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Le tourisme équitable

Pour un partenariat dynamique

mercredi 31 mai 2006, par Bamony (Pierre)

Si l’Homme se déplace sur la planète depuis la nuit des temps, cela n’a pas toujours été à des fins humanitaires... Nos sociétés ont inventé le tourisme comme forme nouvelle du déplacement et celui-ci est rarement innocent. Même si des action humanitaires servent de caution, le tourisme introduit parfois des outils de développement que les populations locales n’ont pas forcément souhaités.

Aussi loin qu’on remonte dans le passé des hommes et, quel que soit le continent considéré, ceux-ci n’ont de cesse d’aller et de venir. Cette envie de se mouvoir dans l’espace pourrait, si l’on en croit les paléontologues, expliquer, en partie du moins, la dispersion des Homo sapiens sapiens sur la surface de la terre. Les raisons de cette tendance au déplacement géographique sont multiples. Les plus triviales et les plus ataviques tiennent, chez cet autre vivant qu’est l’Homme, aux nécessités de survie, comme l’impératif de satisfaire les besoins primaires tels que manger et boire. À cette raison s’adjoint une autre tout aussi essentielle, en l’occurrence, la volonté de conquête qui est une autre forme de l’occupation de l’espace. Mais, quand les hommes échouent à parvenir à leur fin par ce moyen, ils sont comme conduits par nécessité à échanger entre eux sous diverses figures dont, en particulier, les échanges commerciaux.

Ces mobiles permanents se nourrissent, au cours de la période moderne et contemporaine, d’une autre forme de déplacement ou de voyage, c’est-à-dire le tourisme. Selon le Dictionnaire Bordas, celui-ci est une façon particulière de voyager qui signifie l’« action de faire un voyage d’agrément pour connaître une région, un pays ». Si l’on s’en tient à ce sens, le tourisme pose déjà un problème : ce n’est pas tant les habitants de la région ou du pays visités qui compte que davantage la découverte d’un espace géographique pour sa beauté ou son histoire, même si, sans les hommes, les paysages n’ont aucun intérêt ni l’histoire aucun sens.

L’enrichissement des citoyens des pays du Nord aidant, il s’est développé, en cette zone du monde, une véritable industrie du tourisme qui génère, chaque année, des bénéfices colossaux. D’où la tentation des pays des Tiers-Monde notamment de s’organiser, avec l’aide de quelques agences ou bonnes volontés du Nord, pour avoir part à cette manne financière. D’où également l’émergence, au cours des années 1990 environ, du concept de tourisme équitable (selon le Dictionnaire précité, ce terme dérive d’équité qui signifie : « justice naturelle qui commande de donner à chacun ce qui lui est dû »), suivant une double finalité : d’abord, moralement ou humainement, organiser les activités des agences ou prestataires de service des pays du Sud et leur donner ce qui leur est dû comme part de bénéfices générés par le tourisme de masse ou non ; ensuite, économiquement, leur permettre de bâtir des projets de développement, si possible durables, ; à tout le moins, mettre en œuvre des actions qui participent à un certain confort matériel des populations locales des zones visitées.

L’étrange comme limite d’une vraie rencontre inter-humaine

Les hommes sont, les uns par rapport aux autres, dans un état d’ignorance de ce qu’est l’intériorité de l’autre, l’étranger, en raison essentiellement d’un sentiment que j’appelle l’egocentre-ethnique. Celui-ci est bâti sur l’image du semblable, l’homogène culturel physique ; en somme, le prochain. Toute conscience humaine, quel que soit le niveau de complexité d’une civilisation — si niveau il y a — émerge dans l’habitude de voir le semblable, ce qui incline à se rassurer en présence de l’homogène, celui dont l’étrangeté n’effraie pas, au premier abord, parce que justement il est le semblable absolu. On s’est accoutumé, dès la tendre enfance, à le considérer sous cette figure. À l’opposé, l’hétérogène, le différent absolu (aspect physique, culturel) n’inspire guère confiance. Il est, dans une rencontre inaugurale, d’emblée jeté hors de l’homogène humain et culturel. Il est celui qui doit entreprendre un chemin ascensionnel pour prouver son humanité ; celui qui doit mériter d’être reconnu comme homme.

