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Pérou, la vie quotidienne dans la vallée du Mantaro

Présentation et situation

jeudi 8 novembre 2001, par Aliaga (Francisco)

Ce récit est un témoignage porté sur la vie des Indiens de la Vallée du Mantaro – Pérou – par un des leurs, qui souhaite vous décrire son pays le plus fidèlement possible. Je vais donc m’efforcer de rapporter, à grands traits, la vie familiale des Indiens et d’évoquer la société dans laquelle ils évoluent.

Ce récit est un témoignage porté sur la vie des Indiens de la Vallée du Mantaro par un des leurs, qui souhaite vous décrire son pays le plus fidèlement possible. Je vais donc m’efforcer de rapporter, à grands traits, la vie familiale des Indiens et d’évoquer la société dans laquelle ils évoluent.

Afin de ne pas risquer une dispersion préjudiciable à la clarté de l’exposé, j’ai préféré concentrer mes efforts sur l’évocation de l’Indien au sein du milieu qui reste le plus authentiquement indien : la communauté andine. L’attention toute particulière que j’ai portée à la vie de la famille indienne tient au fait qu’elle constitue la cellule de base de la communauté et que c’est elle qui joue le rôle principal en ce qui concerne la transmission et le maintien des modes de vie et de pensée traditionnels. Dans le contexte relativement protégé de la communauté, elle continue d’avoir une fonction éducative primordiale.

Certes, l’Indien ne se rencontre pas exclusivement au sein de la communauté. Il peut être également péon ou mineur, on le trouve dans les agglomérations urbaines, dans les haciendas. Bien que, dans son comportement, il réagisse souvent de la même façon que celui qui vit dans une communauté, son intégration à un système de production qui le place dans une étroite dépendance et la précarité de son statut économique amoindrissent la vitalité des manifestations de la culture à laquelle il appartient. Remarquons en outre que fréquemment l’Indien ouvrier ou péon vit en déraciné, séparé de sa famille qu’il a quittée pour mieux l’aider en lui envoyant la majeure partie de l’argent que lui procure un maigre salaire. Rendu alors vulnérable par l’isolement et les pressions dont il est l’objet, on s’explique qu’il cède parfois à la tentation d’abus de coca ou d’alcool.

Il s’en faut de beaucoup que toutes les communautés vivent dans une aisance même modeste et se sentent libérées des pressions exercées par le monde métis ou créole. Néanmoins, la conscience plus ou moins intuitive d’appartenir à un groupe social dont la culture perd toute sa valeur dans le contexte où elle est née renforce ici le sens d’une dignité exaltée par la pratique traditionnelle du respect de l’autre. Il est clair, cependant, qu’une certaine prospérité économique engendrera souvent chez l’indigène une aisance dans les attitudes et dans les paroles qui révèlent l’orgueil d’être ce qu’il est. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir avec quelle autorité les Huankas de la Vallée du Mantaro revendiquent leur identité et vivent en toute plénitude leurs coutumes et leur folklore.

En suivant les étapes de la vie de l’individu huanka de la gestation et de la naissance à la mort en passant par l’adolescence et l’âge adulte, nous connaîtrons peu à peu les coutumes, croyances et rites des indigènes. Sans doute ne prétendons-nous pas affirmer que toutes les familles aient strictement le même mode de vie dans toute la Vallée, et le lecteur comprendra que certaines nuances, issues de la géographie ou du statut économique, introduisent à cet égard quelques variantes. Néanmoins, je pense que certains traits caractéristiques permettent d’identifier la personnalité de l’habitant de la Vallée. La coexistence des familles au sein de la communauté, les liens qui les unissent, la vie de quartier, supposent une intimité qui renforce cette identité caractéristique. Les habitants de la Vallée ont pu assimiler les changements qui ont affecté le monde qui les entoure grâce aux capacités d’organisation des communautés indigènes. Elles ont fortement marqué le caractère huanka, malgré certaines contradictions qui ont existé autrefois et qui existent toujours.

Tradition et acculturation extérieure

L’habitant de la Vallée a su conserver un sage équilibre entre le maintien des traditions et une évolution nécessaire conditionnée par un processus d’acculturation extérieure.

C’ est précisément dans la mesure où les institutions communales tendent à évoluer que la famille indigène paraît devoir assumer le rôle capital de la conservation des traditions. Afin de mieux cerner ces traditions, on commencera par situer les Indiens huankas tels qu’ils évoluent au sein de la famille, dans la communauté, et le village.

La Vallée du Mantaro est située dans la Sierra Centrale du Pérou, dans le département de Junín, à 3 250 m au-dessus du niveau de la mer et à 313 km de la capitale de la république, Lima. Elle est divisée en trois provinces : Jauja, Concepción et Huancayo qui est la capitale du département. Elle couvre environ 180 000 ha et est fortement peuplée (411 040 habitants d’après le cens de 1973).[1]

Elle est entourée par les chaînes orientale et occidentale de la Cordillère des Andes. Le fleuve principal, le Mantaro, la traverse du nord au sud et la divise en deux zones, rive gauche et rive droite. Il reçoit trois affluents importants : le Concepción, le Cunas et le Canipaco.

