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Les fanatiques de l’Apocalypse

Lecture du livre de Norman Cohn

samedi 7 février 2009, par Kieser ’l Baz (Illel)

Je livre ici une note de lecture qui était d’abord destinée à la rédaction d’un ouvrage sur les peurs contemporaines. Mes commentaires sont en fait des aides mémoire destinés à la rédaction du futur ouvrage. Par conséquent toutes les citations de l’auteur, Norman Cohn, ne sont pas référencées. Que le lecteur veuille bien me pardonner ces imprécisions.


Résumé et commentaires de l’étude de Norman Cohn, Les fanatiques de l’apocalypse (Éd. Payot, Paris, 1983)


Dans cet ouvrage Norman Cohn [1] analyse les mécanismes de la tradition du millénarisme révolutionnaire et de l’anarchisme mystique, du xie au xvie siècle. L’auteur énumère et décrit les obsessions propres à certains éléments marginaux mais influents de la société médiévale.


Ces connaissances nous conduisent à repérer des analogies parfois flagrantes entre ces courants apocalyptiques et certaines idéologies contemporaines.


N. Cohn souligne cinq voies caractéristiques par lesquelles un mouvement millénariste envisage l’avènement du salut :


• collectif, par l’amour


• terrestre et non pas dans quelque ciel lointain,


• imminent,


• total, il transformera la vie entière sur la terre,


• miraculeux car aidé par des forces surnaturelles et leurs représentants humains. (p. 10)

A — La tradition de la prophétie apocalyptique

L’eschatologie révolutionnaire se constitue peu à peu durant les 4 derniers siècles du Moyen Âge. Les premières prophéties ont été élaborées par les Juifs qui se distinguent des peuples de l’antiquité dans le rôle qu’ils attribuent à leur peuple dans l’Histoire. Ils sont les seuls à allier un monothéisme intransigeant à la conviction d’être le peuple élu. Le scénario que l’on retrouvera par la suite en Europe Occidentale et Orientale s’organise comme suit :


1) Le jour de la colère de Dieu


2) Le jugement où les ennemis seront éliminés voire anéantis


3) Le peuple élu amendé et régénéré, Yahvé renoncera à sa vengeance et sera Libérateur. Adviendra un monde heureux et paisible. Ce sera un monde de justice où les pauvres seront protégés, un monde de paix et d’harmonie où les bêtes dangereuses et sauvages deviendront douces et inoffensives. Il n’y aura plus de désert, plus de famine. Blé, vin, nourriture y seront en abondance. Les hommes seront libérés des maladies et du chagrin, ils vivront conformément aux commandements de Dieu.

Tout change aux environs de 165 av. J.-C. comme le montre la vision ou songe de Daniel écrit à cette période très difficile. Après l’exil de Babylone, les juifs de Palestine sous la protection des Perses ont connu une sécurité. Mais au IIe siècle av. J.-C. la Palestine tombe aux mains de la dynastie gréco-romaine des Séleucides. Une crise spirituelle agite le peuple Juif, les aristocrates sont prêts à s’adapter à la culture grecque mais pas le peuple : ce fut la révolte des Maccabées.


Se développe alors ce qui fera le corps de la doctrine révolutionnaire eschatologique : l’Univers est aux mains d’une puissance maléfique et tyrannique — ce qui deviendra le clergé à la fin du Moyen Âge. Sous cette dictature le peuple est humilié, sans ressource et il en sera ainsi jusqu’à l’anéantissement du monstre. Viendra enfin le temps d’une sorte de communisme où tout appartiendra à tous.


De la conquête de la Palestine par Pompée, de 63 av. J.-C. jusqu’à la guerre de 66-72 ap. J.-C. les combats contre les romains nourrirent cette vision juive. Cette eschatologie s’adressant surtout au peuple, bientôt ce sera le Fils de l’Homme, le Messie qui libérera le peuple. Certes pour les Prophètes il ne peut s’agir que de Yahvé Lui-Même, mais dès le premier siècle av. J.-C. dans les songes de Daniel, il est déjà question d’un être surhumain semblant incarner Israël. Les conflits étant de plus en plus durs avec les Romains, les Juifs développèrent cet imaginaire messianique les précipitant dans une guerre suicidaire aboutissant à la prise de Jérusalem et à la destruction du Temple en 70 ap. J-C. La dernière révolte fut menée en 131 ap. J.-C. par Simon Bar-Kochba et qui aboutit à la suppression d’Israël en tant que nation et marqua la fin de la foi apocalyptique chez les Juifs.


Il est tout à fait remarquable de constater que l’acte suicidaire est une caractéristique du mythe apocalyptique. Partout nous retrouvons ce même aveuglement quant aux forces en présence avec une sous estimation de l’ennemi et un mépris total pour le peuple qui à chaque fois est sacrifié au nom d’un futur meilleur. Egalement, l’ennemi des faux prophètes parvient à contaminer leur imaginaire ce qui conduit à des répressions terrifiantes de ces mouvements somme toute minoritaire. Ceci n’est pas sans nous rappeler les deux titans qui se sont affrontés durant la guerre du Golfe.


Comme les Juifs, les Chrétiens réagirent contre l’oppression dont ils étaient l’objet, en proclamant à la face du monde et d’eux mêmes, leur foi dans l’imminence de l’ère messianique.


Dans L’Apocalypse ou Livre des Révélations les éléments judaïques et chrétiens sont fondus en une prophétie eschatologique. Là comme dans le livre de Daniel on trouve une bête terrible symbolisant les persécuteurs romains. Période où les fidèles à l’approche de dieu régneront avec le christ pour 1000 ans. Cette période, le millenium s’achève sur la résurrection des morts et le Jugement dernier. Ceux dont on ne trouve pas le nom sur le Livre sont jetés dans le lac de feu du dehors, et la nouvelle Jérusalem descend du ciel pour devenir à tout jamais le tabernacle des saints (p 18 et 17)


Le mouvement montaniste (crée par Montanus de Phrygie en 156 ap. J.-C.) montre combien ces prophéties imaginaires tenaient lieu de réalité. En effet ce mouvement ascétique où la foi martyre prime joua un grand rôle dans l’attente de la Nouvelle Jérusalem et trouva encore plus d’adeptes quand les chrétiens furent massacrés aussi bien en Asie Mineure, qu’à Rome et même en Gaule. Tertullien au IIIe ap. J.-C. eut la vision d’une ville mortifiée dans l’aube dans le ciel. Ce même type de vision hypnotisera les masses de la croisade populaire vers Jérusalem, 9 siècles plus tard. Ici encore nous pouvons constater la force de l’imaginaire qui devient la seule source de réalité. Image archétypiques en jeu ? On peut y penser mais aucune constellation n’a eu lieu sinon celle de Muhammad, prophète, qui a peut être eu la chance de réunir plus de conditions pour imposer sa doctrine que tous ceux d’Europe occidentale qui lui succédèrent.


Irénée au premier siècle propage aussi ces croyances chiliastiques dans son ouvrage « contre les hérésies » - sorte d’anthologie des prophéties messianiques et millénaristes des 2 testaments. Pour lui il faut prendre pour réalité ces faits et on doit les attendre. N. Cohn souligne l’effet éminemment compensatoire de ces fantasmes. Est-ce simplement compensatoire ou ne bute-t-on pas plus sur le sens que peut bien prendre la destinée humaine devant tant de corruption, de misère, de famine, de maladies ? Qu’est-ce qui pourra bien prémunir l’Homme de tous ces maux ? Lui-même certainement pas car il est trop faillible ou tyrannique. Dieu alors, mais ne va-t-on pas l’attendre indéfiniment ?