Cette tendance naturelle des hommes, dans une rencontre initiale, est une donnée permanente dans l’histoire de ces derniers. Pour prouver le sens d’une telle affirmation, il suffit de s’en référer à quelques faits du passé. Si je m’en tiens au Grec Hérodote, (ve siècle av. J.-C.) considéré comme l’un des tout premiers historiens des civilisations occidentales, il s’est employé, dans ses fameuses Histoires, à présenter les peuples non grecs, parmi lesquels il put séjourner, sous de multiples traits étranges. À titre d’exemple, il décrit les femmes amazones [1] comme des êtres assoiffés de la haine du masculin en général. Selon des légendes qu’il rapporta sans aucun examen critique, elles n’hésitaient pas à mutiler leur descendance mâle en les rendant aveugles ou boiteux dès le berceau, le but étant de soumettre tous les hommes aux travaux serviles. Pire, elles étaient supposées se repaître de chair humaine, combattaient à cheval et, pour avoir plus de dextérité dans le maniement des armes, comme l’arc, elles se coupaient même le sein droit etc.

Plus près de nous, Claude Lévi-Strauss montre à quel point la singularité des cultures et l’image du semblable façonnent les consciences en opposition à l’hétérogène, ce qui peut conduire à des atrocités. Ainsi en est-il du cas des Espagnols et des indigènes amérindiens, premiers occupants des Grandes Antilles. En effet, après la découverte de l’Amérique, les conquérants espagnols avaient un souci majeur : comprendre si ces indigènes avaient une âme et ainsi participaient de l’humanité. D’où des commissions d’enquête envoyées sur place et des controverses au sein de l’Église catholique à ce sujet. Du côté des autochtones, on n’hésitait pas à plonger les prisonniers blancs sous l’eau pour savoir si leurs cadavres étaient, comme les leurs, soumis à la putréfaction. L’attitude des Européens en Afrique noire obéissait à la même curiosité, aux mêmes peurs de l’autre et, en définitive, à l’émergence des idées préconçues à son sujet. Ainsi, au xviie siècle, Rousseau fut le premier philosophe des Lumières à dénoncer les préjugés qui se dessinaient déjà dans les écrits et les récits de voyage sur les peuples de ce continent. Le propos de Rousseau est presque apologétique puisqu’il était établi que les idées que l’on se faisait sur les peuples noirs n’étaient rien d’autre que des préjugés résultant de l’ignorance des réalités internes à l’Afrique profonde. C’est en ce sens que cet auteur écrit : « ainsi de ce que nous n’avons pu pénétrer dans le continent de l’Afrique, de ce que nous ignorons ce qui s’y passe, on nous fait conclure que les peuples en sont chargés de vices : c’est si nous avions trouvé le moyen d’y porter les nôtres qu’il faudrait tirer cette conclusion. Si j’étais chef de quelqu’un des peuples de la Négritie, je déclare que je ferais élever sur la frontière du pays une potence où je ferais pendre sans rémission le premier Européen qui oserait y pénétrer, et le premier citoyen qui tenterait d’en sortir » [1971 : 117].

