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L’étendue du mal

jeudi 16 mars 2006, par Martine Burger

Comment sortir d’un silence, difficile d’y songer, l’idée qu’au delà de la famille, dans le pays, elle pourrait revivre ce terrible éclatement la terrifie.
Elle a eu aussitôt conscience du mal, ce n’était pas juste. Petite môme de 9 ans qui ose refuser, s’opposer moralement à son père.

En apparence, on peut croire qu’elle n’a pas la place la plus difficile à assumer dans sa famille. Pourtant...


D’ailleurs au départ, il ne s’agit pas de place mais plutôt du rôle qu’on a voulu un jour lui faire jouer. Pourquoi ne l’a-t-elle pas joué, plus précisément, pourquoi a-t-elle réussi à le stopper rapidement ?


Alors que ses sœurs... C’est flou, ses sœurs n’ont pas su, n’ont pas pu ? Les sœurs ont dû subir, un temps sans doute long... des années ? Qu’est-ce qui amène ce flou ? Difficile d’en parler, de se souvenir...


Mais, elle, il l’a touché 2 fois et elle l’a envoyé promener. Dégoûtée. Elle a eu aussitôt conscience du mal, ce n’était pas juste. Petite môme de 9 ans qui ose refuser, s’opposer moralement à son père. Pendant ce temps, et avant, et après, les autres subissent régulièrement les assauts du père.


Mais, elle, ne le saura que bien plus tard... Silence, chacun subit ou se rebelle, mais en silence, dans un petit coin honteux. Il divise et règne.


Aujourd’hui, les trois sœurs sont grandes, elles ont quitté la maison et fondé leur foyer. Les « choses » ont été dites et le père a même fait une psychothérapie.


Mais ça n’a suffit à personne ! La petite qui a beaucoup subi, a aujourd’hui décidé de ne plus amener ses propres enfants voir son propre père. Elle le considère trop dangereux et ne veut pas prendre de risque pour ses petits. La mère qui a choisi, quand la vérité a explosée, de rester au coté de son mari, voit sa famille disloquée.


Et elle, elle ne parvient pas très bien à fonder sa famille. Aime-t-elle son compagnon ? Probablement mais elle n’en est jamais sûre, elle passe beaucoup de temps en son for intérieur et aussi au dehors à remettre en question sa vie de couple. Sexualité souillée, entachée, difficile chemin du désir et de l’abandon.


Elle est nostalgique à jamais d’une famille qui n’existe plus, des Noëls partagés, tous ensemble. Elle voudrait toujours pouvoir aimer son père ! Et tente de ne plus conseiller sa mère qui assume mal ses choix. Elle le considère cependant comme un malade dangereux et elle sait que sa mère s’accroche à l’enfance, au mensonge, infantilisme qu’elle juge déplacé.


Elle s’est tue longtemps, le silence comme une nappe d’huile se propage au delà des faits. Refuser l’humiliation ne lui a pas épargnée d’être humiliée, profondément.


Sortir du silence, c’est découvrir une colère noire accumulée, un refus hostile de l’injustice, avec bien sûr, une propension à attirer des situations injustes. Et aussi ce désir effréné d’être aimée, reconnue.


En apparence, un traumatisme plus léger que celui des sœurs qui ont subi durant des années ? Impossible de le savoir. Mais la petite sœur aujourd’hui a pris une position radicale, difficile à tenir, et pour l’instant, elle, qui était terrorisée par la posture de sa sœur, la voit aujourd’hui devenir plus vivante...


Elle pense qu’une de ses copines d’enfance a aussi subi les assauts du même, son père. Elle ne l’a pas revue, elle a changé de région, elles n’en ont jamais parlé. Comment sortir d’un silence, difficile d’y songer, l’idée qu’au delà de la famille, dans le pays, elle pourrait revivre ce terrible éclatement la terrifie.