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La danse et l’espace de l’image - 2

Image, mouvement et imaginaire

jeudi 23 mars 2006, par Hélène Massé-Bouneau

« Un bûcheron du Nord canadien qui rimaillait à la morte saison avait un jour dit à mon ami Jacques Meunier « La poésie, c’est quand un mot en rencontre un autre pour la première fois ». Lorsqu’une chose rencontre le mot pour la dire - et souvent ces fiançailles se font attendre longtemps -, c’est aussi de la poésie, et lorsqu’une image trouve enfin la phrase qui l’aime et qui l’habille, c’est encore de la poésie. » [1]


« L’image au sens où nous l’entendons est un réseau de sensations chargé d’affects, figuration complexe d’une instance profonde de l’individu. » [2]


L’imaginaire, composante de la psyché, se constitue comme « réalité psychique objective. Cette forme de vie qui s’étale, s’exprime et vit en tous lieux, en dépit des restrictions de sens imposées par une réalité physique objective ». [3]


À partir des informations captées à l’aide de nos cinq sens, commence l’aventure de l’entrée dans l’image... L’odorat, le toucher, la vue, l’ouïe et le goût sont les cinq officiants-guides essentiels qui nous permettent d’entrer en contact avec le monde qui nous entoure et avec des zones inconnues ou déjà quelque peu familières de notre monde intérieur.


L’exemple le plus immédiat nous est donné par des situations toutes simples de la vie quotidienne. Je goûte un plat et me voilà transportée d’un coup, des années en arrière, dans le souvenir très précis d’une rencontre particulière ; toute l’ambiance du lieu me revient à la mémoire, avec ses odeurs, ses émotions, la disposition de la pièce et des amis qui m’entourent... Ce n’est pas une photo sur papier glacé, tout est “ comme si j’y étais ”... Le goût de ce plat a réactivé une mémoire tissée d’affects, d’émotions, de sentiments... mais il se peut aussi que je sois transportée dans un lieu que je ne connais absolument pas dans ma réalité physique, paysage peuplé de créatures étrangères, et qui pourtant s’impose instantanément à cause de l’aigre-doux ressenti par mon palais... ! Nous avons tous vécu de tels moments. La plupart du temps, ils n’affleurent à la conscience que lorsqu’ils sont suffisamment forts pour passer la barrière de notre inattention. En réalité, ce réseau souterrain fonctionne constamment et influence toute notre vie consciente. Je peux aussi m’amuser à percevoir le son de l’aigre-doux, son toucher, sa vue etc. et me promener des heures durant dans ce dédale de tableaux qui se créent par emboîtements successifs, au fur et à mesure... De la même façon que procèderait un film, passant d’un travelling à une série de plans de plus en plus rapprochés, puis à un plan subjectif ou à un flash-back... C’est de notre imaginaire qu’il s’agit.


Lorsque nous sommes en contact avec toute cette “ vie des profondeurs ”, nous pouvons nous ouvrir à en communiquer des éléments aux autres. Elle nous caractérise de manière sensible et pointue, car le même plat dégusté par un voisin lui évoquera tout autre chose !


« L’imagination se désigne comme une activité directe, immédiate, unitaire. C’est la faculté où l’être psychique a le plus d’unité et surtout où il tient vraiment le principe de son unité. » [4]


Cela semble aller dans le sens de cette observation de noyaux, de centres qui animent l’entité humaine et qui donnent des qualités et une énergie spécifiques aux événements et faits concrets de la vie d’une personne. Ces qualités sont accessibles à différents niveaux d’expression et notamment au travers des rêves et des images. « L’hypothèse d’un complexe central à la source de différentes manifestations concrètes et saisissables par la conscience nous a conduit à émettre l’hypothèse de l’existence de niveaux de manifestation de l’action de ce complexe. Un même noyau psychique profond se matérialise selon différents degrés de densité. Les zones de manifestation, corporelles, événementielles, émotives, psychiques, etc. ont entre elles des liens qualitatifs qui proviennent de cette origine en commun. Elles ont la même parenté, ce noyau interne. » [5]


Le travail sur les images offre donc à la conscience d’entrer en contact avec le réseau des forces intérieures et inconscientes pour les laisser agir et enrichir la vie concrète.