Même si Paul Ricœur admet que, dans la rencontre entre les hommes, l’étrangeté d’autrui n’est jamais tout à fait absolue, il n’en demeure pas moins qu’il reconnaît en même temps que les cultures sont, en apparence, incommunicables ; même si, en réalité, des voies restent toujours ouvertes vers l’Autre dans le champ de la culture. En effet, par-delà l’étrange en l’autre que je découvre, que j’appréhende en face et dont j’ignore tout de son intériorité, il y a comme une invitation à la communication, c’est-à-dire à une forme de compréhension soit par imagination, soit par sympathie. La singularité de la personne particulière n’est pas un frein absolu à l’instauration d’un espace de rencontre humaine ; ce qui peut différer grandement au niveau de la culture des autres. Comme tout se passe dans une ignorance réciproque, on comprend que l’accès à autrui différent passe par une sorte de transfert dans son espace culturel sans garantie d’atteindre l’authenticité de ce qu’est l’autre. On court le risque de se méprendre sur son compte, de se tromper, de l’imaginer en le défigurant.
Ce sont ces possibles mésinterprétations de l’essence culturelle d’autrui que le philosophe américain, d’origine palestinienne, Eward W. Said a magistralement démontré dans son Orientalisme. En effet, dans la rencontre de l’occident avec le monde arabe, les civilisations orientales (Moyen et Proche-Orient essentiellement) il y a, dès le départ, une incompréhension. L’autre, l’Arabe, est plutôt imaginé, défiguré à la fois dans le péjoratif et le laudatif tant dans la littérature, la philosophie, que dans les sciences humaines comme l’histoire. Bref il est devenu un objet culturel que la puissance des concepts s’est employé à manipuler à son aise, suivant les impératifs, les besoins, les tendances ou les attentes des Européens depuis le Moyen-Âge jusqu’au xxe siècle. Une telle donnée historique conduit Said à établir que cette image d’Epinal, en s’imposant à l’imaginaire européen, a façonné les mentalités au point de devenir pour ainsi dire constitutive des cultures occidentales. Car, dès qu’apparaît un problème en Orient impliquant un conflit avec l’homme occidental, on n’hésite pas à aller chercher dans les méandres de la mémoire ou dans les bibliothèques les mêmes concepts, les mêmes idées, les mêmes représentations pour leur conférer des fonctions adaptées aux besoins du moment, comme si le temps n’avait aucune prise sur les mentalités des uns et des autres.

Néanmoins, si cette analyse, dans sa généralité, reste valable, l’étrange dans l’autre, peut être apprivoisé et augurer ainsi une forme vivante de rencontre. Comme l’affirme Paul Ricœur citant Heidegger, « il nous faut nous dépayser dans nos propres origines » pour cheminer vers « une sorte de consonance, en l’absence de tout accord », ou, plutôt, de tout amour-amitié spontané. La transcendance individuelle, me semble-t-il, réside dans le droit de renaître à l’autre comme singulière réalité humaine parmi le règne des vivants. Dans cette perspective, les voyages trans- géographiques devraient préparer à une telle renaissance dans l’unité des hétérogénéités.

Des voyages contemporains et de la rencontre faillie : le tourisme de masse comme loisir de compensation

Dans un écrit assez récent [2], je me suis fondé sur l’observation des comportements des touristes contemporains pour soutenir qu’en dépit de la masse des gens qui voyagent sans arrêt à travers notre planète, ceux-ci sont dans l’ignorance des peuples visités. D’où la faillite des rencontres inter-humaines. En général, c’est moins les habitants des contrés traversées qui intéressent ce genre de touristes que la soif d’assouvir des désirs : expériences sexuelles, découvertes des paysages, passions des aventures d’endurance etc. Ce désintérêt pour l’autre (sa culture, sa vie réelle, ses us et coutumes) n’est pas un comportement spécifique à nos contemporains. Déjà, en son temps (xvie siècle), Michel de Montaigne stigmatisait la conduite de ses compatriotes françaises qui ne savaient pas voyager. Du moins, selon Montaigne, ils voulaient retrouver à l’étranger (les pays européens) tout ce qu’ils avaient coutume de faire chez eux même. Dès lors, l’art de voyager consiste à suspendre ses habitudes, l’espace d’un tour, pour aller à la rencontre de l’autre, pour s’ouvrir à lui avec tout ce qu’il est : sa culture, ses coutumes, ses habitudes culinaires, son mode d’accueil de l’étranger etc. Mais, ceci n’est possible qu’au prix d’un renoncement à soi-même, à ses attaches, à sa vie triviale.