Aujourd’hui ces questions semblent toujours d’actualité surtout pour le tiers monde et le quart monde qui se trouvent en marge de ceux qui profitent des progrès. A nouveau apparaissent des croyances millénaristes comportant le même aveuglement qu’il y a bientôt deux mille ans pour les premières, et 4 siècles pour les dernières. Plus que jamais l’humain est dans une impuissance totale s’il ne croit au changement possible de sa condition. Faut-il croire en l’utopie pour éviter le désespoir ? Ou n’est-il pas tant de nous servir enfin de l’histoire et de l’imaginaire qui la fabrique en partie, pour se demander enfin où l’on va et pourquoi et surtout comment et à quel prix ?


Au quatrième siècle pour convertir au christianisme Lactance s’appuie sur l’attrait du millénarisme.


Au iiie siècle, Origène, influent théologien, de l’Église s’attaque au millénarisme pour dire que le royaume n’est pas à attendre sur terre dans l’espace et le temps, mais en soi, dans l’âme des fidèles. Il substitue ainsi une eschatologie individuelle à une eschatologie collective. On peut se demander si la psychanalyse également n’est pas tombée dans le piège. Evidemment l’Église voyant son pouvoir renforcée, à prétention universelle et ayant des avantages en nature on ne peut plus convaincants pour certains hommes d’église qu’effectivement il n’y a plus à attendre la venue du Messie car ils ne sont pas loin de l’âge d’or, dans l’opulence de leurs biens et dans la liberté des mœurs qu’ils cachent surtout aux plus humbles ceux qui ont besoin d’avoir un modèle pour croire que le bonheur est possible sur terre : les imbéciles !


Saint Augustin aussi alla dans ce sens au ve siècle. Le Millenium était marqué par la naissance du christianisme et l’Eglise en était la réalisation sans faille. Ainsi détruisit-on une partie de la croyance d’Irénée. Cependant même exclue du dogme officiel elle subsista dans le monde obscur et souterrain de la croyance populaire. Si l’Église faisait tout pour transporter les attentes de ce monde sur l’autre, néanmoins en période de crise, d’angoisse, d’incertitude les gens se tournaient vers l’apocalypse.


La tradition Joahnique (celle qui découle de l’Apocalypse et est attribuée à Saint Jean) évoque l’image d’un guerrier paraissant aux derniers jours. La tradition sibylline parle de deux jours, toutes deux disent qu’alors viendra l’ennemi, l’Antéchrist. L’image de l’Antéchrist est aussi bien faite du dragon à 7 têtes de l’Apocalypse que du vieux serpent Satan, elle gardera cet aspect démoniaque tout au long du moyen âge.


L’Antéchrist sera par la suite humanisé, despote séduisant et cruel au service de Satan.


Sa venue était attendue avec force, on attendait les signes des dernières tribulations avant la seconde venue du christ : les mauvais princes, la discorde civile, la guerre, la sécheresse, la famine, la peste, les comètes, la mort soudaine de personnages illustres, les péchés, l’ambition politique. Ainsi les signes étaient-ils nombreux !!!

B — La tradition et la dissidence de l’Église

Ces mouvements ne peuvent se comprendre que dans le cadre d’une insatisfaction religieuse universelle.


Apparaît alors, à côté des gens d’église des prédicateurs laïcs, surtout à partir de 1100. Au xiie on peut noter des noms célèbres ; Henri, Aldebert, Eon, Tanchelm. Tous se prenaient ou pour le christ ou pour un saint. Ils étaient suivis dans leur folie par des pauvres et des opprimés dont le mode traditionnel s’est effondré et n’ont plus foi dans les valeurs traditionnelles.

C — Le messianisme des pauvres désorientés

Emerge là où il y a une surpopulation subissant un processus de rapide changement économique et social avec un fossé s’agrandissant entre riches et pauvres. Ce n’était plus la vie agricole stable même si celle-ci était une forme d’esclavage due au servage, mais en même temps les seigneurs avaient pour devoir de les protéger. Ceux qui avaient réussi à avoir des terres ne participèrent pas à ces mouvements chiliastiques. (p. 55) : Dans les grandes plaines du nord, les paysans vivaient pour la plupart dans des villages où ils se pliaient à une routine agricole élaborée par l’ensemble de la communauté. Leurs lopins de terre étaient imbriqués les uns dans les autres, et le labour, les semailles et les moissons exigeaient bien souvent un travail collectif. Chaque paysan avait le droit d’utiliser les « prés communaux » dans certaines conditions déterminées à l’avance, et tout le bétail paissait ensemble. Les relations sociales à l’intérieur du village se conformaient à des normes qui, quoique variant d’un village à l’autre, étaient sanctionnée constamment par la tradition et considérées comme inviolable. Les paysans trouvaient là cette sécurité fondamentale qui s’attache à la possession héréditaire et inaliénable du fermage d’une terre.


La famille était « à même pot, feu et miche », et travaillait les mêmes champs ouverts. Enracinée sur le même lopin de terre depuis des générations, elle constituait une cellule sociale d’une cohésion remarquable, même s’il lui arrivait d’être déchirée par d’amères querelles. Quelle que fut sa détresse, et même s’il ne vivait pas à l’intérieur de la famille, il pouvait toujours faire appel à elle sans crainte d’être déçu. Les liens du sang représentaient pour l’individu un appui autant qu’une entrave. Le paysan avait ainsi un sentiment de sécurité, d’une assurance inestimable. (p. 56)


Cet état de choses changea à partir du xie siècle dans les régions fort urbanisées et industrialisée — forme archaïque d’un capitalisme anarchique — se développa un prolétariat sans réseau de relations sociales comparables au monde paysan.


Ce processus se propagea de la Somme au Rhin, puis en Allemagne centrale et méridionale, enfin en Hollande et en Westphalie aux siècles suivants.


Ainsi le processus qui conduit à l’attente imminente de l’Apocalypse annoncée par un prophète est lié : « Il se manifestait chaque fois dans des circonstances semblables : essor démographique, industrialisation accélérée, affaiblissement ou disparition des liens sociaux traditionnels, élargissement du fossé entre riches et pauvres ; alors, chacune de ces régions, l’une après l’autre, voyait un sentiment collectif d’impuissance, d’angoisse et d’envie se donner libre cours. Ces hommes éprouvaient le besoin pressant de frapper l’infidèle afin de redonner corps, par la souffrance infligée aussi bien que subie, à ce royaume ultime des saints, assemblés autour de la grande figure protectrice de leur Messie, jouiraient d’une richesse, d’un confort, d’une sécurité et d’une puissance éternels. » (p. 60)


Sans aucun doute cet état de faits explique la manière dont chaque grande religion a agonisé. Lorsque l’imaginaire ne trouve plus appui sur la réalité, lorsque dans cette réalité on ne peut plus lire des signes prophétiques ou certifiant le lien existant avec la divinité, lorsque, donc, la communauté et, par surcroît, l’individu se trouvent dans un espace profane ou plus rien ne le protège des ténèbres, il souhaite ces ténèbres comme acte rédempteur pour retrouver la puissance perdue. On pourrait dire ici qu’on croit naïvement guérir le mal par le mal.


Derrière ce désespoir se cache le statut de l’Homme qui tente de domestiquer la Nature en l’intégrant à un fait de « culture ». Et c’est son impuissance répétée à atteindre ce but qui génère la sauvagerie.


C’est cela, pourrions-nous dire, la fonction religieuse : assurer l’homme de son pouvoir ou de son importance. Ce que nous nommons souvent perte du religieux est bien plus qu’une grave crise religieuse car le fossé entre imaginaire et réalité devient béance. C’est aussi une crise ontologique ! Deux attitudes se manifestent alors qui toutes deux renvoient à un aveuglement spécifique : ou on espère encore dans les vertus humaines et on regrette l’état de barbarie de l’Homme, ou on accentue cette barbarie au nom d’un assainissement et les dictatures sont alors toutes proches.


Ne croyons pas ces temps révolus : notre millénaire répète de manière catastrophique (dans les deux sens du terme) ce même déni majeur de la réalité et institue le règne de la peur.


Bien évidemment nous pouvons garder l’interprétation psychanalytique faite de l’histoire du Christianisme médiéval comme représentant une lutte entre le bon père/le bon fils contre le mauvais père/le mauvais fils représenté dans le symbole de l’Antéchrist.