Cela demande d’affiner une sensibilité et une écoute des sensations, émotions, affects, sentiments qui nous sont propres. Dans ce monde, nous procédons comme dans notre réalité extérieure, par comparaisons et métaphores. Lorsque nous nous trouvons face à l’inconnu, nous nous repérons toujours par rapport à ce qui nous est connu. C’est aussi par analogies et comparaisons que nous pouvons transmettre les propriétés et les qualités de ce qui est présent pour nous, d’où l’importance des nuances...


Ainsi, au travers d’un cheminement avec les images et dans les mouvements qui s’enclenchent, l’on peut percevoir des « rapports de similitude » : « Si Champollion réussit à déchiffrer les hiéroglyphes égyptiens c’est bien parce qu’il procéda par rapports de contiguïté et de similitude. Une image, un glyphe isolé peut prendre une certaine valeur. A proximité d’un autre, le rapport qui s’établit créant une autre structure, la signification change. Les images intérieures, celles qui se créent spontanément et parviennent à notre conscience, évoluent selon cette identité et ces rapports de similitude. Bien plus, ce ne sont pas uniquement des rapports de formes qui existent, mais des relations impliquant l’ensemble des sens. La forme concerne la vision. Or, l’image se servant de tous les organes des sens, mettra en jeu la totalité de l’interface entre l’entité humaine et l’extérieur. Une image peut fort bien ne pas avoir de forme mais une odeur, cette dernière mettra alors en jeu un ensemble d’images qui auront avec elle un rapport de similitude. » [6]


L’œuvre littéraire ou poétique est friande de cette “ langue des images ”, et lorsque nous l’entendons résonner en profondeur, elle nous inspire des liens et nous bouleverse.


J’aime la manière dont Bachelard dans son « enquête sur les songes et les poèmes », nous transmet sa passion de l’imagination... il étudie les images littéraires et ce faisant nous montre comment la langue du poète s’appuie immédiatement sur les images, leurs déploiements et leur exploration ; cette langue communique directement avec nos images personnelles en éveillant échos et vibrations que nous pouvons capter pour les laisser se déployer à leur tour, elle communique instantanément avec notre âme...


« Un vrai poète ne se satisfait pas de cette imagination évasive. Il veut que l’imagination soit un voyage. Chaque poète nous doit donc son invitation au voyage. Par cette invitation, nous recevons, en notre être intime, une douce poussée, la poussée qui nous ébranle, qui met en marche la rêverie salutaire, la rêverie vraiment dynamique. Si l’image initiale est bien choisie, elle se révèle comme une impulsion à un rêve poétique bien défini, à une vie imaginaire qui aura de véritables lois d’images successives, un véritable sens vital. Les images mises en séries par l’invitation au voyage prendront dans leur ordre bien choisi, dans les cas que nous étudierons longuement en cet ouvrage, un mouvement de l’imagination. Ce mouvement ne sera pas une simple métaphore. Nous l’éprouverons effectivement en nous-mêmes, le plus souvent comme un allègement, comme une aisance à imaginer des images annexes, comme une ardeur à poursuivre le rêve enchanteur. Un beau poème est un opium ou un alcool. C’est un aliment nervin. Il doit produire en nous une induction dynamique. »


« Ainsi le caractère sacrifié par une psychologie de l’imagination qui ne s’occupe que de la constitution des images est un caractère essentiel, évident, connu de tous : c’est la mobilité des images. Il y a opposition - dans le règne de l’imagination comme dans tant d’autres domaines - entre la constitution et la mobilité. (...) l’imagination, pour une psychologie complète, est, avant tout, un type de mobilité spirituelle, le type de la mobilité spirituelle la plus grande, la plus vive, la plus vivante. Il faut donc ajouter systématiquement à l’étude d’une image particulière l’étude de sa mobilité, de sa fécondité, de sa vie. » [7]


« (...) La critique littéraire oublie la grande leçon de Novalis : ‘La poésie est l’art du dynamisme psychique’. » [8]


De fait, lorsque l’image agit le mouvement naît, repérable au travers du remugle des émotions. Par mouvement, il faut comprendre ce déroulement qui du point d’entrée dans l’image, et quel que soit son déclencheur, nous entraîne jusqu’à un point de sortie ; son temps est variable, de quelques secondes à plusieurs heures, jours... Peut-être plus, car parfois l’image poursuit son chemin et notre conscience, qui la retrouve de loin en loin, se sent compagne autant qu’accompagnée.