En ce sens, Jacques Lacarrière n’hésite à parler de changement qui appel à diverses attitudes, jusque dans le détail, comme il l’écrit à juste titre : « Votre tête, pour commencer, l’impression immédiate que vous donnez avec votre regard, votre visage [...]. Et puis votre attitude, votre comportement à l’égard du nouveau milieu et de ses habitudes [..., attitude qui doit faire de vous un hôte à la fois invisible et présent : invisible parce que vous devez oublier vos propres habitudes, vous fondre autant que possible dans le nouveau milieu, présent parce qu’au fond, ce qu’on attend de vous n’est pas que vous deveniez brusquement Crétois pour un seul soir, mais d’être et de rester français chez les Crétois, avec tout ce que vous pouvez apporter, fournir à votre tour d’insolite ou simplement de méconnu »[1976 : 180]. Cet auteur insiste sur le fait qu’une telle forme de voyage ou de tourisme, c’est-à-dire avec un esprit ouvert et prêt à cheminer vers l’autre dans sa différence singulière, implique un changement d’habitudes du corps et une manière d’être plus riche avec autrui. Cette bonne disposition de mentalité qui ne s’apprend pas dans les Ecoles, ni à l’ENA, ni à Polytechnique, ni à la Sorbonne, crée une confiance en soi qui incline à celle que nous pouvons avoir dans les autres. Mieux, elle suscite un besoin de rencontre avec les inconnus. On comprend alors, suivant cette conception du voyage, l’enthousiasme de Jacques Lacarrière que son voyage en Crète, avec l’innocence de l’esprit et la volonté de l’intelligence de l’autre, a transformé de façon essentielle, quand il écrit : « ... J’ai pu enfin me délivrer du lieu de ma naissance, rompre avec ce faux cordon ombilical que tant d’êtres traînent avec eux toute leur vie. Là, j’ai commencé mon apprentissage de véritable voyageur. Qu’est-ce, me direz-vous, qu’un véritable voyageur ? Celui qui, en chaque pays parcouru, par la seule rencontre des autres et l’oubli nécessaire de lui-même, y recommence sa naissance » (Ibidem). Pour atteindre à une telle volonté bonne inclinant à la rencontre ouverte sur la totalité d’autrui avec sa réalité d’inconnu, d’étrangeté, il faut accéder au statut de ce Michel de Montaigne qualifie d’honnête homme, qui est essentiellement « un homme mêlé », c’est-à-dire pénétré de l’intelligence de la différence, enrichi de ses us et coutumes singulières.
Malheureusement, cette qualité d’esprit, qui n’est pas réductible à une simple démarche théorique, mais exige de chacun de nous un effort intellectuel d’élévation, semble manquer à la masse des touristes contemporains. Le voyage devient non une invitation à la découverte des autres, mais un devoir de vacances qui compense le dur labeur d’une année d’activité. C’est ce qui conduit Jean Planchais à parler de volonté de « rentabiliser tant que mal les distances parcourues ». Dès lors, ce qui motive de tels voyages, c’est plutôt l’ennui. D’où l’abandon au « farniente bronzeur » (« Le Monde » du 9 août 1981). Il s’agit alors d’une tentative de fuite de soi-même dans ce genre de tourisme de masse qui se réduit à une sorte de déplacement physique, en l’occurrence, du lieu du travail à l’endroit réservé à l’oisiveté. L’on se met alors à rêver qu’en changeant ainsi de lieu, on parviendrait à une métamorphose personnelle, fût-elle possible l’espace de quelques jours, oubliant qu’il s’agit essentiellement, en vacances, de se libérer de soi-même, voire des prolongements de soi que sont ses attaches triviales, de son enracinement dans le réel pesant du quotidien.

On comprend que cette envie de fuir son ennui, de le tuer en quelque sorte, ou plutôt de l’oublier, et l’aventure d’un tourisme de compensation par rapport à la pénibilité du travail, donnent lieu à tous les excès. Ainsi, on remarque généralement que les touristes des pays du Nord opulent, en prenant le chemin des pays du Sud, zone des contrées pauvres, qu’ils ne se privent pas, en ces lieux exotiques, de faire montre de richesse, d’opulence. Du moins, leurs moindres biens représentent une valeur infiniment supérieure au pouvoir d’achat d’une grande majorité des gens du Sud. Le touriste du Nord devient un attrait pour les jeunes gens qui peuvent avoir le privilège de les suivre. Par exemple, à Ouagadougou et dans quelques grandes villes du Burkina Faso, chaque touriste européen est poursuivi par une nuée de jeunes marchands ambulants qui tentent de lui vendre quelques bibelots artisanaux. Même quand il mange dans les restaurants de plein air, il est encore observé avec envie : l’envie de devenir riche comme lui. En Tunisie, qui est l’un des pays les plus attractifs du tourisme de masse pour les assoiffés de vacances de loisir exotiques, le sociologue M. Boudhiba affirme même que tout ce qui appartient au touriste du Nord est source de valeur, comme le ballon de plage, le rouge à lèvres, le drap de bain, la paire de lunettes etc.

