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Aspects du drame contemporain

Une lecture de C. G. Jung

jeudi 9 octobre 2003, par Webmaître

Première parution dans la Revue Psyché, décembre 1948. Cette revue a été créée par Maryse Choisy et a connu les signatures de quelques grands noms de la psychanalyse avant l’aventure lacanienne. Elle est encore largement ignorée par les « historiens » contemporains de la psychanalyse. Quand on sait que cette revue était ouverte aux courants multiples des sciences humaines, on comprend pourquoi les talibans de la psychanalyse en occulte la richesse.

Compte rendu du livre de C.G Jung

Première parution in Revue Psyché, décembre 1948

 

Juliette Boutonier

 

C. G. Jung : Aspects du drame contemporain, 
préface et traduction de R. Cahen - Salabelle. (Librairie de l’université Georg et C., Genève, 
Éditions de la colonne Vendôme, Paris, 1948).

Voici le second ouvrage de Jung dont nous devons la traduction à son élève M. Cahen-Salabelle qui s’est donné la tâche de faire connaître la pensée de Jung aux lecteurs de langues française. Le traducteur, dans la préface, nous annonce trois autres ouvrages importants traitant des problèmes de clinique, de pédagogie, et de psychiatrie, mais il a intercalé dans ce plan de publication ces « aspects du drames contemporain » en raison de leur valeur d’actualité. En effet quand la maison brûle, on doit penser à éteindre l’incendie avant de se préoccuper de l’hygiène du logement. Mais sans doute aussi les critiques qui ont été faites de l’attitude de JUNG pendant la guerre ont-elles paru à cet auteur dignes de provoquer une réponse et une justification dont ce livre est le résultat.

L’ouvrage est composé essentiellement de trois articles dont le premier « Wotan », qui n’est pas ignoré des lecteurs de Psyché, avait été publié en 1936, le second en 1926, le troisième en 1945. Cet ordre non chronologique a une valeur logique, car le premier article donne une explication de l’Allemagne nazie par le réveil de l’archétype Wotan, le second situe la Suisse – et en particulier la Suisse allemande – par rapport à l’Allemagne, à l’occasion d’un jugement assez désobligeant de Keyserling sur l’homme suisse, (dans « Analyse spectrale de l’Europe »), la troisième (« Après la catastrophe »)évoque la situation psychologique de l’Allemagne, publiquement convaincue d’avoir été l’auteur des abominations qui se sont accomplies dans les camps de concentration et dans les prisons pendant la guerre. Tout le peuple allemand doit se sentir accablé par un sentiment de culpabilité collective auquel il ne peut pas échapper en invoquant son ignorance ou son refus d’un régime qu’il a engendré. Il vaut mieux pour tout Allemand s’avouer coupable, cette attitude est la seule psychologiquement susceptible de ne pas aggraver le Mal. Mais de quoi est-il coupable et est-il seul coupable ? En réalité c’est le monde dit civilisé tout entier qui est coupable avec lui.

L’Allemagne fait partie de l’Europe, et aux yeux d’un Hindou par exemple, les atrocités allemande sont européennes, tout comme nous confondons dans le même bloc tous les peuple de l’Inde. Cette vérité est encore plus sensible pour un suisse allemand, élevé dans le respect de la culture germanique et conscient des liens qui l’unissent à son « arrière pays spirituel » (p. 219), bien que l’évolution de la Suisse ait abouti à en faire une nation qui s’oppose trait pour trait à la nation allemande : limitée à un petit nombre d’hommes, attachée à son sol, méfiante à l’égard des idées nouvelles, décidée à chercher dans ses propres et rares ressources ses moyens d’existence au lieu des chercher chez d’autres peuples (bien entendu nous exprimons ici les idées de JUNG). 

La Suisse est aux antipodes d’un peuple suggestible et toujours prêt à se laisser séduire par ce qu’il croit être le progrès, intuitif, « assoiffé d’infini » comme la Faust de Goethe, « si essentiellement allemand ». Mais si profondément que diffèrent la psychologie du peuple allemand et du peuple suisse, ils n’en sont pas moins plus proches l’un de l’autre que de certains peuples européens, et l’on comprend que le drame allemand ait pu toucher Jung de très prés. Il s’agit selon lui d’une psychopathie collective qui menace à notre époque tous les groupes humains trop étendus et à tendance totalitaire, au sein desquels les êtres perdent leurs instincts de conservation pour chercher uniquement leur salut dans d’autres hommes auxquels ils se fient aveuglément au nom de ces quelconques systèmes en « isme », qui, dit Jung, ont remplacé les anciens dieux dont ainsi les noms riment maintenant tous ensemble. Cette maladie psychique menace toutes les vastes collectivités où l’homme a perdu de vue le réel au profit du social. Alors il attend tout de l’état ou du groupe et perd tout ce qui, psychologiquement, peut faire de lui une personne, il ne s’aperçoit même plus qu’il est esclave. Et le groupe accomplira, sans en avoir conscience, les pires atrocités.

Si l’Allemagne nous a ainsi fourni une démonstration exemplaire des catastrophes qui guettent les sociétés humaines, nous aurions donc bien tort de croire que sa catastrophe n’est pas la nôtre. D’autres que Jung, et qui n’étaient pas psychiatres, ont signalé le danger de « l’univers concentrationnaire » qui paraît bien plus un produit du monde moderne qu’un monstruosité étrangère à l’homme. Mais est-il tellement sûr que la bombe d’Hiroshima ne pèse pas autant sur le destin des peuples dits civilisés que les fours crématoires et les chambres à gaz d’Auschwitz et d’ailleurs ?

« Le feu qui s’est déchaîné en Allemagne doit sa naissance à certaines conditions psychiques qui se retrouvent partout. À proprement parler d’ailleurs le signal n’a pas été donné par l’embrasement allemand, mais par le déchaînement de l’énergie atomique, qui met dans la main de l’homme le moyen d’une auto-destruction radicale » (p. 232).

Quel est donc le remède ? Jung se défend de l’apporter sous la forme de quelque chose en « isme », puisque c’est là notre mal. Nous ne pouvons pour le moment rien de plus que nous surveiller nous-mêmes en tant qu’individus pour échapper à la psychose collective, et ce n’est pas si facile. Nous devons aussi garder le plus possible un contact culturel avec les êtres et les groupes qui nous paraissent atteints d’une psychopathie puisque le seul remède contre « le terrible danger qu’est l’agglomération en masse » est la culture. (p. 219).

Notre impuissance à changer le destin des groupes ne doit en aucun cas être une excuse pour abandonner le contrôle de nous-mêmes. Et quand nous lisons la dernière phrase du livre : « il est vraiment temps que l’humanité songe aux choses essentielles et entre autres qu’elle soumette la question d’être ou de n’être pas à une discussion approfondie ; car ce qui maintenant menace reléguera dans l’ombre la catastrophe européenne tel un fugace prélude » , rappelons-nous qu’une antique sagesse nous a transmis la légende du juste sauvé seul du déluge et suffisant pour sauver l’humanité.

Juliette Boutonier – tous droits réservés.