« Dans cette vue, les images ne seraient plus de simples métaphores, elles ne se présenteraient pas simplement pour suppléer aux insuffisances du langage conceptuel. Les images de la vie feraient corps avec la vie même. On ne pourrait mieux connaître la vie que dans la production de ses images. L’imagination serait alors un domaine d’élection pour la méditation de la vie. D’un seul mot, on peut d’ailleurs corriger ce qui semble excessif dans ce paradoxe ; il suffit en effet de dire que toute méditation de la vie est une méditation de la vie psychique. Alors tout est immédiatement clair : c’est la poussée du psychisme qui a la continuité de la durée. La vie se contente d’osciller. Elle oscille entre le besoin et la satisfaction du besoin. Et s’il faut maintenant montrer comment le psychisme dure, il suffira de se confier à l’intuition imaginante. » [9]


« L’Imagothérapie (créée par Illel. Kieser el Baz), est un ensemble constitué de techniques thérapeutiques, d’outils d’évolution ou d’épanouissement de la personne et d’exercices spirituels au sens où M. Foucault l’entendait dans les derniers temps de sa vie, comme « souci de soi ». Ce corpus s’articule sur la conjonction de la psychanalyse, des techniques d’image telles que l’école française de psychologie en a produites et sur des éléments de médecine traditionnelle chinoise. » [10]


L’Imagothérapie n’a pas de visée curative en soi. Le terme thérapie est employé à dessein dans son sens étymologique, celui de médiateur, de passeur... L’image est créatrice de liens, le thérapeute - il peut être enseignant, infirmier ou chef d’entreprise...! — permet qu’une personne se relie à une intériorité ou fasse des liens entre différents aspects de sa vie.


L’Imagothérapie trouve ses sources dans différentes techniques et traditions ; techniques de visualisation pratiquées dans certaines formes de yoga, traditions médicales et exercices spirituels du Maghreb, du soufisme, de la Chine. Elle s’est appuyée sur des développements de la méthode du Rêve Éveillé Dirigé de R. Desoille... dont elle se distingue du fait que dans le RED, il s’agit surtout d’une ‘conduite imagée’. Des images inductrices sont proposées, éventuellement offertes dans un ordre qui vise à une ascension. Dans l’Imagothérapie, il s’agit de partir de sensations réelles, présentes dans le moment, extérieures ou plus internes ; puis on laisse l’image surgir de la personne elle-même, on repère ce surgissement et l’on accompagne le mouvement qui est impulsé dans la dynamique de l’image par un travail d’orientation.


L’espace de l’image est alors traité comme tout espace de notre réalité physique objective : quel type de sol, qu’y a-t-il à droite, à gauche, en haut, devant moi, derrière moi ? Quelles sont les qualités de cet espace ?


« La conscience, organe d’orientation, utilise certaines fonctions pour s’orienter dans l’espace extérieur, dans son ambiance. (Elle a en outre à charge l’orientation dans l’espace intérieur ; nous y reviendrons.) Dans l’espace extérieur figurent des objets qui sont manifestement différents de nous-mêmes. Pour percevoir ce monde d’objets et pour nous orienter en lui, nous utilisons surtout les impressions sensorielles. Je ne parlerai pas dans ce qui suit des impressions sensorielles prises une à une ; je les réunis sous la rubrique de ‘la sensation’ qui les englobe toutes.