L’homme qui se désignait comme chef eschatologique (après souvent s’être isolé un an ou deux dans une grotte pour attendre les commandements de Dieu ou recevoir une révélation, ce qui n’est pas sans rappeler l’expérience du prophète Muahammad) avait des pouvoirs incomparables de thaumaturge. Ses armées ne pouvaient connaître que la victoire. Sa seule présence donne des moissons prodigieuses et son règne apporte l’harmonie et la justice parfaite. Il est encore un fait intéressant, ce type d’homme se cultive dans les couches inférieures de l’intelligentsia : des représentants du bas clergé, des prêtres en rupture de paroisse, des moines défroqués, ou encore des clercs issus d’ordre mineurs, également des laïcs ayant accédé à une certaine culture, parfois même des nobles de rang modeste mais d’une ambition démesurée. Leur ascendant tenait surtout à leur personnalité, à leur charisme et ceux qui se regroupaient derrière eux étaient un peuple saint et débonnaire, face à eux il y avait les pères et fils démoniaques. A l’instar de Satan il est fils des ténèbres : bête qui émerge de l’abîme sans fond, créature chthonienne qui vomit crapauds, scorpions et autre symboles hideux. (p 89) Comme le note N. Cohn ces projections qui avaient pour objet imaginaire l’Antéchrist touchait bien sûr les groupes extérieurs dont les juifs considérés - au mieux - comme enfants dévoyés.


Les riches aussi lorsqu’ils renoncent à leur fonction patriarcale deviennent l’objet de projections analogues à celles dont ont été victimes les prêtres et les juifs. (p. 105)


Les juifs furent victimes de massacres durant la croisade de Pastoureaux malgré la tentative du roi de France pour les protéger. Dans tout le Sud-Ouest presque tous les juifs furent mis à mort. (p. 108)


Dans l’imagination des membres de sectes apocalyptiques des xiie et xviiie siècles , les riches laïcs subissaient la métamorphose qui devait, avec le temps, aboutir à l’image du Capitaliste de la propagande du xxe siècle ; être purement démoniaque, destructeur cruel et libidineux, presque tout-puissant et aussi fallacieux que l’Antéchrist lui-même. (106)


Nous pouvons noter le parallèle existant entre ces faux prophètes et nos gourous d’aujourd’hui. Ils sont cultivés mais sans plus, plutôt spécialisés dans une discipline. Ils ont, de part leur situation en marge, l’intuition d’un autre monde plus juste, plus proche du peuple mais ils demeurent comme les faux prophètes victimes de l’imaginaire. Ils ne peuvent renoncer à l’idée qu’ils sont impuissants, comme tout un chacun. Même la psychanalyse nous semble tomber dans une sous-estimation du pouvoir de l’imaginaire, car dans notre monde/modernité d’aujourd’hui on peut se demander où réside la liberté humaine, le choix si ce n’est dans l’illusion d’un imaginaire bien pensant ce qui est le comble !


À lire Andre Chesneau, devant le réseau économique mondial qui détermine l’avenir des pays et des peuples et bien entendu les famines et les catastrophes écologiques qui suivront, il faut bien envisager, enfin, de nouveaux rapports entre imaginaire et réalité, à moins que nous décidions de répéter indéfiniment ce qu’il y eut de pire dans l’Histoire. Rien ne sert de pleurer sur ce qui aurait pu être ou sur la cruauté humaine. Il est temps de nous voir sur terre, ici bas, souffrant d’une maladie chronique aussi vieille que l’Homme : la surpuissance comme mauvais remède à nos impuissances masquées. Mieux vaudrait nous interroger sur ce symptôme et savoir enfin le soigner, le guérir puis le prévenir.


Rien ne sert de tabler sur l’amour, sur un monde meilleur mais plutôt tenter d’établir un autre rapport entre l’imaginaire et la réalité.

D — Dans le ressac des croisades

Derrière l’entreprise gigantesque des croisades se tenaient les mouvements messianiques. Ils commencèrent avec Foulque de Neuilly en 1198 : thaumaturge et ascète il rêvait d’une armée autonome ou la règle de pauvreté serait la règle d’or. Les foules qui le suivirent périrent toutes sur la côte d’Espagne. Une croisade des enfants suivit. En 1212 plusieurs armées d’enfants se mirent en marche pour la ville sainte, leur chef enfant lui-même se croyait élu de dieu. Ils périrent tous noyés, de faim ou vendus comme esclave.


« Ces migrations massives avaient marquées la naissance d’une tradition : pendant plus d’un siècle, des Croisades autonomes de pauvres se succédèrent. Mais les pauvres n’en furent plus les seules victimes. » (p. 93)


Les appels à la justice et à la démocratie demeurent comme des faits isolés face aux puissances des firmes transnationales qui prévoient pour le dieu Modernité et non pour les pauvres. Ce qui ne manque pas d’alimenter des rancunes féroces qui tendent à alimenter des mouvements de plus en plus hétéroclites et violents.


De faux prophètes arrivèrent encore comme le faux comte Baudouin. L’homme, démasqué après avoir entraîné derrière lui nombre de gens, fut pendu. Mais les masses flamandes continuèrent a adorer le Comte latin d’Orient, on l’attendait comme les bretons attendait le roi Arthur. Il inaugura une ère d’effervescence sociale qui dura 150 ans.


En France les espoirs messianiques se concentrèrent sur la dynastie capétienne du xie au xiie : Louis VII fut assimilé à l’empereur des derniers jours, Philippe Auguste se prenait pour le second Charlemagne et la bataille de Bouvines renforça cette croyance. Louis VIII était attendu comme un Messie. Louis IX, véritable saint, mort trop rapidement laissa derrière lui un vide dont l’Église se remit mal et on commença à se demander si Mahomet n’était pas plus puissant que le Christ. (p. 98)


S’ensuivit le vaste mouvement des croisades des Pastoureaux avec pour chef celui qu’on appelait le Maître de Hongrie. Il disait avoir vu la Vierge et il appartenait aux bergers d’annoncer la bonne nouvelle de la nativité : La conduite des pastoureaux fut bientôt identique à celle de Tanchelm.


La guerre civile éclate : « les villes étaient en pleine effervescence car elles voyaient un moyen de secouer le joug du roi de France, défendre leur liberté mais aussi par ce qu’elles croyaient que leur véritable seigneur leur avaient été rendu. L’ermite pilla ; détruisit et incendia les églises remplies de fidèles. C’était une guerre d’exaltation religieuse contre la princesse Jeanne qui refusait de reconnaître dans l’ermite son père mort en croisade, et à raison d’ailleurs, mais le peuple la vivait comme parricide. » (p. 94)


Entourée d’une grande armée (bergers et faux bergers), Jacob stigmatisait le clergé ; accusait l’ordre des mendiants d’être hypocrites et vagabonds, les Cisterciens d’être avides de biens, les Prémontrés d’être orgueilleux et gloutons et les chanoines indignes de la robe. Ses attaques contre la curie romaine dépassaient toute mesure. Seules étaient valables les cérémonies des pastoureaux. Il absolvait tous les péchés se considérant comme un christ vivant. Quiconque le contredisait était abattu sur le champ par les gardes du corps. Le meurtre d’un prêtre était méritoire.


Ceci n’est pas sans nous rappeler un Saddam Hussein ou un Milosevic avec leurs gardes rapprochées ou les Skinheads dont le rituel initiatique consiste dans le meurtre d’un mahgrébin ou d’un « nègre ».


Soutenu par la population, il fit de nombreux adeptes, souleva des villes, mit en danger l’Église, pour finir pendu à force d’avoir utilisé la violence, celle-ci se retourna contre-lui surtout de la part de ceux qui tentaient de réfléchir à son action et réprouvaient ses actes. (p. 99 et suiv.)

