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La mort interdite

jeudi 16 mars 2006, par Martine Burger

Il y a des grands-mères qui donnent envie d’être tout proche d’elles... Elle en faisait partie.


Cette grand-mère là, même quand je ne la connaissais pas, quand je la voyais sur son vélo dans les rues du village, ou bien à pieds, au plein milieu de la rue, avec ses copines et son cabas, partir aux commissions, je ne pouvais pas faire autrement que de l’aimer, enfin, elle me donnait envie de lui parler, de la connaître, même si toujours pressée comme la fille moderne que j’étais, je n’ai jamais fait autre chose que de lui adresser des grands sourires derrière le pare brise sale de mon vieux bolide.


C’est seulement après que j’ai regretté... Cette putain de vie moderne qui nous oblige à toujours galoper même si l’on n’a pas autant que ça à faire ! C’est comme un tourbillon qui vous tourne autour et à un moment donné, vous n’y faites pas gaffe, vous ne vous croyez pas vulnérable, vous pensez que toute cette précipitation débile n’a aucun sens et que vous avez suffisamment de recul pour rester au dehors, et à ce moment précis elle vous pénètre et rejaillit cette fois de l’intérieur de vous-même, vous pressant dans cette ronde de l’enfer.


Enfin, c’était le métier qui voulait ça. Foutu métier.


Finalement quand je l’ai connue, c’était déjà tard, la fin de sa vie, le dernier virage avant de trépasser. On nous a appelées pour les soins et le premier jour j’ai tout de suite compris qu’elle baissait les bras : elle ne voulait pas survivre à son attaque, c’était clair même si malheureusement elle ne parlait plus. C’est là que j’ai regretté qu’on n’ait pas rigolé ensemble, qu’elle ne m’ait pas raconté toutes les histoires du temps passé.


Elle ne parlait plus mais il y avait toujours son regard, ces yeux tout noirs qui quelques jours avant seulement, étaient encore si rieurs, si vifs. Saleté d’attaque, saleté de maladie ! Elle avait fait son choix, c’était simple, il n’y avait plus qu’à accompagner ses derniers jours, ses dernières heures. Hier encore si pleine de vie, si indépendante... Elle ne pouvait pas supporter la brutale dégringolade... Tout simple ! Mais son corps lui était encore vigoureux. Une attaque ! Ce n’est comme une maladie qui vous dégrade lentement. Tout simple, mais chez les professionnels, y a toujours plus ou moins, selon les cas, la sale manie de vouloir de bien faire son travail : et faire son travail au mieux, c’est selon...mais ça peut aller jusqu’à devenir sourd et aveugle... Allons, allons, faut se lever ma petite dame, faut essayer de faire pipi au pot sinon les muscles vont fondre et les articulations s’enraidir et alors là... je vous dis pas la suite, un petit effort ma petite madame, c’est dur pour tous les malades, on vous louera un fauteuil roulant et on vous amènera tous les jours devant la baie vitrée pour contempler le grand cerisier, regardez, elles sont déjà rouges, bientôt noires... même si vous pouvez plus en manger, vous verrez vos arrières-petits-enfants grimper, escalader, rester perché des heures durant à bâfrer et à dégringoler ensuite, presto direction WC, d’ avoir trop goinfrer. C’est joyeux, les mômes à regarder.


Mais non elle s’en foutait des cerises maintenant, et même les petits ... c’était déjà loin tout ça. D’ailleurs elle n’a jamais voulu essayer de se lever et personne n’a beaucoup insisté, ça se voyait bien ! Et les uns derrière les autres, tout le monde s’est résigné, à entendre sa volonté. Sa fille, elle, n’a eu aucun mal, et sa petite fille non plus, elles l’aimaient tant la grand-mère, il n’y avait qu’à l’écouter.


Les résistances de la petite société que l’on formait sont tombées plutôt vite. Elle pouvait partir, on était là tous avec elle, on lui parlerait, on la toucherait...


On lui parlait, on la touchait... Je me souviens de notre émotion lorsqu’elle bougeait les paupières pour répondre à mes questions, je lui racontais des histoires de vieux à Paris, qu’elle avait quitté, il y a au moins 40 ans, d’un Paris invisible... des vieux qui un beau jour n’étaient plus descendu de leur sixième sans ascenseur et vivaient là, reclus, les jambes défaillantes, dans de minuscules appartements seulement visités par les fantômes du passé, l’infirmière et l’auxiliaire de vie... et sa fille me racontait sa vie, leur vie, le temps passé et elle hochait des cils pour dire qu’elle était d’accord, que sa fille disait bien tout ça. C’était quelques petits instants volés au reste du temps. Un temps tout plat et immobile qui apportait sans bruit la désépérance. Ces petits moments bénis, il n’y en eut bientôt presque plus, il n’y en a presque pas eu d’ailleurs. Non, surtout, elle fermait les yeux comme pour essayer de partir, ne plus nous entendre, mourir enfin.


Mais la mort ne venait pas.