La sensation nous indique, par exemple, si l’espace dans lequel nous nous trouvons est vide ou s’il y figure quelque objet, si celui-ci est à l’état de repos ou s’il se meut. La sensation, en tant que fonction psychique, est par essence irrationnelle. Pourquoi ? Vous allez le comprendre. Si vous désirez percevoir une sensation de façon aussi spontanée et pure que possible, vous devez faire abstraction de toute attente relative à ce que vous allez percevoir ; car, en toute généralité, cette attente nuirait déjà à la sensation à venir. Si vous désirez éprouver une sensation et seulement une sensation, vous devez exclure tout ce qui est susceptible d’en perturber la perception. Vous devez être tout yeux et toutes oreilles, mais vous ne devez rien faire, ni tolérer la moindre immixtion : gardez-vous, par exemple, de réfléchir à l’origine de l’excitation sensorielle. Vous ne devez rien en savoir, sinon votre perception serait d’avance sophistiquée, défigurée, voire réprimée. Lorsque, par exemple, un spectacle captive votre attention, vous en oubliez d’écouter et inversement. La sensation, pour être pure et vive, ne doit inclure aucun jugement, ni être influencée ou dirigée ; elle doit être irrationnelle. » [11]


La tension, qui, dans notre vie en général, provoque une mise en mouvement, provient d’un manque ou d’un besoin, et de temps à autre cela se manifeste à la suite d’événements graves (accidents, maladies...). La dynamique qui en résulte, nous propulse vers un pôle opposé, dont nous ne savons pas exactement ce qu’il est, mais qui néanmoins nous attire. C’est un principe vital dans la nature entière : la plante sort de terre et s’élance vers la lumière... L’animal sort de sa tanière pour satisfaire sa faim, sa soif, ou trouver l’herbe qui va le purger. L’homme est mû par les mêmes besoins... Avec quelques aspirations supplémentaires dues à sa conscience, aux sentiments qui l’agitent et le confrontent à ses pairs, à sa recherche morale et spirituelle (ce mot pouvant recouvrir des acceptions diverses selon les orientations de chacun) !


Nous touchons ici à la notion essentielle de polarité et de mise en dialectique, propre aussi bien à la médecine chinoise, qu’à la psychologie des profondeurs de Jung, deux cadres conceptuels fondamentaux et combinés de l’Imagothérapie. « Ainsi que toute énergie procède de pôles contraires, l’âme possède aussi sa polarité intérieure en tant que présupposition inaliénable de sa vitalité, comme Héraclite l’a déjà reconnu. Théoriquement aussi bien que pratiquement, cette polarité est inhérente à tout ce qui vit. Face à cette puissante condition se tient l’unité fragile du moi qui ne s’est formée que progressivement au cours des millénaires, et seulement avec l’aide d’innombrables mesures de protection. Que l’élaboration d’un moi en toute généralité ait été possible paraît provenir du fait que tous les opposés tendent réciproquement à s’équilibrer. Cela a lieu dans le processus énergétique, qui commence par la tension entre le chaud et le froid, entre le haut et le bas, etc. » [12]


Ainsi la recherche d’une certaine clarté ne peut s’opérer sans aller voir du côté du sombre et de la noirceur, du côté de ce qui nous répugne et nous dégoûte ou nous dérange... Dans l’exploration des images, nous avons à favoriser l’émergence des polarités et la plongée dans ces lieux rébarbatifs, qui nous effrayent, mais sans les juger ou les interpréter... Nous sommes souvent surpris des transformations qui s’y opèrent et des liens qui s’effectuent ensuite dans notre vie de tous les jours, bien que cela s’étale sur des temps dont nous n’avons pas la maîtrise...!


L’harmonie n’est donc pas une quête dans le sens d’un état paisible et dégagé de toute tension ou conflit, mais dans l’esprit défini par la tradition chinoise d’un équilibre interne de forces complémentaires, elles-mêmes en harmonie avec le milieu environnant.


La roue des cinq mouvements, dans la médecine chinoise, est un outil de repérage (et de diagnostic s’il y a lieu) très fiable, qui traduit des rapports de similitude dans la dynamique des cycles de tous les ensembles vivants : êtres humains, végétaux, animaux. De la transformation et de la renaissance à la germination de la fin de l’hiver, de la naissance au printemps, de l’épanouissement à l’été, du déclin à l’automne, de la mort au début de l’hiver...