Dès lors, les jeunes gens qui sont quotidiennement témoins d’un tel étalage d’opulence, quel que soit le pays d’origine du touriste occidental, sont sujets à de fortes tentations de délinquance : voler pour acquérir des objets semblables aux siens, ou même le délester, par l’agression, de ses objets de valeur tant enviés. Ils sont aussi enclins au désir de l’émigration pour être semblable au touriste du Nord. D’autant plus que les moyens financiers de ce dernier, imaginés par les pauvres du Sud comme quasi inépuisables, lui permettent, en Tunisie, au Maroc ou ailleurs de tirer profit pleinement de toutes sortes de loisirs. En effet, il peut s’offrir l’animation ou l’ambiance concoctées par les amuseurs publics ; les « boîtes de nuit » de toutes sortes luis ont ouvertes où il peut se livrer à la débauche qui lui sied dans la mesure où il est venu pour laisser des devises dans le pays de séjour et être servi en conséquence. En ce sens, le tourisme contemporain ne conduit guère au dialogue avec l’autre, ni au souci de l’égalité, non du point de vue des moyens financiers qui ne sont qu’accidentels, mais bien du point de la valeur intrinsèque du sujet humain. Il est à sens unique, voire autistique : on vient pour soi, on vit au milieu des autres avec soi-même, et on s’en repart plein de soi épanoui. On comprend alors que le sociologue Tunisien, M. Boudhiba, puisse écrire, à propos du touriste des pays du Nord, avec une pointe d’amertume ceci : « Finalement, le touriste est un homme qui passe et qui ne voit rien. Et d’ailleurs que cherche-t-il sinon à être confirmé dans ses propres préjugés, à retrouver ses propres habitudes de confort et jusqu’aux fausses images qu’il transporte avec lui sur le pays qu’il visité ? » (« Courrier de l’Unesco », février 1981).

C’est pour rompre avec cette sorte de modalité de voyage et les problèmes sociaux incommensurables qu’il a générés dans certains pays du Sud, que le concept de tourisme équitable a vu le jour dans les années 1990 ; et qu’il s’impose de façon remarquable aujourd’hui.

Tourisme équitable, humanitarisme ou modes différents de développement durable ?

Comme pendant au commerce équitable, le tourisme équitable peut être égrené sous de multiples vocables synonymiques. Que l’on parle de « tourisme autrement », de tourism for Help, de « voyage solidaire et responsable », de « voyage humanitaire », de « tourisme et développement solidaire », d’« écotourisme » etc., il s’agit toujours du même phénomène obéissant à des principes généraux quasi semblables. Le point de départ est le même : le constat que le tourisme, sous sa forme classique ou de masse a conduit à une impasse quant à la communication avec l’Autre, en l’occurrence, les peuples visités, les pays traversés. Malgré l’intensité et la fréquence des voyages, la multiplication et la diversité des destinations choisies, l’incompréhension des Autres et l’ignorance de leurs cultures demeurent dans l’esprit du touriste des pays du Nord. Or, il est bien établi que le voyage devrait être l’un des moyens adéquats de compréhension des uns et des autres ; de communication entre les peuples. Il devrait même générer, d’un côté comme de l’autre, des apports mutuels d’enrichissement personnel tant sur le plan humain, culturel qu’économique. Sur ce dernier point, on sait que les devises apportées par le tourisme, une fois entrées dans les méandres des caisses des Etats du Sud, n’en ressortent pas pour être mises au service du développement des peuples, voire de l’amélioration de leurs conditions de vie.