E — L’empereur Frédérik comme messie

En marge de l’eschatologie dérivée des prophéties sybillines et johannique, une eschatologie d’un type nouveau fit son apparition en Allemagne au xiiie. Ce nouveau système prophétique, qui devait devenir le plus influent d’Europe occidentale jusqu’à la naissance du marxisme, était dû à Joachim de Flore (1145-1202). Cet ermite et abbé calabrais eut une illumination : les Ecritures recelaient un sens caché...


« Pour la première fois un effort était fait pour utiliser ces méthodes non seulement dans un sens moral et dogmatique mais aussi comme moyen de comprendre et de prévoir le cours de l’histoire. Il interprète l’Histoire comme une ascension à travers 3 états :

1 celui du Père ou de la Loi,


2 celui du fils ou de l’Évangile,


3 celui de l’esprit devant marquer l’apogée de l’histoire humaine. » (p. 113)


Si Joachim ne voulait pas ébranler le pouvoir de l’Église, il était néanmoins en contradiction avec la théorie augustinienne selon laquelle le Royaume de Dieu était entré dans les faits. Sa doctrine millénariste infléchit les générations ultérieures dans un sens anticlérical puis profane. Le nom même qui qualifia ce mouvement, Libre Esprit, ne laisse aucun doute quant à ses buts.


Les hommes étaient surtout sensibles à la description joachimite de la métamorphose finale du monde. Une période d’incubation la précédait, comme cela s’était passé pour les précédentes. (p. 115)


(Cela n’est pas sans rappeler la constellation d’archétype dont parle C.G Jung).


« L’influence de ces spéculations devait affecter indirectement jusqu’à certaines philosophies de l’histoire moderne, formellement condamnées par l’Église. Cet ascète eut sans doute été horrifié de retrouver sa théorie des 3 états de l’humanité reparaître dans celles de Lessing, de Fichte, de Schelling ou de Hegel ou dans la classification de Auguste Comte pour qui l’Histoire connaît 3 âges : le théologique, le métaphysique et le scientifique ou encore dans la dialectique marxiste : communisme primitif, société de classe et communisme, cette étape était marquée par le règne de la liberté et le dépérissement de l’état (voir les philosophies modernes : löwith, Taubes et Voegelin). De même et de façon plus paradoxale le terme de 3e Reich forgé en 1923 par le publiciste Moeller van den Bruck et qui désigna par la suite l’ordre nouveau - le millénium hitlérien - n’eut guère entraîné l’adhésion des masses si le rêve d’une 3e ère de gloire n’avait, des siècles durant, fait partie des thèmes classiques de la mythologie sociale européenne. » (pp. 158-159)


Mais la croyance aux derniers jours trouva son point culminant à travers Frédéric II. La personnalité de celui-ci favorisa le mouvement : il était intelligent, pleins de dons, sensible et cruel. Il devint le héros tout désigné du châtiment de l’Église aux derniers jours. Le Saint Siège plaça l’Allemagne sous interdit du sacrement. Mais la propagande n’en continua pas moins à gonfler et l’attente de l’avènement de la 3e ère grandissait. Cela aurait pu tourner à la révolution si Frédéric II n’était mort avant la date prévue pour la réalisation de sa mission eschatologique. Mais la rumeur prétendit qu’il était vivant et on attendit donc une résurrection analogue à celle de Baudouin, Comte de Flandres. Même lorsque un faux prophète vint remplir la dépouille du roi et commit les mêmes violences et les mêmes folies apocalyptiques qui le menèrent sur le bûcher, le peuple crut qu’il allait renaître. Enfin chaque fois que le règne d’un nouvel empereur commençait le peule caressait l’espoir de la réincarnation de Frédéric II. Vite déçu, il n’attendait pas moins cette même réincarnation à l’avènement d’un empereur futur.

F — Une élite de surhommes amoraux

À travers ces tribulations on comprend l’émergence progressive chez de quelques uns d’une tentative de se passer de Dieu par le recours individuel à une intériorité visant à développer l’Imago Dei. On perçoit également, dans sa forme profane, le contact des élites de l’esprit libre avec ce qu’on pourrait appeler : l’anima ou l’animus dans sa forme anarchiste, anticonformiste, révoltée et amorale. Dans ces soubresauts on assiste néanmoins à la naissance d’une forme nouvelle de dialogue intérieur qui s’instaure sans l’aide d’une liturgie et qui a, vraisemblablement, pour but de libérer la conscience humaine de la culpabilité judéo-chrétienne. Ce passage de l’imaginaire à la réalité donne une forme sociologique originale à ce mouvement dont certains précurseurs semblent présenter un profil pathologique très net. La confusion faite entre une volonté de libération de l’âme et son débordement dans la réalité par une sorte de révolution totale est un indice net de la perte de conscience. Il est intéressant de voir combien ces « militants de l’apocalypse » tentent de se libérer de ce qu’aujourd’hui on appellerait un Surmoi, combien ils découvrent avant la lettre le principe de plaisir, comment ils lèvent leurs refoulements, libérant ainsi leur libido mais dans la plus grande confusion entre le réel et l’imaginaire.


N. Cohn situe cette doctrine dans un mouvement de libération de l’affectif des peuples.


Le Libre Esprit jouera un rôle social plus important que le Catharisme. On notera combien les femmes ont adhéré à ce mouvement — on peut d’ailleurs se demander si les Béguines n’ont pas influencé Ste Thérèse. N. Cohn explique cet intérêt des femmes pour le L. E comme étant lié à leur condition peu enviable : souvent veuves, elles n’avaient aucun avenir. Selon lui elles ne pouvaient que tout attendre d’un saint « dont le secours leur permettrait d’atteindre à une supériorité aussi absolue que l’était leur humiliation ». (p 170)


On peut comprendre cet engouement pour le L. E d’un point de vue compensatoire, mais également comme l’aspiration à un statut égal à celui de l’homme que permettait sans ambiguïté aucune le L. E.


Au xve siècle un groupe d’adeptes Picard influence la révolution Taborite de Bohème. Ce mouvement en dépit des persécutions dura 5 siècles en tant que tradition reconnaissable.


Même si les adeptes ne font pas partie des révolutionnaires, le Libre Esprit s’inscrit dans l’eschatologie révolutionnaire. L’amélioration des conditions de vie des pauvres n’est pas leur intérêt. Ce qui priment pour eux c’est leur propre salut.


Leur gnose se définit comme un anarchisme quasi-mystique. Pour N. Cohn on peut les considérer comme les ancêtres lointains de Bakounine et de Nietzsche dans ce qu’ils ont de plus forcené : « Des individualistes aussi rigoureux peuvent facilement devenir des révolutionnaires - et quels révolutionnaires - pour peu qu’ils se trouvent dans une situation virtuellement révolutionnaire. L’idéal du surhomme nietzschéen hanta certainement l’imagination de nombre de ces ” bohèmes armés “ qui firent la révolution nazie. Et nombre de ceux qui prônent aujourd’hui la révolution mondiale doivent plus à Bakounine qu’à Marx. C’est de leur théorie sociale profondément révolutionnaire que sortirent les théoriciens de la tentative la plus ambitieuse de révolution sociale absolue dont l’Europe médiévale fut témoin. » (p 157)


Les adeptes du Libre Esprit produisaient une abondante littérature doctrinale qui fut en grande partie détruite par l’Inquisition. Notons comme ouvrage découvert depuis peu : « Le miroir des simples âmes » de Marguerite de Porette, brûlée comme hérétique en 1310. (p 158)


« Historiquement, l’hérésie du Libre Esprit peut être considérée comme une forme aberrante de ce mysticisme qui, à partir du xie siècle s’épanouit dans la chrétienté occidentale. Les mysticismes orthodoxe et hérétique possèdent une origine commune : l’aspiration à une appréhension immédiate de la divinité (valorisation de l’intuition) et le désir de communion avec dieu (expérience extatique). Ici s’arrête la similitude car les adeptes du Libre Esprit sont individualistes, ils ne sont intéressés que par leur salut et ne reconnaissent aucune autorité en dehors de leur propre expérience. Pour eux l’Église était une institution de toute façon dépassée, devant être remplacée par leur communauté.