Le même cycle naturel est à l’œuvre, si simple de prime abord, si complexe lorsqu’on en ouvre la porte pour découvrir les associations et les différents plans qu’il met en jeu. Idées, croyances, comportements d’un groupe, sentiments, événements, somatisations, vie psychique... Chaque manifestation de l’énergie vitale peut être classée en relation avec un des mouvements. « Par exemple : l’Hiver peut représenter des comportements de retrait, de préparation, de méditation et d’introversion. Chaque mouvement représente donc une somme d’humeurs et d’émotions. » [13] Au printemps correspond l’élément bois, l’organe foie, la couleur verte, l’acide, le sens de la vue, la fonction d’assimilation, l’Est... ; à l’été correspond l’élément feu, l’organe cœur, la couleur rouge, l’amer, le sens du goût, la fonction d’expression... ; la terre, intersaison, correspond au changement, au principe régulateur, au centre, etc.


Des lois régissent les influences et les engendrements entre les mouvements, et, malgré cette présentation succincte, on peut se rendre compte de toutes les implications, imbrications et interrelations que cela suppose.


Cette roue « permet d’évaluer où se trouve un individu à l’intérieur d’un cycle et de percevoir comment la situation va se développer ». [14] La représentation occidentale de ce cycle, l’abaque des cinq mouvements, est certes réductrice de la pensée chinoise extrêmement minutieuse ; mais elle nous donne accès à une compréhension des influences et des engendrements des mouvements de la vie.


La notion de finalité du mouvement est donc une autre des originalités qui fonde le travail sur les images : ‘l’énergie psychique a un but’ — A. Kieser, Ibid. : toutes les reformulations qui suivent prennent leur source dans le chapitre de présentation de la méthode. que nous ne connaissons pas, mais elle est toujours en relation avec un noyau central qui lui donne ses caractéristiques et définit une identité. Cette identité teinte l’entièreté de la tranche de vie d’un individu, prise comme un instantané et les phénomènes qui s’y expriment.


La finalité n’implique pas une intention de la matière et il n’est donc pas utile de chercher à interpréter ‘un sens caché’ dans le contenu des images. Un mouvement, quel que soit son niveau de manifestation, physique ou psychique, se développe selon une trajectoire. On pourrait presque dire que certaines images révèlent un mouvement de l’âme, et que ce mouvement tend naturellement dans une direction de réalisation préparée pour lui. (Toutes les images qui nous viennent ne sont pas forcément reliées directement à un complexe psychique profond... elles n’en ont pas moins une trajectoire).


« Il y aurait alors, au dedans de nous, une sorte d’organe, parfaitement adaptable, qui disposerait de la capacité d’organiser des messages selon un ordre et une volonté parfaitement discernables. La mystique chiite (On peut s’initier à cette mystique à travers les écrits de Ibn Sina-Avicenne) nous dit que cette instance existe, qu’elle est au centre de l’imagination agente, elle la nomme Imaginal, ou Monde de l’Ange — Malakût. Une telle affirmation est proprement inédite en matière de psychologie, mais on doit cependant à C. G. Jung d’en avoir balisé, le premier, l’accès. Il a nommé Imaginal, cet organe où s’élabore les messages qui, du fond de l’Inconscient, viennent éclairer notre conscience d’une lumière mystérieuse. » [15]


Les images, « dont la portée est d’une puissance souvent très grande », ont besoin de se représenter par l’intermédiaire d’un médiateur, quel qu’il soit (et il peut varier pour un même personne) : calligraphie, écriture, expression picturale, corporelle, musicale...