Malgré les massages et les bons soins, les fesses et les talons ont commencé à creuser. Au début c’est rien qu’une égratignure, on met un peu de rouge et voilà. Mais ça a commencé à creuser vraiment, ça repoussait à peine un peu qu’aussitôt ça recreusait davantage, et si elle ne partait pas, bien sûr, on le mettait sur le compte de sa vigueur, un corps si robuste seulement quelques semaines avant. Mais elle ne mangeait plus et ses chairs très vite ont fondu. Et sa fille se posait des questions, mais pourquoi, bon dieu ! qu’est-ce qu’on a fait ? Pourquoi une si lente agonie ? Une si brave femme, elle n’a pas mérité ça, même la fille qui ne croyait pas en Dieu lui adressait ainsi sa colère. Les chairs creusaient toujours davantage et le temps s’étirait immobile, plus pesant encore dans la chaleur caniculaire. Les enfants et les oiseaux avaient depuis longtemps achevé de manger les dernières cerises, les orages d’août tardaient à venir et les odeurs pestilentielles ne quittaient plus la chambre malgré les fenêtres ouvertes, les bombes parfumées, les essences de fleurs... Chaque jour, nous devions découper, dans ses fesses et ses talons, les chairs mortes à l’odeur de charogne et bourrer l’espace vide de nombreuses compresses, et chaque jour les trous se faisaient plus large, jusqu’à ce que l’os apparaisse. Et la grand-mère sombrait peu à peu dans l’inconscience. Tout cela devenait si difficile, de plus en plus difficile à tolérer et chacun devait puiser profondément dans son courage. Parfois je demandais, mais y a-t- quelque chose qui l’empêche de partir ? Est-elle en paix avec tout le monde, quelques affaires qui ne seraient pas terminées, pas réglées ? Non, tout va bien, elle a tout son monde autour d’elle, tout le monde aime Mamie et ça semblait, en effet, tellement évident. N’aurait-elle pas un souci caché, quelque secret bien gardé ? N’en avez-vous jamais eu, même une vague impression ?


Non, non répondait sa fille, je vis avec elle depuis toujours, je le saurais. Je le saurais.


...Ô Mamie, s’il te plaît, dis-nous, Mamie, s’il te plaît, dis-nous ce qui te retient ici bas, Ô Mamie s’il te plaît, dis-nous, Mamie, je t’en prie ce qui te cloue parmi nous...


Et cette question s’insinuait en moi comme une litanie, mais en silence désormais, en mon for intérieur car sa fille était catégorique, il n’y avait rien, c’était une femme simple à la vie simple, et elle avait fait son choix.


Tous d’accord, nous avons commencé la morphine car elle souffrait la pauvre vieille maintenant si affaiblie. On sait que parfois sur un être affaibli, la morphine précipite les derniers instants.


Mais elle ne partait toujours pas.


Maintenant sa fille s’affolait, jusqu’où tout cela ira-t-il ? il fallait se boucher le nez pour tenir dans cette puanteur et chaque jour les interminables séances de découpage nous retournaient l’estomac comme un gant de toilette. La petite fille s’interrogeait et toutes les deux, vaillamment, se consacraient à l’aïeule chérie.


Mais elle était toujours là, de plus en plus lointaine, inconsciente maintenant depuis tant de jours, de semaines... Les mois même se comptaient au pluriel. Je profitais lorsque sa fille s’éloignait pour préparer la cuvette d’eau tiède, de murmurer la litanie à son oreille.


Quand je sortais de la chambre, tout le reste famille était réuni dans le grand salon au volet clos, et dans la pénombre tout le monde me regardait, attendant l’annonce enfin de la nouvelle.


Un dimanche soir pourtant... la petite fille m’aidait aux soins et nous profitions de l’absence de la fille pour nous interroger encore sur le mystère de cette trop longue agonie, et soudain elle me dit, je crois que j’ai compris : elle attend son fils... mon oncle ! Je ne comprenais pas, je venais de croiser l’oncle dans la pièce voisine, y avait -il un oncle naturel, inconnu ? Non, non ! me dit-elle, celui- là mais il n’entre jamais dans cette pièce, ça lui fait peur de la voir comme ça... Il veut garder l’image de sa mère, comme avant.


Je lui ai proposé de faire une demande à l’oncle : elle l’attend pour lui dire adieu. Elle a hésité, troublée, son oncle... Elle n’était pas proche de lui et puis dans cette famille, ça ne se faisait pas, on ne parlait pas, et encore moins de ces choses là, il ne voudrait jamais. Qu’avait-elle à perdre d’essayer ? Elle s’est décidée tout d’un coup. Mais l’oncle a refusé. Trop dur pour lui. Elle est venue dire la réponse au chevet de la grand-mère, s’adressant à la grand-mère inconsciente dans une phrase où elle me parlait.


Et la litanie a repris jusqu’au volant du vieux bolide, jusqu’au chevet des autres patients et je crois bien que la petite fille et moi, nous murmurions à l’unisson.


...Vas-y Mamie, il ne viendra pas, ne t’attarde pas, il ne peut pas, pars en paix, il est à coté, vas-y Mamie ne reste pas, au revoir et que Dieu te garde... chère Mamie, ne tarde plus... vas...


Quand je suis revenue pour le dernier passage avant la nuit, deux heures plus tard, le médecin sortait de la maison, la grand-mère venait de rendre l’âme.

Messages

  • Il y a la lâcheté du fils qui -sous prétexte de fignoler une image- a refusé l’ultime et nécessaire geste d’amour.

    Il y a le refus social -tamisé ici par des présences aimantes- de regarder le mourant comme quelqu’un qui doit mourir et non comme un corps qu’il faut faire survivre.

    Merci d’avoir écrit ce texte.