L’adepte était persuadé d’avoir atteint une telle perfection qu’il lui était impossible de pécher. Ainsi la sexualité est-elle fortement empreinte d’érotisme qui « revêt l’allure d’un symbole d’émancipation spirituelle », sorte « d’amour libre » avant l’heure. (p. 159)


On ne voit apparaître l’influence du Libre Esprit qu’à partir du xiiie siècle en Europe Occidentale. Avant on trouve des cultes ressemblant plutôt à ceux de la Chrétienté Orientale : Les Euchites que dut écraser l’Eglise arménienne, étaient des saints hommes errants et mendiants, cultivant l’exaltation de soi l’autodéification et un érotisme anarchique. L’Espagne musulmane avec les Soufis exerce également une influence très forte sur l’Occident Chrétien. Après une initiation très dure qui les voue corps et âme au maître, ils devenaient libres :« toute impulsion était ressentie comme un commandement de dieu, tantôt, ils vivaient dans le luxe, tantôt mentir, voler, forniquer sans aucun trouble de conscience. Car comme intérieurement leur âme était entièrement absorbée par dieu, leurs actes extérieur étaient sans importance ». (p. 160)


« Il est probable que le soufisme, tel qu’il se développa à partir du IXe devait lui-même beaucoup à certaines sectes mystiques chrétiennes d’Orient. Et il semble à son tour avoir contribué à la croissance du mysticisme du Libre Esprit dans l’Europe chrétienne. Chacun des traits qui caractérisaient le soufisme espagnol (comme les robes mi-parties) fut retrouvé comme typique chez les adeptes du L.E » (p. 160.)

G — Les mauriciens

Au début du xiiie siècle la doctrine du L.E est à la base d’un système théologique et philosophique universel, œuvre de clercs (14) formée à la plus grande école de théologie de l’époque : l’Université de Paris. Leur chef, Amaury de Bène est un brillant professeur de logique et de théologie à l’Université de Paris. De sa doctrine on connaît un panthéisme mystique s’inspirant du néo-platonisme. Il était philosophe de profession. Ses adeptes — pseudo-prophètes — ne se souciaient guère d’idées abstraites, ils cherchaient à exploiter l’enthousiasme des profanes. Ils étaient « des saints doués de pouvoirs miraculeux ». (p. 163) Ils disaient que « toutes choses sont une parce que tout ce qui est, est Dieu ». Ils étaient et le Christ et le Saint Esprit. Pour eux l’incarnation christique était dépassée. Comme Joachim, ils pensaient que l’Histoire se divisait en 3 ères avec pour chacune une incarnation particulière. Tout le monde devait un jour devenir dieu. Mais ils étaient aussi imprégnés de l’esprit chiliastique répandu parmi les masses. Il prévoyaient donc des catastrophes et qu’un reste salvifique (eux-mêmes) en survivrait. Rien donc de très original sur ce point.

H — Sociologie du libre esprit

« On peut assurer que tous les grands mouvements hérétiques de la seconde moitié du Moyen Age ne sont compréhensibles que dans le contexte du culte de la pauvreté volontaire. La soif du renoncement se retrouvait dans toutes les classes : il était juste de prendre aux riches pour donner aux pauvres. Les pauvres pour leur part se trouvaient nécessairement en un état de grâce que nulle complaisance charnelle en pouvait entamer ». (p. 167)


L’Église, devant l’ampleur de son expansion, tenta de récupérer ce mouvement en créant deux ordres mendiants : franciscains et dominicains. « En apportant sa caution aux ordres mendiants, l’Eglise fut à même, un certain temps, de canaliser et de mettre à profit les énergies affectives qui constituaient une menace pour sa sécurité. » (p. 168)


Mais l’hérésie du L.E tenue en respect pendant 50 ans connaît une recrudescence rapide dès la fin du xiiie. Elle fut répandu par les Bégards, des mendiants : « du pain pour l’amour de dieu ». Sorte de moines vagabonds, ils se faisaient un plaisir d’interrompre les services religieux et se refusaient à toute discipline religieuse.


« Le Millenium du Libre Esprit s’était mu en un empire invisible fondé sur les liens affectifs - souvent érotiques d’ailleurs - entre hommes et femmes. » (p. 172)

I — Une élite de surhomme amoraux

a — La propagation du mouvement

Dès 1215 on les repère dans le Haut Rhin, puis à Strasbourg, à Cologne et vers 1270 dans le diocèse de Trèves, dans les Pays Bas : Hollande, Belgique. Durant toute cette période ils furent violemment persécutés, même ceux et celles qui appartenaient à des mouvements plus orthodoxes. Certains sont brûlés, d’autres noyés

b — Vers la déification de soi-même

Le substrat métaphysique de la doctrine était fourni par le néo-platonisme ; mais on négligeait totalement les efforts faits, depuis le Pseudo-Denys et Erigène, pour adapter le néo-platonisme aux croyances chrétiennes.


Les frères du L.E disaient : « Dieu est tout ce qui est, - Dieu se trouve dans chaque pierre et dans chaque membre du corps humain aussi sûrement que dans le pain eucharistique - toute chose créée est divine. » (p. 184)


Ils disent également que le ciel et l’enfer ne sont rien d’autre que des états de l’âme d’ici-bas, et qu’il n’y avait après la mort ni châtiment, ni récompense ; et : « Tout homme qui connaissait le dieu qu’il abritait portait en lui-même son propre ciel. Que l’on reconnût seulement sa propre divinité, et l’on ressuscitait Spirituel, citoyen naturalisé du ciel sur la terre. En revanche l’ignorance de sa propre divinité constituait un péché mortel, le seul péché mortel en vérité. Telle était la signification de l’enfer, que l’on transportait également avec soi dans la vie d’ici-bas. »


L’aspect de la théorie de Plotin les fascinait : « l’âme avait la possibilité d’échapper à ses attaches sensibles et à la conscience qu’elle avait d’elle-même et de se plonger un moment, inconsciente et immobile dans l’Un. « En fait, ils aspiraient passionnément à dépasser la condition humaine et de devenir dieu et « ils n’étaient pas rare qu’un adepte, homme ou femme, affirmât n’avoir plus du tout besoin de dieu » . p 187 et l’homme parfait est la cause immobile. » (p 188.)

J — La doctrine de l’anarchisme mystique

« Du point de vue de la psychologie des profondeurs, on pourrait dire que tous les mystiques commencent leur aventure psychique par une période d’introversion profonde, au cours de laquelle ils vivent, en adultes, une réactivation poussée des fantasmes déformants de la première enfance. Par la suite deux voies se présentent. Il peut se faire que le mystique ait acquis — tout comme un patient qui a subi avec succès une cure psychanalytique — une personnalité mieux intégrée, au champ affectif plus vaste, et plus détachée des illusions qu’il pouvait entretenir sur lui-même ou sur ses semblables. Mais, il se peut également, que le mystique « investisse » les images gigantesques des parents, en ce qu’elles ont de plus capricieusement agressif et d’omnipotent, pour se transformer en mégalomane nihiliste. Tel fut le cas de beaucoup d’adeptes du L.E. » (p. 188)


N. Cohn prend l’exemple de Jean Antoine Boullan (1824-1893) qui, selon lui, « se comporte comme un adepte du L.E attardé et on retrouve dans son enseignement les thèses typiques du L. E. Des analyses graphologiques et psychiatriques ont été faites et publiées en 1948, révélant un paranoïaque typique, obsédé par des rêves de grandeur et par la manie de la persécution. C’était un homme intelligent, audacieux, débordant de vitalité et d’initiative ; une personnalité en proie à des désirs insatiables et forcenés, déployant tout à tour, pour les satisfaire, la dissimulation la plus subtile et une brutalité qui lui faisait fouler aux pieds quiconque était plus faible que lui. C’est une interprétation qui corrobore parfaitement tout ce que nous savons des frères du L.E au Moyen Âge, et de leurs successeurs, les Libertins Spirituels ». « p. 189)


N. Cohn enchaîne sur un dialogue écrit vers 1330 à Cologne par le mystique catholique Suso qui fait étrangement penser à ce que Jung vivra plus tard dans son propre dialogue avec l’Anima sans toutefois se laisser absorber par la force de ce phénomène psychique :


« Il raconte que par un dimanche ensoleillé, alors qu’il était assis, perdu dans ses méditations, une apparition incorporelle se présenta à son esprit. Suso l’interpella :
— D’où viens-tu ?