« C’est pourquoi la notion de représentation est ici à prendre au sens large, comme métaphore mais aussi comme mise en spectacle. Nous pouvons l’exploiter jusqu’au bout en créant de véritables représentations théâtrales de nos univers intimes. Nous pourrions au moins les écrire sous forme de scénario. Ce serait déjà une forme de cérémonie. (...) L’image, c’est ce qui surprend notre raison, est douée en elle-même d’un pouvoir réparateur. Son exploration vise à ce que chacun découvre sa propre relation à la réalité, perçoive sa manière propre de faire face à de multiples situations, expérimente sa capacité intime à réagir opportunément à n’importe quel facteur perturbateur. Il est certain qu’aucune règle, aucune morale, aucune théorie ne peut s’opposer à cette spontanéité profonde de l’être. C’est à la conscience d’assumer ou non ce que cela pourrait impliquer dans la vie de devoir ainsi se livrer à des forces irrationnelles. C’est tout au moins ce que nous serions tentés de dire à priori, tant les choses de l’imaginaire nous paraissent primitives, sauvages et violentes. C’est oublier le formidable pouvoir d’adaptation de l’Imaginal à la vie réelle. » [16]


L’Imagothérapie, en nous rendant sensibles à tous ces espaces, en nous apprenant à nous y repérer et à les utiliser dans notre quotidien, nous incite donc à dialoguer, non seulement avec nous-mêmes, mais également avec les autres... Ce qui n’est pas toujours une mince affaire !


Les résonances, les échos, les images suscitées en moi par mon interlocuteur, sont les témoins de ce qui m’a touchée, de ce qui me fait réagir et c’est de ce lieu là que je peux répondre et communiquer.


« Les images sont des espaces-temps différents de notre espace-temps ordinaire. On souscrit évidemment à l’idée que dans notre quotidien ordinaire, il faut un langage, des codes, etc., communs aux êtres en présence, pour qu’il puisse y avoir communication. Je pense qu’il en va de même dans d’autres types d’espaces-temps ; simplement nous connaissons moins bien ou pas du tout les codes ou langages appropriés à ces contrées. Certes, si nous nous y trouvons immergés partiellement ou totalement sans préparation, cela crée un choc pour notre conscience ordinaire.(...) Ainsi, nous n’acceptons pas qu’il faille du temps pour nous familiariser avec ces territoires, pour en apprendre les moeurs, pour y poser des jalons adaptés. La préoccupation la plus souvent dominante est de revenir (s’il s’agit de nous-mêmes) ou de ramener (s’il s’agit de quelqu’un d’autre) à la « normale », c’est-à-dire ce que nous nommons comme tel, en niant l’existence pourtant bien réelle de lieux à peine entrevus. » [17]


J’ajouterai que tout l’art auquel on aspire, consiste bien à dialoguer du dedans des images, aussi à pouvoir les traduire en différents langages, à savoir adapter notre expression à celui que nous avons en face de nous — ici nous sont utiles les métaphores et analogies —.


Tendre vers l’art de vivre par conséquent avec une conscience de ces multiples mondes en parallèles... Mondes qui ne cohabitent pas nécessairement dans des relations paisibles ! Une certaine cohérence ne nous dispense pas du doute et de la contradiction, mais nous engage à suivre le mouvement de la vie tout en respectant les limites de notre condition d’homme. En témoigne Jung à propos du processus d’autonomisation personnelle :


« (...) Dès lors, il ira seul, représentant sa société à lui. Il sera sa propre multiplicité qui se compose de nombreuses opinions et de nombreuses tendances, qui ne vont point nécessairement toutes dans le même sens. Au contraire, il sera dans le doute avec lui-même et il éprouvera de grandes difficultés pour amener sa propre multiplicité à une action homogène et concertée. Même s’il est extérieurement protégé par les formes sociales d’un de ces degrés intermédiaires, dont nous venons de parler, il n’en possède pas pour autant une protection contre la multiplicité intérieure qui le désunit d’avec lui-même et qui le pousse à s’en remettre au détour que représente l’identité avec le monde extérieur. » [18]


Infinies facettes de chaque être humain, infinies facettes de ce qui peut s’expérimenter...