Pour rompre avec cette pratique ordinaire, les initiateurs des projets de tourisme équitable se fondent sur une philosophie généreuse, en un sens idéaliste ou humaniste. En effet, dans la forme nouvelle de voyage proposée, on crée un espace, les projets locaux, où la rencontre d’homme à homme, dans l’hétérogénéité, devient possible, réalisable. Par ce biais, la rencontre s’accomplit dans les discussions, la conduite des affaires communes ; et dans ce face à face, faire aboutir ensemble un projet dont la finalité est de contribuer à l’amélioration des conditions de vie des gens du Sud. À cet effet, l’initiateur du Nord s’implique avec les populations locales pour suivre pas à pas les différents moments de la réalisation d’un projet commun de tourisme équitable. Cette présence pleine des hommes différents suppose le respect des personnes, mieux celui des cultures engagées ainsi dans une sorte d’apprivoisement réciproque, une volonté de compréhension mutuelle. Telle est, du moins, la philosophie de « La case d’Alidou — Voyage solidaire au Burkina Faso ». Dans le document de présentation en France de ce tourisme équitable, les initiateurs insistent bien sur les points suivants : « 15% du pris de votre séjour servira à alimenter un fonds de solidarité dont l’utilisation est décidée par le Comité des Sages du village. L’ensemble des prestations (nourriture, animations...) est assurée par des gens du village. En cas d’interventions pédagogiques, médicales, ou d’aide au développement, elles devront veiller à ne pas imposer aux populations nos modes de fonctionnement ou de pensée, ni d’aller à l’encontre de leurs coutumes ou de leurs croyances. Il est le plus souvent préférable d’écouter et de comprendre, et de nous adapter. »

Le but de ces rapports immédiats entre hommes de cultures différentes est de construire ensemble un monde de demain où le sens de la solidarité l’emporte sur celui de la domination et de l’exploitation. A cet effet, les initiateurs du tourisme équitable prennent des engagements clairs : les projets sont conçus en accord avec les partenaires locaux de services ayant le souci de respecter les valeurs culturelles et sociales de ces derniers, comme le montre la remarque précédente, voire leur mode spécifique de développement. Tel se présente aussi, entre autres formes de tourisme équitables, « CroQ’Nature » — Amitié franco-touareg » créé en 1990. Cette association qui regroupe un certain nombre d’initiatives tant en Europe (France, Belgique etc.) qu’en Afrique, concerne une population qui s’étend sur plusieurs pays dans la zone saharienne : le Mali, le Niger, la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie.

Le but des initiateurs est triple : d’abord, comme le font de leur côté les créateurs de « la case d’Alidou », éveiller la conscience des touristes du Nord qui voyagent avec eux à des conduites responsables, qui consistent dans le respect des différentes cultures ou des traditions et coutumes des peuples qu’ils sont amenés à rencontrer. En ce sens, ce n’est seulement l’attrait des paysages, les monuments historiques qui comptent, mais essentiellement la communication avec les population locales ; les échanges d’êtres humains à êtres humains. Les communautés d’accueil elles-mêmes, partenaires de l’entreprise en question, sont invités à créer un espace d’hospitalité ou d’accueil où les hétérogénéités peuvent se rencontrer, coexister sans heurts insurmontables.

Ensuite, les initiateurs se battent pour trouver, au Nord, des sources de financement pour contribuer à la conception et à la réalisation de projets touristiques (case d’accueil, formation de guides etc.) qui soit un facteur de développement durable. En effet, l’argent généré par les activités touristiques peut servir à construire des écoles comme « La case d’Alidou est en train de le faire dans le village de Gon-Boussougou au Sud du Burkina Faso, des puits, des centres de santé ; et à améliorer les conditions d’habitat par la rénovation ou la construction de maison plus confortables. Un certain nombre de villages au pays dogon (Mali) connaît déjà de telles modifications en terme de qualité de vie. Enfin, ce tourisme, qui s’apparente à une sorte d’intelligence mutuelle, vise réellement à initier un développement durable. D’une part, les bénéfices sont équitablement partagés, tant du côté du Sud que du Nord, suivant les besoins spécifiques des partenaires. Telle semble être la politique de CroQ’Nature. D’autres part, ces activités sont génératrices de travail salarié dont les familles, voire les collectivités bénéficient dans les pays du Sud. Ainsi, « La case d’Alidou » permet à une quarantaine de familles (ce qui, en réalité implique six cents personnes environ) de se nourrir des activités du tourisme équitable.