— Je viens de nulle part ”, répond l’apparition.

— Dis-moi qui tu-es ?

— Je ne suis pas ?

— Que désires-tu ?

— Je ne désire pas.

— C’est un miracle ! Dis-moi, quel est ton nom ?

— On m’appelle force sans nom.

— Où mène ta perspicacité ?

— À une liberté sans entrave.

— Qu’appelles-tu une liberté sans entrave ?

— C’est quand un homme obéit à tous ses caprices, sans faire de distinction entre Dieu et lui, et sans regarder l’avant ou l’après... ». (Cf. Suso, pp. 352 à 357)


Les adeptes du L.E étaient d’un amoralisme total. Pour eux la preuve du salut réside dans la négation de la voix de la conscience et du remords.


On peut se demander alors quelle est la voix qui parle à Suso sinon celle identifiée par Jung comme une personnification de l’Anima.


Pour eux tout acte accompli l’est non pas dans le temps mais dans l’éternité, venant des plus intimes profondeurs du gouffre divin : « Que le monde entier soit détruit et périsse totalement plutôt qu’un « homme libre » s’abstienne de faire une seule action que sa nature le pousse à accomplir ».


Nous découvrons ici la version en négatif d’un espace sacré.


Ils ne craignent pas de passer d’un extrême à l’autre, sans pour autant qu’ils pensent se contredire ou se renier : « Ils n’ont pas d’uniforme dit un clerc : ils s’habillent tantôt de la façon la plus misérable, selon le temps et le lieu. Se croyant incapables de pécher, ils s’estiment vraiment autorisés à adopter des vêtements de toutes sortes ». (p. 191)


Il est vraisemblable que ces vêtements de toute sorte renvoient à ce que Jung a appelé la persona. Ainsi les adeptes du L.E devaient jouer, se moquer, pervertir l’ordre établi et les fonctions et hiérarchie sociales reconnues comme bonnes et vraies.


« Ils se faisaient une règle de défier les tabous étant Dieu tout ce qui était leur appartenait : l’homme véritablement libre est roi et seigneur de toutes les créatures. Toutes choses lui appartiennent, et il a le droit de se servir de toutes celles qui lui plaisent. Si quelqu’un l’en empêche, l’homme libre a le droit de le tuer et de prendre ses biens ». (p. 195)


Ainsi ils pratiquaient l’adultère comme signe de leur émancipation : « tant que tu n’as pas accompli ce prétendu péché, tu n’es pas délivré de la puissance du péché ».

K — La théorie de l’état de nature égalitaire

N. Cohn fait remonter la notion d’état de Nature à l’Antiquité (grecs et romains) : là est la source de l’égalitarisme et du communisme conçu comme un état où tous les hommes sont égaux par le sang et la richesse, où nul n’est exploité ni opprimé par autrui. Il se distingue par une bonne foi universelle, un amour fraternel, et parfois par une mise en commun absolue de la propriété et même des femmes. Il est aussi représenté comme un âge d’or perdu depuis longtemps appelé encore « le règne de Saturne » d’où l’idée des fêtes saturnales pendant lesquelles étaient à tous accordés des droits égaux.


Pour exemple sur l’idéalisation de la Nature, voici ce qu’écrit St Augustin : « C’est là ce qu’a prescrit l’ordre de la nature, et c’est ainsi que dieu a créé l’homme. Car Il a dit : “ Qu’il domine sur les poissons de la mer, sur les oiseaux des cieux et sur tous les animaux qui rampent à la surface de la terre. ” Ayant fait l’homme à son Image, il a voulu que cet être doué de raison commande, mais seulement aux êtres qui en sont dépourvus : il a voulu, non pas que l’homme soit placé au-dessus des bêtes... La servitude a pour première cause le péché qui assujettit l’homme à l’homme par les liens de sa condition... Mais de par cette nature que Dieu donna à l’homme lorsqu’il le créa, personne n’est esclave, ni de l’homme ni du péché. » (p. 206)


Saint Ambroise, grand évêque de Milan dit : « La nature a déversé sur tous les hommes ses richesses pour qu’ils les possèdent en commun. Car dieu a ordonné que toute chose soit produite de façon à ce que la nourriture soit commune à tous et que la terre soit propriété commune de tous les hommes. La Nature a donc crée un droit commun, mais l’usage et l’habitude ont crée un droit privé. »

L — Le millénium égalitaire En marge de la révolte des paysans en Angleterre

« Quand cessa-t-on de tenir une société sans distinction de statut ou de richesse pour un simple âge d’or irrémédiablement perdu à une époque lointaine du passé ?


Ce nouveau mythe se cristallisa aux alentours de 1380. La révolte qui éclate est liée aux mécontentements des paysans qui, comme nous l’avons déjà eu, ayant perdu le lien paternel qui les unissait aux seigneurs, ne voient plus pourquoi ils doivent des redevances si lourdes. »

M — L’apocalypse taborite

Dans cet état de bohème, de rite latin, appartenant politiquement à l’empire romain (première monarchie en 1200) l’empereur porte également durant la seconde moitié du xive siècle la couronne allemande puis la couronne impériale. La Bohème constituait le premier électorat de l’Empire et la première université à Prague (1348-1349). Elle perd cette situation privilégiée quand Venceslas IV est chassé du trône impérial (début du xve siècle) et quand l’université devient tchèque. A la même époque la Bohème est le lieu d’un vaste mouvement religieux doué d’une force explosive qui dura des dizaines d’années.


Une demande de réformes du clergé éclata avec Jean Milic et Mathieu de Janov et fut reprise par Wyclif. Jean Hus reprend les thèses de Janov centrée sur la corruption de l’Église et sa mondanité. Il fut brûlé comme hérétique pour son affirmation que la papauté était une institution humaine, et non pas divine, qu’aucun pape si ce n’est le Christ, n’était le vrai chef de l’Église, et qu’un pape indigne devait être déposé. (p. 226).


Le malaise se transforma en réforme nationale ce un siècle avant Luther, toute une nation défia l’autorité de l’Église incarné par le Pape et le concile. L’Église devint nationale et la communion fut donnée aux laïcs sous les deux espèces : l’utraquisme. Le roi Venceslas en 1419 abandonna la cause hussite et en chassa ou tua les conseillers ; Ceux-ci étaient surtout des hommes des guildes. La révolte éclata en 1419 et du coup les artisans chassent les catholiques, les monastères furent expropriés. Ainsi les guildes organisèrent le mouvement des Taborites, mais ses troupes sont recrutées dans les couches les plus basses. Et c’est dans un prolétariat radicalisé et accablé que se recruta le mouvement hussite. Les paysans aussi se joignent aux mouvements car au xve siècle les nobles font tout pour les mettre dans une dépendance totale et pour les priver du droit de léguer les terres affermées à leurs héritiers. Dès 1419 une aile se radicalise. Ces nouvelles congrégations se transformèrent en colonies dont la plus importantes se réfugia sur le mont Tabor - selon une tradition du ive siècle ou Tabor était le nom de la montagne où le Christ avait annoncé son second avènement. Ils rejetaient l’Église de Rome, ne voyaient rien à vénérer dans les reliques ou les images des saints. Chacun interprétait les Ecritures selon ses propres lumières. Ils rejetaient le purgatoire, les prières, les messes des morts. Ils étaient contre la peine de mort et que rien ne devait être considéré comme article de foi qui ne soit pas dans les écritures. (p. 230)


Jean Milic et ses successeurs vivent dans l’attente du second avènement du Christ. De plus comme l’Eglise de Rome était la prostituée de Babylone et le Pape l’Antéchrist, ils avaient le sentiment de vivre à la veille du millenium ou, comme les Homines Intelligentiae, du Troisième et Dernier âge.


