135F.

 

Le Japon, pays-gourou de chefs d’entreprises du monde entier a trouvé un nouvel adepte. François Caragnon est consultant en marketing et directeur de l’entreprise qu’il a créée à la fin de ses études à « sciences-po ».

« La race des samouraïs », c’est trois cents pages de compilations économiques, sociologiques, psycho-sociologiques, historiques... s’il n’était le fruit d’un travail élaboré dans le cadre d’une thèse universitaire, cet ouvrage aurait tout de l’encyclopédie.
Le matériau en est carré, dense, masculin ; saga d’une civilisation qui ne lésine pas sur les moyens de son identité, en s’attribuant une origine divine exclusive. Pour exemple, cette citation choisie en introduction à « la fabuleuse énigme » : « le grand Japon est le pays des dieux. L’ancêtre, aux origines, en fonda le principe, et la Déesse du Soleil daigna le transmettre à sa longue lignée. Notre pays, seul, est semblable chose. Il n’y a rien de pareil dans les pays étrangers. C’est pourquoi on l’appelle le pays des dieux ».
Au Japon du XXe siècle, devenu le pays des experts-ès-contrefaçons, on ne demandera pas de certificat d’authenticité, il serait capable d’en produire un !
Aujourd’hui troisième puissance économique mondiale, moins de cinquante ans après la bombe atomique, on ne peut nier l’alliance avec quelque Force supra-humaine, fut-elle divine ou d’ailleurs. S’agit-il de ce lointain « idéal chevaleresque » de « moines-guerriers », dont « l’éthique de l’efficace » est devenue la version modernisée, ou les résidus d’une alliance à la fois moins lointaine et plus humaine, mais peut-être plus difficile à revendiquer ?!

Il est bon de noter que la parution de ce quatrième titre dans la collection « les guides de la tradition », récemment lancée par les éditions Dervy, y est quelque peu illégitime, suffisamment en tout cas pour que le directeur de la collection se sente obligé d’en justifier la présence. L’un des buts revendiqués par cette collection est en effet de retrouver « les sources les plus authentiques des traditions occidentales... »

Dans ses propos liminaires, Jacques d’Arès (1) déplore la quasi absence de tradition occidentale ; ou plutôt une dégénérescence et déperdition ayant progressivement mené l’occident à un présent échevelé et quelque peu vagabond dans ses orientations. Alors qu’à l’autre bout du monde, toujours selon les propos de Jacques d’Arès, « une nation microscopique (2) par rapport à l’ensemble des pays occidentaux semble réaliser un véritable miracle... ».

Voir le Japon à travers le regard d’un chef d’entreprise français, c’est permettre un diagnostic inquiétant de l’entreprise et de l’économie occidentales. Assurément malades de leur identité, elles semblent faire une sorte de transfert, en allant chercher aux antipodes de leurs propres racines la raison d’être qui semble leur faire défaut. Je me permets de mettre en parallèle à ce « syndrome-nippon », l’orientation prise ces dernières années par l’actualité quotidienne du patronat français. Celui-ci et de manière parfaitement officielle a multiplié des modules de formations pour « former les cadres au hors-cadre ». Sous cette bannière très évocatrice, des conférences, séminaires, ateliers, utilisent toutes sortes de techniques, allant des outils de la sorcellerie au saut en parachute ou à l’élastique (du haut d’un pont) en passant par la « marche sur des braises » ou le zen (3).
On ne peut que noter le fait. Mais en l’absence de spiritualité à la base (à l’inverse de la tradition « mystico-guerrière » du Japon), ces pratiques font penser à des greffes artificielles susceptibles de rejets ou d’effets secondaires imprévisibles. Par ailleurs, et en cela l’ouvrage de François Caragnon permet de faire émerger des questions « post-hypnotiques », ce pays, comme d’ailleurs chaque nation, a sa propre pathologie nationale à gérer. Il est possible d’identifier cette pathologie à travers certains chapitres, comme celui intitulé « huis-clos et psychose de l’assiégé » (p. 47).