Quand bien même l’initiative vient des gens du Sud, le but du tourisme équitable est le même : créer des emplois et tendre, autant que faire se peut, vers une autonomie de fonctionnement d’une entreprise, quelle que soit sa vocation. À titre d’exemple, je mentionne ici au passage, le projet de l’A.P.O.S ou « Association pour la promotion de l’orphelin sanguié » à Réo (Burkiana Faso). [3] Le fondateur de cet orphelinat, Charles Bakyono, a pu avoir un partenariat avec une association française de la région de Toulouse, l’A.S.S.O.R. ou Association « Sauvons les orphelins de Réo » dont la Présidente est Françoise Coste-Lacote. Prenant acte des entrées difficiles des subventions de l’Etat burkinabe et des aides humanitaires venant de la France ou d’ailleurs pour assurer le fonctionnement du centre, Charles Bakyono a pensé à des sources d’autofinancement. À cette fin, il a créé, depuis 2003, une structure de « tourisme d’immersion », liée à « La case d’Accueil ». Celle-ci reçoit des particuliers autant que des groupes. Le centre d’accueil est construit sur le modèle des cours locales (enceintes familiales). Cette structure d’accueil touristique a déjà embauché un gardien pour veiller sur son fonctionnement. Malgré son travail salarié, ce dernier peut, en outre, s’adonner au travail de ses champs personnels dont la production est nécessaire à la survie de sa famille.

L’objectif de ce créateur d’entreprise humanitaire est donc claire : parvenir à trouver une activité saisonnière à quelques jeunes déscolarisés en les initiant à l’art de conter, au métier de guides pour faire visiter leur province aux touristes etc. Les bénéfices qu’une telle activité pourrait générer contribuerait à mieux faire fonctionner l’orphelinat, de façon autonome, à agrandir ses capacités d’accueil, à perfectionner la formation des aides maternelles par des stages épisodiques, voire à embaucher d’autres aides maternelles.

Finalement, on pourrait dire que le tourisme équitable permet d’envisager des ouvertures inouïes au niveau des liens humains, toute forme d’angélisme mise à part. Parmi celles-ci, on pourrait mentionner des rencontres inter-humaines fondées sur le désir d’une meilleure intelligence réciproque. Dans cette perspective, le choc des cultures relatif à l’interférence de la pauvreté des pays du Sud et de l’opulence des pays du Nord, par le bais du tourisme, pourrait être atténué. En effet, je puis tout à fait comprendre l’autre, malgré son statut de privilégié ou de personne défavorisée sans éprouver pour autant quelque complexe. En outre, l’orientation du tourisme équitable dans un processus de développement durable paraît crédible en raison de réalisations concrètes d’entreprises qui tiennent encore au Mali, au Burkina Faso, en Mauritanie etc., malgré, parfois, des difficultés majeures de gestion et de fonctionnement.

Mais, le tourisme équitable doit éviter l’écueil de l’humanitaire dont Xavier Emmanuelli a dénoncé les effets pervers dans un article au Monde : « Pour ce qui concerne les associations, l’humanitarisme les fait pulluler par certaines, par milliers, par myriades... Au Burkina Faso, plus de 600 d’entre elles interviennent à des titres différents. Le Sahel fourmille de ces bonnes volontés qui lancent un petit projet, un petit temps, qui s’en retournent la foire éteinte, les moyens épuisés.
Les pompes à eau pompent et saccagent la nappe phréatique, plantées dans le plus grand désordre. Puis, elles s’arrêtent, faute d’entretien, déposées au gré d’un ancien « Paris-Dakar », d’un raid routier, d’une action isolée ; d’un sursaut de bénévoles ou d’un élan de générosité »
. Dans la perspective du tourisme équitable, il s’agit d’éviter des actions sans lendemain, comme celles-ci, qui sont causes de frustrations, de souffrances pour les gens des pays du Sud. Les initiateurs du tourisme équitable font de leurs partenaires des pays du Sud des acteurs responsables et conscients du bénéfice de la réussite de leurs entreprises et non des assistés qu’on vient aider passivement sans qu’ils aient rien demandé de spécial. La garantie de la durabilité de ce nouveau processus de développement tient à l’initiative et à l’engagement des acteurs eux-mêmes des pays du Sud.


[2— Pierre Bamony (2001) : La solitude du mutant — Éloge de la bi-culture (Thot, Grenoble, 426 p. (www.editionsthot.com)

[3— Voir commentaire après l’article.

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