Dès 1419 les Taborites sont persécutés. Ce qui renforça en même temps les fantasmes apocalyptiques. Des prédicateurs dont Huska, annonçaient l’imminence du combat final contre l’Antéchrist, chaque ville, chaque village serait détruit comme Sodome. Nombre de pauvres gens vendirent leur bien. Un prédicateur Jean Capeck devança le miracle et se mit en devoir de tuer, d’exterminer les sans-dieu. Il démontrait à l’aide de citations tirées de l’Ancien Testament que c’était le devoir inévitable des élus de tuer au nom du seigneur.


L’extermination, les bains de sang sont donc compris comme une purification devant aboutir au millenium, nouveau paradis où ni la mort ni la maladie ne seraient connues. Les femmes y concevraient sans commerce charnel et n’accoucheraient pas dans la douleur. (p. 234)

N — L’anarcho-communisme en Bohème

Impôts, redevances et fermage allaient être abolis, ainsi que la propriété privée sous toutes ses formes. « Tous les hommes vivront ensemble comme des frères, aucun ne sera assujetti à autrui. Le seigneur régnera, et le royaume sera rendu au menu peuple. » Le conflit prend la forme d’une lutte de classe contre « les grands ».


Une fois la purification achevée, les Saints quittent la Bohème pour conquérir le monde. Ils constituent « l’armée envoyée à travers le monde entier pour porter les plaies de la vengeance et se venger des nations, de leurs cités et de leurs villes, et condamner tout peuple qui lui résistera. Les rois seront leurs serviteurs, et toute nation qui n’acceptera pas de les servir sera exterminée ; les Fils de Dieu passeront sur le corps des rois, et tous les royaumes qui sont sous le ciel leur seront donnés ». (p. 236)


La Parousie n’arrivait pas, l’ordre social ne changeait pas, une révolution égalitaire n’avait aucune chance d’aboutir pourtant ces utopies continuaient de vivre.


Quelques caisses communales furent crées en Bohème et en Moravie. Les paysans et les artisans y laissèrent leur bien et rallièrent les Taborites. Mais à tout mettre en commun ils oublièrent de produire. Ils résolurent le problème en se déclarant « hommes de la loi de Dieu », ils pouvaient s’emparer des biens de tout non taborites. Ainsi : « De nombreuses communautés ne songent pas un instant à gagner leur vie par le travail de leurs mains, mais n’ont d’autres désirs que de vivre de la propriété des autres et d’entreprendre des campagnes injustes dont le seul but est le vol ». (p. 238)


Ils affamèrent les paysans non convertis à leur cause qui connurent alors une situation pire qu’avec leurs anciens maîtres.


Le prédicateur Marti Huska, élabore une nouvelle doctrine de l’eucharistie (ce n’est plus le corps du christ mais un banquet messianique).


Ainsi dieu vivait en eux et ils étaient supérieurs au Christ qui n’était qu’un homme puisqu’il était mort. (p. 240)


Des gens s’emparèrent de cette doctrine sous son aspect le plus militant : les Adamites bohémiens. A leur tête Peter Kanis, puis Adam-Moïse. La communauté pratiquait la liberté sexuelle avec la bénédiction de Adam-Moïse pour chaque couple. « Ils semblent avoir passé une grande partie de leur temps tout nus, négligeant la chaleur ou le froid se disant dans l’état d’innocence d’Adam et Eve avant la chute. Ils disaient qu’un déluge de sang devait envahir la terre jusqu’à la hauteur d’une tête de cheval. Ils firent tout pour cela pillant, volant, égorgeant entre autre les prêtres avec un enthousiasme tout particulier. » (p. 241)


Quand ils furent menacés par 400 soldats de Zizka, un modéré taborite, « sans se démonter, Moïse-Adam déclara que l’ennemi allait être frappé de cécité en plein champ de bataille, et que, même s’il s’agissait d’une armée, elle serait totalement impuissante alors que les saints, s’ils demeuraient fermes autour de lui, seraient invulnérables. Ses disciples le crurent mais n’en furent pas moins exterminés. »


Ce mouvement se propagea en France, en Espagne mais surtout en Allemagne.

O — Le millénium égalitaire

D’autres sectes millénaristes foisonnent du type de celle des Pastoureaux. Pour exemple nous retiendrons celle de Thomas Müntzer. C’est l’éternel étudiant. Ce ne fut jamais un érudit : « son appétit de lecture trahissait son désir désespérer de résoudre un problème personnel. Car il était une âme troublée, pleine de doutes sur la vérité du christianisme et même sur l’existence de dieu, mais plongée dans une quête obstinée de la certitude, dans cet état labile qui mène si souvent à la conversion ». (p. 257)


Martin Luther, de 5 ou 6 ans son aîné, s’affirmait alors comme le plus grand ennemi que l’Église de Rome ait connu et aussi - temporairement - comme véritable chef de la nation allemande. En 1517, il placarde ses thèses célèbres vitupérant contre le commerce des indulgences, en 1519, il met publiquement en question la suprématie papale, en 1520, il publia les 3 traités qui déclenchèrent la réforme allemande et le firent excommunié. Bien qu’il faille longtemps pour voir des églises évangéliques, il n’en existe pas moins un parti luthérien face à la vieille religion. (p. 257)


Müntzer part en guerre contre le clergé, les princes, nouveau Daniel se proposant être un meneur populaire divinement inspiré.


Tout autant que Müntzer, Luther agit par conviction de la fin du monde imminente. Mais le seul ennemi à ses yeux, est la Papauté, dans laquelle il voit l’Antéchrist et le Faux prophète : répandre le véritable évangile était la seule manière de renverser la papauté. La révolte armée pour lui ne peut être qu’inutile et risquait de porter tort à la réforme, plus importante que tout. Il fallait donc s’attendre à ce que Luther combattit l’influence de Müntzer qui lui voit en Luther la bête apocalyptique et la prostituée de Babylone cherchant à flatter les grands : « des hommes de chair privés de l’Esprit ». (p. 266)


Müntzer s’adresse directement au Christ pour juger les princes ces : gredins impies. Pour lui le plus grand crime de Luther est de justifier les injustices que subissent les pauvres.


Il joue un rôle important dans la révolte des paysans qui appartiennent à une classe montante et sûre d’elle-même : « les paysans ne se définissent pas comme des millénaristes mais au contraire comme des politiques, en ce sens qu’ils pensaient en termes de situations réelles et de possibilités pratiques ». (p. 268)


Tandis que Müntzer prépare la voie du millenium par la révolte des paysans Luther écrit son pamphlet contre les bandes de paysans pillards et assassins qui éveilla les princes et les firent s’unir contre Müntzer. Celui-ci avec ses 300 paysans se met en route. Il rallie le camp des paysans et les entraîne dans une bataille en disant que dieu s’est adressé à lui, dans le même temps un arc en ciel apparaît dans le ciel. Les paysans le croient, les princes tirent et tuent environ 5000 paysans. Müntzer fut décapité.