Le climat est sec et tempéré. La moyenne des températures est de 11°, dans la journée, le maximum se situant autour de 23° et le minimum autour de 7°. La nuit, la température est fraîche et même froide, en hiver. Les pluies commencent en novembre et cessent en avril. A quelques heures d’automobile en direction de la forêt, on trouvera un climat chaud et tropical. Les habitants de la Vallée sont très dynamiques du point de vue commercial : les ressources essentielles proviennent de l’agriculture et de l’artisanat.

Cependant, la petite industrie a de plus en plus d’importance. Mais, malgré l’évolution due aux influences extérieures, l’organisation ancestrale survit. Ainsi, au niveau politique, les divisions administratives officielles sont, pour l’État, la province, le district et le quartier. Mais pour les indigènes, les institutions d’origine précolombienne (Ayllu et Marka = communauté) ont plus d’efficacité et de présence dans la vie quotidienne ; du point de vue économique, les travaux communaux ont un caractère obligatoire, et cette forme de travail est appelée minga ou minka. Toute la communauté est concernée par la minga et toute la communauté en bénéficie. Dans le cadre de la minga sont effectués des travaux d’intérêt général, tels que la construction des routes, des canaux d’irrigation, de l’école, le nettoyage des canaux, etc. Il existe également un système de réciprocité de services entre familles et amis qui n’a qu’un caractère d’obligation morale, I’ayni — et qui fonctionne lors des semailles, des récoltes, des mariages, pour la construction d’une maison.

Minga et ayni restent très vivaces. Un des exemples les plus admirables de l’efficacité de la minga est la création de l’Université du Centre en 1959. La population de la Vallée, lasse du centralisme exercé à tous égards par la capitale et en particulier de l’émigration des enfants à Lima pour y poursuivre leurs études, décida d’y remédier. Les communautés de la Vallée réunirent de l’argent pour ouvrir et faire fonctionner l’Université du Centre. Ultérieurement elle fut nationalisée et reçut le nom d’« Université Nationale du Centre ». Cet exemple fut suivi par d’autres départements du pays, tels que Huacho, Cerro de Pasco, Huánuco. La décentralisation privée de l’enseignement universitaire s’est même étendue au département de Lima.

Malgré la proximité de Lima et les échanges intenses pratiqués avec d’autres départements, grâce aux voies de communication qui relient Huancayo au reste du pays, le département de Junin est celui qui, après celui de Cuzco, compte le plus de communautés reconnues officiellement avec 320 communautés.

L’adaptation nécessaire à un rythme conditionné par la société de consommation a pu s’amorcer sans trop de problèmes grâce à la personnalité du cholo huanka qui a fait de la Vallée du Mantaro une des zones les plus prospères du Pérou. Cependant, les techniques de travail restent encore rudimentaires du fait du morcellement de la propriété foncière privée et de l’important investissement qu’exige la mécanisation. En ce qui concerne l’artisanat, les habitants de la Vallée sont groupés par spécialités. Bien que, dans chaque village, des travaux d’artisanat variés soient exécutés pour consommation personnelle (il en est ainsi pour les dentelles de toutes sortes, pour les jupons, les llicllas, les différents types de chapeaux,...) cette fabrication familiale a aujourd’hui tendance à disparaître.

Dans certains domaines, notamment pour la petite industrie et l’équipement, les communautés ont formé des coopératives de production. Certaines ont acheté leur groupe électrogène pour fournir en énergie électrique leur communauté et les communautés voisines. Ainsi, la communauté de Muquiyauyo pourvoit en électricité la capitale de la province, Jauja. Les communautés ont commencé à installer l’eau et les égouts ; elles ont organisé la majeure partie des transports entre districts et départements.

Dans son milieu social, le paysan huanka est joyeux, franc, fier, sans complexe. Il offre son amitié sans réserve et le démontre lorsqu’il reçoit des amis. Il est volontiers cérémonieux et il est très respectueux d’autrui. Avec les étrangers, il essaie de se comporter en accord avec le milieu où il se trouve, en gardant une attitude réservée et digne. Un tel comportement est caractéristique de la personnalité chola.

Le monde indigène a donc grandement évolué et ce jusque dans son milieu le plus authentique, la communauté, dont les institutions sont à présent fort éloignées de ce qu’elles étaient du temps de l’empire incaïque. En effet, la possession et l’usufruit collectifs des terres laissent de plus en plus leur place à présent à la propriété privée, mais toujours persiste la conscience d’appartenir à une même collectivité affrontant des problèmes communs dans un grand souci d’aide mutuelle. Pour résoudre ces problèmes, chaque communauté vit selon un régime qui lui est propre, et avec des coutumes et des institutions souvent très variables.

 

Amenés tout d’abord à envisager quelques aspects du monde indien et de la vie communautaire dont les règles ont une influence décisive sur celle de l’indigène et de la famille indienne, nous verrons ultérieurement, en étudiant l’exemple particulier de la Vallée du Mantaro, comment peuvent évoluer les coutumes indiennes sans disparaître dans un contexte économique plus ouvert et plus dynamique.



[1]Documento de estadísticas de la Región del Centro Huancayo, Perú, 1973, Ordecentro INP, p. 50.