Qui mieux que M. Wigman peut conter et illustrer les propos précédents en lien avec la danse ? Il serait impardonnable de ne pas citer cet admirable extrait :


Je créai de nouvelles danses, solos et groupe : les divers personnages de Visions commençaient à se dessiner. Le besoin de créer me saisit à nouveau. Quelle en était l’intention ; où cela mènerait-il, je ne le voyais pas clairement. Mais j’étais nerveuse et ressentais dans mes mains une espèce de rapacité mauvaise. Elles s’enfonçaient comme des serres dans le sol, comme si elles voulaient s’enraciner. J’avais la sensation d’être pleine à éclater et proche du désespoir ; j’étais persuadée qu’il devait être possible de donner corps à ce je ne sais quoi qui me remplissait d’une détresse insurmontable. Parfois la nuit, je me glissais dans mon studio et cherchais à provoquer en moi un état d’intoxication rythmique qui m’eût rapprochée de ce personnage qui se réveillait lentement. Je sentais que tout indiquait un personnage très défini. La richesse des idées rythmiques me submergeait. Mais quelque chose s’opposait à ce qu’elles devinssent claires et organisées, quelque chose qui forçait mon corps vingt fois dans une position assise ou accroupie dans laquelle mes mains avides pouvaient posséder le sol.


Lorsqu’un soir je rentrai dans ma chambre, complètement hagarde, par hasard je me regardai dans la glace. Elle reflétait l’image d’une possédée, sauvage et lubrique, repoussante, fascinante. Échevelée, les yeux enfoncés dans les orbites, la chemise de nuit de travers, le corps sans forme : la voilà, la sorcière — cette créature de la terre, aux instincts dénudés, débridés, avec son insatiable appétit de vie, femme et bête en même temps.


Je frissonnai devant ma propre image, devant cette facette de moi-même ainsi dévoilée que je n’avais jamais laissé paraître de manière si crûment éhontée. Mais après tout, n’y a-t-il pas un peu de la sorcière cachée dans toute femme vraiment femme, quelque forme que cela puisse prendre ? Ce qui restait à faire était d’apprivoiser cette créature élémentaire, lui donner forme et travailler son corps comme on le ferait d’une sculpture. C’était merveilleux de s’abandonner au désir maléfique de s’imbiber des puissances qui osent à peine se manifester sous notre façade civilisée. Mais tout ceci devait obéir aux lois de la création, lois qui se fondent sur l’essence et le caractère de la forme chorégraphique même, dans le but de la définir et la contenir une fois pour toutes. Je devais prendre tout ceci en considération et être très prudente afin de ne pas affaiblir ou bloquer l’impulsion créatrice originale dans le processus de la mise en forme.
 [19]


[1— N. Bouvier, Visite d’une image, Le hibou et la baleine, Éd. Zoé, Genève, 1993.

[2— A. Kieser, La Naissance Accompagnée, Lierre & Coudrier Éd. 1991, p. 20.

[3— A. Kieser, Ibid., p. 31.

[4— G. Bachelard, L’air et les songes, essai sur l’imagination du mouvement, 1943, Poche p. 149.

[5— A. Kieser, Ibid., p. 26.

[6— Illel Kieser ‘l Baz, Notion de synchronicité, Faculté Libre d’Anthropologie de Paris, 1994, Fond de documentation et de recherche.

[7— G. Bachelard, Ibid, p. 6 et 7.

[8— G. Bachelard, Ibid., p. 246.

[9— A. Kieser, Ibid., p. 25.

[10— A. Kieser, Ibid., p. 129.

[11— C.G. Jung, L’homme à la découverte de son âme, Albin Michel, 1987, p. 107.

[12— C. G. Jung, « Ma vie » - Souvenirs, rêves et pensées, Gallimard, 1973, p. 393.

[13— A. Kieser, Ibid., p. 51.

[14— A. Kieser, Ibid., p. 49.

[15— Illel Kieser el Baz, L’Anthropothérapie, op. cit.

[16— L’Anthropothérapie, op. cit.

[17— Massé (N’Dolo), “ L’éveil des sens ” dans la petite enfance et dans la relation parents/enfants, sous la direction de Illel Kieser el Baz, FaLAP, Fond de documentation et de recherche, 1993.

[18— C. G. Jung,, Ma vie — Souvenirs, rêves et pensées, p. 390.

[19— M. Wigman, La danse de la sorcière (Hexentanz), in Le langage de la danse, Papiers, 1986, p. 42-43.