« En Russie, jusqu’en Allemagne, depuis Engels jusqu’aux historiens communistes d’aujourd’hui, il s’est trouvé des marxistes pour transformer Müntzer en un gigantesque symbole et en faire un héros de la “ lutte des classes ”. C’est là un point de vue naïf réfutable en ce sens que Müntzer avait des préoccupations essentiellement mystiques et était indifférent à l’égard du bien-être matériel des pauvres. En vérité il fut un prophète hanté par des mythes eschatologiques qu’il essaya de traduire dans la réalité en exploitant le mécontentement social. Peut-être, après tout, est-ce une saine intuition qui a poussé les marxistes à le revendiquer comme un des leurs ». (p. 274)

P — Le millénium égalitaire

Contre l’Église de Rome, les réformateurs se réfèrent à la bible. Quand leurs adeptes commencent à la lire, ils l’interprètent aussi tout seul et leurs interprétations ne concordent pas toujours avec celles des Réformateurs. Partout où l’influence de Luther se fait sentir, les prêtres perdirent de leur pouvoir de médiateur entre les laïcs et dieu. Certains laïcs une fois qu’ils comprirent qu’ils étaient seuls face à dieu et que la conscience individuelle était leur seule guide ils dirent recevoir des messages divins. Jusque là, les gens avaient accepté - et, généralement de façon aveugle - l’interprétation cohérente de l’univers et de la nature humaine établie par l’Église de Rome. (...) C’était une autorité avec laquelle on comptait aussi. (p. 275)


« Depuis de nombreux siècles l’Église de Rome, malgré ses défauts, remplissait une très importante fonction normative dans la société européenne. » (p. 276) Ainsi en même temps qu’une libération la réforme apporte le désarroi et peine à faire face aux angoisses libérées dans la population. Luther ne sut pas s’attacher les humbles. Apparut alors le mouvement anabaptisme opposé au catholicisme et au luthérisme, c’est un successeur à une échelle plus vaste des sectes médiévales. » (p. 276)


Il se composait d’environ 40 sectes regroupées autour d’un chef, un prophète ou un apôtre inspiré de Dieu. Leur valeur était surtout éthique : pour eux la religion était surtout une question d’amour fraternel actif calqué sur l’Eglise primitive. Les adeptes critiquaient la propriété privée et avait pour idéal la communauté des biens. Ils rejetaient la société en général, se méfiaient de l’État nécessaire aux méchants mais non pour eux. Ils supportaient mal l’ingérence de l’État dans le domaine de la foi et de la conscience. IIs étaient les seuls élus et le deuxième baptême, d’où leur nom, était une distance face au monde privé de grâce.


Le mouvement s’étendit en Suisse, en Allemagne après la guerre des paysans. La majorité d’entre eux ne songeait pas à la révolution sociale. Composés des paysans et artisans ils étaient craints par les autorités qui les persécutèrent pour cela et plusieurs milliers furent mis à mort. Ils interprétèrent leurs souffrances d’un point de vue millénaristes comme étant les dernières.


En 1531 un jeune homme : Rothmann formé à l’université attire les foules à Münster. Il se fait luthérien. Contraint le nouvel évêque à reconnaître la ville comme cité luthérienne mais pas pour longtemps, car Rothmann influencé par l’arrivé d’anabaptistes persécuté se convertit. En 1531 la vieille source de la doctrine anarcho-communiste, la cinquième épître apocryphe de Clément est réimprimée. On vit des usuriers renoncer à leur usure ; des gens aisés vivre en frères aimants, cédant aux pauvres le superflu. Mais ce mouvement attire aussi les misérables, les déracinés, les ratés de toute sorte. Ce sont chez les chômeurs en Hollande que proliféra l’anabaptisme (p. 284). Face à cette menace luthériens et catholiques serrent les rangs.


Un nouveau prophète arriva de Hollande à Münster : Bockelson.

Q — Münster, la nouvelle jérusalem

Se lançant dans les rues, il obtient chez les femmes des visions apocalytiques, elles se jettent par terre, hurlent et se tordent, l’écume aux lèvres. On occupe l’Hôtel de ville, est reconnu officiellement le principe de la liberté de conscience. Les luthériens se sauvent emportant leur bien. Munster devient la nouvelle Jérusalem, le reste de la terre serait détruite pour Pâques ; Puis arrive Jan Matthys qui se rend maître de la ville avec Bokelson. Rothmann et les autres sont dépassés par le mouvement populaire et les deux hollandais.


« Ce régime était une théocratie dans laquelle la communauté inspirée de Dieu avait dévorée l’État. Et le dieu que cette théocratie était censée servir - était dieu le père - ce père jaloux et exigeant qui, dans sa toute puissance, avait fasciné l’imagination de tant de millénaristes dans le passé. C’est afin que les enfants de dieu pussent servir le Père dans l’unité qu’ils résolurent de créer une nouvelle Jérusalem purifiée de toute souillure. Après avoir pensé tuer tous les luthériens et les catholiques, ils les expulsent et les obligent à laisser tous leurs biens, leurs vêtements. Ceux qui restèrent furent rebaptisés. »


L’évêque avait à contre cœur reconnu la communauté luthérienne, il n’était pas prêt à en faire autant avec les anabaptistes. Pendant les semaines qui suivent il tente de lever une armée de mercenaires. Les anabaptistes prétendirent ensuite qu’ils se défendaient contre l’agression catholique, ils étaient sans doute sincères.


Le 28 février, le siège commença et le règne de la terreur également avec Matthys. L’argent sous toutes ses formes fut pris aux gens sous la menace spirituelle ou corporelle, de même les portes de toutes les maisons durent restées ouvertes nuit et jour, ainsi la communauté de tous les biens fut instituée. La révolution sociale était farouchement anti-intellectuelle, on prétendait même que les ignorants avaient été choisis par dieu pour racheter le monde. Bientôt tous les livres furent brûlés sauf la Bible. Cet acte symbolisait un rejet absolu de l’héritage intellectuel des générations précédentes. Ainsi l’interprétation des Ecritures fut dans les mains des seuls anabaptistes. Matthys meurt brusquement, Bockelson le remplace. Il est plus fin politicien, mais aussi plus mystique et mégalomane. Après un temps d’un moralisme de type calomniateur, il permet soudain la polygamie. Liée au fait qu’il y avait plus de femmes que d’hommes. Elles furent forcées à se marier et souvent de devenir la troisième ou la quatrième épouse. Ici était reprise la voie des frères du libre Esprit et des Adamites avec le fameux : « croissez et multipliez, des patriarches d’Israël ».


Bockelson en vint à se proclamer roi, comme messie des Derniers jours. Le nouveau roi et sa cour s’habillèrent somptueusement, la masse, elle, était soumise à une austérité rigoureuse. Divers éléments de manipulation tinrent le peuple mais surtout la terreur. Il s’entourait de ses hommes, venus de son pays qui sans lui n’étaient plus rien. Ils savaient aussi qu’en cas de famine ce serait les derniers à mourir de faim. Ils étaient à cheval prêts à charger aussi bien l’ennemi que le peuple. Finalement l’évêque décida un blocus avec tous les états de l’empire. Il n’y eut plus besoin de prendre d’assaut mais d’attendre. Les gens mouraient d’inanition. Finalement, Bockelson entraîna les anabaptistes à leur perte. Ils furent des milliers à être massacrés, un par un. Bockelson après avoir été torturé publiquement fut exécuté.


Le mouvement anabaptiste se termine avec le dernier bûcher sur lequel périt Willemsen, en 1580.

Autre note de lecture :


Voir en ligne : Démonolâtrie et sorcellerie au Moyen Âge


[1Les fanatiques de l’Apocalypse, Payot, 1983.


Norman Cohn, né à Londres en 1905, était professeur à l’Université de Sussex et directeur du centre de recherche en psychopathologie collective qui y fut créé aux alentours de 1966. Il s’est consacré, dans ses écrits aux obsessions collectives. Son œuvre est peu connue en France, probablement parce que ses travaux cadrent mal avec le structuralisme ambiant et le psychanalisme. The pursuit of the Millenium dont il sera question ici constitue une œuvre fondamentale qu’il faut associé à Warrant for genocide, traduit en Français sous le titre : Histoire d’un mythe, ce qui atténue fondamentalement le sens d’une recherche sur les fondements historiques du génocide. En effet, qui connaît le protocole des sages de Sion dont il est question en sous-titre de cet ouvrage ?