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Mon nénuphar

mardi 14 février 2006, par Webmaître

À six ans, je suis devenue irrémédiablement une adulte. J’ai pris conscience que les « grands » mentaient et ne feraient rien pour moi.

Jamais.

F. V. B. raconte.

À six ans, je suis devenue irrémédiablement une adulte. J’ai pris conscience que les « grands » mentaient et ne feraient rien pour moi. Jamais.

C’est seule que j’ai du ruser pour faire face au danger qui chaque nuit me guettait.

À six ans, je me suis sentie abandonnée, seule. Absolument seule.

Les adultes ne voulaient pas voir la vérité alors j’ai fait comme eux, je me suis « arrangée » avec cette réalité insupportable pour sauver ma peau. Et ce déni me suit encore dans ma vie de femme adulte.

J’ai six ans. Ma mère me dit un matin :

  • Mais, j’ai entendu quelqu’un pleurer cette nuit, on aurait dit un enfant…
  • C’est moi Maman qui ai pleuré.

Mon silence ensuite attendant sa réaction. Je pensais avoir tout dit dans cette phrase. Je savais cet instant décisif. Et sa réponse comme un couperet :

  • Mais non enfin, c’était un chat !

À cette seconde j’ai cessé d’être une enfant et je me suis tue 20 ans durant sur cette horrible douleur. À cette seconde j’ai perdu tout espoir car elle n’a pas voulu entendre, elle n’a pas voulu comprendre. Elle a dénié, me montrant ainsi la voie du mensonge avec soi-même. Quel lourd héritage que j’ai ô combien honoré… ?

Cela avait commencé avant mes six ans mais au début je ne comprenais pas bien ce que faisait mon père. Ce n’est qu’à cet âge que la situation est devenue intolérable. J’avais pleuré cette nuit en effet car j’avais eu peur, froid. Encore une fois il m’avait dérangée dans mon sommeil. J’osais à peine ouvrir les yeux et ensuite je faisais pipi dans mon lit. Au matin j’avais honte de mes draps qui sentaient mauvais. Ma mère a même voulu m’attacher avec des sangles autour de mon lit « pour que mes nuits soient moins agitées » disait-elle.

Plus rien n’allait dans ma tête, j’étais perdue. Alors j’ai trouvé une ingénieuse parade. Je me levai à 3h du matin, je m’habillais, allumais toutes les lampes de ma chambre et je jouais à la poupée. J’avais compris qu’il n’oserait pas venir dans la lumière, face à une conscience éveillée. C’est ainsi que j’ai échappé au pire et que je me suis à peu prêt sauvée physiquement. Il est retourné vers ma troisième sœur qui elle a souffert plus de quinze années dans sa chair les assauts de ce père incestueux.

Mon mouvement d’enfant a été interrompu, ma spontanéité a été contrainte. J’ai vu le monde autrement, avec un regard et une conscience d’adulte. Mais j’avais aussi ma demande d’enfant et mes peurs. Tout ceci est encore trop lourd même si je commence peu à peu à faire de la place parmi cette accumulation de sentiments contradictoires.

Comme Chloé dans « l’Ecume des jours », un nénuphar a poussé dans mes poumons m’empêchant de respirer vraiment. De l’extérieur on ne voyait rien, tout était caché, contrôlé, maîtrisé jusqu’à l’épuisement. Mais la plante était bien là avec ses racines profondes. Elle s’est développée avec le temps m’étouffant progressivement jusqu’à l’asphyxie Et je m’étonne encore de ma claustrophobie !

Puis l’élan de vie qui reprend le dessus avec le courage de débuter un premier travail thérapeutique. Ouf, ça y est, tout va bien, j’ai coupé le végétal et on y voit que du feu ! C’était sans compter sur la force prodigieuse de ses racines qui ont fait repousser la plante. J’avais alors oublié à quel point ça fait mal un nénuphar dans la poitrine au niveau du cœur….Il fallut me rendre à l’évidence et reprendre une thérapie.

J’ai fait une radio de mon poumon, j’ai mis le projecteur sur ma plante. J’ai cessé de dénier son existence. Mon nénuphar sera en moi à tout jamais.

Je l’arrose régulièrement de mes larmes mais me révolte moins contre le sort. Il n’y a pas de solution, pas de réponse à mon mal. Ma vie est dure, mon quotidien envahi par cette fichue plante qui pointe souvent le bout de son nez masqué par des déguisements que je commence à reconnaître.

Sa présence m’amène à faire des choix spécifiques, elle conditionne une partie de ma vie. Depuis quelques mois il m’arrive de l’oublier car soudainement je constate que je respire à pleins poumons. Alors je pense à elle avec tendresse et me dis que nous formons un joli couple ma plante et moi. Plus je la regarde et plus elle se fait petite. Quand je l’ignore copieusement elle se développe mystérieusement jusqu’à m’étouffer.

Que puis-je faire de ce végétal si encombrant ? Je sais qu’il n’y a pas de réponse mais je pose encore la question….

Je pourrais dire également que ma souffrance est comme une musique interne. Si je ne la prends pas en compte dans l’orchestre de vie, tout est dissonant pour moi. Il m’arrive depuis peu de m’intégrer spontanément dans la symphonie de la terre mais c’est de courte durée. Toujours ma musique de fond qui reprend, lancinante, m’obligeant sans relâche à réécrire ma partition, à choisir de nouveaux instruments.

Parfois je trouve sur mon chemin des sons nouveaux qui s’intègrent dans ma musique et je les fais miens. Ma musique est si particulière qu’elle ne peut pas cohabiter avec n’importe quelle autre. Alors il me faut tendre l’oreille pour repérer les mélodies qui me sont harmonieuses. Je me suis si souvent égarée en poursuivant la musique des autres.

Parfois il m’arrive de baisser le son pour écouter la musique de la terre. C’est la plus belle car elle conduit aux étoiles. Et là mon orchestre ne joue que tout doucement. Juste pour mettre en valeur cette harmonie terrienne. Et je prie l’âme du monde…..

F. V. B - Juin 2005 , rapporté par :