L’auteur aborde également les « relations humaines » en évoquant « le sens du groupe », les « devoirs et obligations morales », « l’organisation verticale », « le respect de l’autre » ou encore « la nation-famille et la fierté nationale », mais l’individu n’y est jamais mentionné autrement qu’en « individu-masse ». Rien n’est dit sur les rêves secrets et l’univers intime du japonais, à tel point que l’individu finit par n’apparaître que comme une inexistence consentie, inféodée, à cette fameuse « nation-famille ».
L’ambition voilée de tout chef d’entreprise occidental serait-elle une société où chaque enfant naîtrait pour la joie d’occuper « un emploi à vie » (« l’emploi à vie » est présenté comme la base du système économique nippon, le contrat de travail décrit comme un « pacte autant moral que juridique », p. 154). Dans cet « emploi à vie », doit-on voir une subtilité de « la maîtrise des métamorphose » ?!.

Ces perpétuelles apologies font penser à des photos truquées. Visiblement, une recherche bien plus fondamentale est à faire autour du « syndrome nippon » émergeant depuis quelques années dans la psyché des responsables d’entreprises occidentales. Leurs ouvrages, commentaires et analyses concernant ce pays ressemblent beaucoup plus à un état hypnotique qu’à un état de conscience lucide.

(1) historien des religions, écrivain, rédacteur en chef de la revue Atlantis.

(2) 3400 îles pour 370.000 km (à peine les deux tiers de la France), 120. millions d’hommes – 320 hts au km2 avec des pointes de 4000 –, une population ayant triplé en cent ans et des ressources naturelles pratiquement inexistantes.
(3) Voir « liaisons sociales » N°45 du moins de janvier 9O, article paru sous forme de dossier « développement personnel : vers la maîtrise de soi ».
L’Express du 10 février 89 a également consacré un dossier à ce phénomène, sous le titre « les cadres deviennent-ils fous ? ».

 

 

 

Les ruses de la communication

L’euthanasie des sages,

de Henri-Pierre Jeudy, Ed. Plon, 85F.

 

Réflexion critique d’un philosophe (enseignant qu collège de philosophie), spécialiste de la « ville », qui vient rebondir à contrario de l’approche jungienne illustrée par Marie-Claire Dolghin dans ses « saisons de l’âme ».

Sur la base d’une étude de la communication, il voit à travers la « réhabilitation du mythe » un nouveau leurre (parmi d’autres) qu’il fait entrer dans la catégorie des « ruses de l’interprétation. »
Il dresse d’abord une liste des symptômes de « la contamination du sens » ; dans deux chapitres intéressants, il pratique une incision sans ménagement de « l’intimité portée disparue » et de « l’autodestruction de l’espace public ».
Dans sa dimension de diagnostic il vient en quelque sorte étayer la démarche des entrepreneurs occidentaux, aujourd’hui tournés comme un seul homme vers le Japon à la recherche du sens perdu dans leur propre vécu de l’entreprise (voir précédente note de lecture sur « la race des samouraïs »).
En revanche, dans sa dimension thérapeutique et quant aux anti-dotes susceptibles d’être appliqués à la « contamination virale » pas de solution ; ni même la suggestion faite à d’autres chercheurs de « prendre le relais ».

Il s’agit donc d’un ouvrage-constat, un diagnostic fermé. C’est une réflexion redondante créant un simple écho à cette rumeur généralisée contre laquelle l’auteur se porte partie-civile. En ce sens (!), « les ruses de la communication » se fait l’instrument de sa propre démonstration. Peut-être y a t il un sens plus profond dans le choix du sous-titre de l’ouvrage : « l’euthanasie des sages » ?! La contamination du sens dans la communication n’aurait-elle pas pour origine (entre autres raisons) le maintien sous perfusion d’une catégorie de sages-universitaires maniant l’arbitraire d’une réflexion-sous-bulle, corollaire des maux sociaux qu’elle met sur la sellette sans jamais engager d’actions de guérison.

Car peut-on suivre l’auteur dans sa conclusion :
« la contamination du sens ouvre un espace vierge en dépit du brouillage des interprétations, elle est la violence cosmique qui excède les scènes des échanges humains dans le rythme viral des images qui aspire et le sujet et la valeur. »

En dehors de l’aspect circonvolutoire de la pensée, évoquant la course du « grand huit » à la foire du trône, une telle formulation laisse transparaître un « après moi le déluge » ou un « inch’allah » sans grande vertu curative.

 

 

Dominique Janicaud

L’Ombre de cette pensée

Jérôme Millon, 1990, 192 p., 170 F

 

Ou comment réhabiliter Heidegger pour laisser croire que l’engagement suivi par certains intellectuels français est vierge de toute tâche nazillonne.