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Conversation imaginaire avec Etty Hillesum

par Caroline Gindre

samedi 3 juin 2006, par Webmaître

Grâce à Julius Spier, un psychologue allemand, Etty Hillesum découvrira la profondeur de la foi qui la soutiendra jusqu’à sa mort, à Auschwitz, le 30 novembre 1943.

Etty se destinait à l’écriture : les textes qu’elles nous a laissés sont d’une grande richesse et d’une grande densité, tant au plan littéraire qu’au plan humain

Amsterdam, 9 mars 1943, Etty Hillesum, jeune femme juive de vingt-sept ans ouvre son journal. Être fragile et angoissé, sujette aux migraines, elle passait de l’enthousiasme inconditionnel à la dépression totale. Fille d’un professeur de langues anciennes, elle possédait une vive intelligence. À 18 ans. elle mène de front une maîtrise de droit et l’étude des langues slaves. Ce n’est que plus tard, au cœur de la seconde guerre mondiale, qu’elle se passionne pour la psychologie, et fait la rencontre d’un « psycho-chirologue » allemand, émigré à Amsterdam, Julius Spier. Cet homme jouera un grand rôle dans son évolution psychologique et religieuse, puisque c’est grâce à lui qu’elle découvrira la profondeur de la foi qui la soutiendra jusqu’à sa mort, à Auschwitz, le 30 novembre 1943. Etty se destinait à l’écriture : les textes qu’elles nous a laissés sont d’une grande richesse et d’une grande densité, tant au plan littéraire qu’au plan humain. Les Editions du Seuil qui publièrent son journal, écrit entre 194I et 1943, sous le titre Une vie bouleversée, ont également fait paraître les lettres qu’elle écrivit lors de sa détention au camp de transit de Westerbork, avant d’être déportée à Auschwitz. Le texte qui suit est construit comme une conversation entre deux femmes relatant et échangeant leur vécu respectif, leurs pensées, parfois d’ordre métaphysique, avec les similitudes et les différences que cela suppose. Les idées s’enchaînent sans suivre systématiquement une « ligne logique », les dialogues ne se répondent pas systématiquement et certaines questions restent parfois sans réponse. C. Gindre

Grande inhibition, je n’ose pas me livrer, m’épancher librement, et pourtant il faudra bien si je veux à la longue faire quelque chose de ma vie, lui donner un cours satisfaisant.

Je rencontre également cette difficulté à me montrer telle que je suis réellement. Je n’ose me mettre à nu devant les autres et me cache derrière des facettes qu’on ne saurait a priori relier entre elles. Et, trop souvent, j’atteins mon but, les autres, trompés par mes multiples personnages, ne peuvent saisir qui je suis réellement.

De même dans les rapports sexuels, l’ultime cri de délivrance reste toujours peureusement enfermé dans ma poitrine. En amour, je suis assez raffinée et, si j’ose dire, assez experte pour compter parmi les bonnes amantes, l’amour avec moi peut sembler parfait, pourtant, ce n’est qu’un jeu éludant l’essentiel et tout au fond de moi quelque chose reste emprisonné.

Je crois n’être jamais parvenue à l’ultime jouissance. Et cet orgasme qui n’explose pas, bout en moi. Est-ce ce tourbillon de mon ventre qui provoque alors ce besoin intérieur, presque impérieux de parler ? Exprimer quelque chose, n’importe quoi, mais qu’enfin cela sorte de moi !

Mon cœur déborde, mais les mots me semblent alors si faibles pour exprimer ce trop-plein que je crois être de l’amour, que je me refuse encore à les dire. Tout hurle en moi et je ne puis alors que jouir de la jouissance de l’autre ou murmurer un « je t’aime » dont la signification me semble bien incertaine.

Nous autres femmes, nous voulons nous éterniser en l’homme.
La journée avait si bien commencé, clarté et lucidité dans ma tête ; puis très grave dépression, j’avais le crâne pris comme dans un étau ; je me suis enlisée dans des pensées “profondes”, beaucoup trop profondes ; et derrière tout cela, le vide du “ pourquoi ” - mais contre cela aussi on luttera.

Je suis depuis plusieurs mois dans un abattement terrible, déprimée comme jamais encore je crois ne l’avoir été.

Toute motivation, tout désir de vivre m’ont quittée. Les choses qui me passionnaient il y a quelques mois ont perdu toute signification.
Ces maux d’estomac, cette oppression, cette sensation de nœud intérieur, d’écrasement sous un énorme poids constituent sans doute le prix que j’ai à payer de temps en temps pour mon avidité à tout savoir de la vie et à pénétrer partout.

Tu luttes contre un sentiment de supériorité intellectuelle, tu voudrais interrompre le cours de tes « grandes pensées philosophiques » pour écrire davantage. Je te sens si fragile, perdant si rapidement ta force intérieure, dans l’incapacité d’agir, te reprochant alors de trop penser et de ne pas faire.

Encore une fois je vais devoir apprendre en luttant de toutes mes forces : bannir de mon cerveau tous les fantasmes et toutes les rêveries et faire un grand ménage intérieur pour laisser la place aux choses de l’étude, humbles ou élevées. À vrai dire je n ai jamais su travailler.

J’ai commencé à fumer du haschich il y a dix ans et, depuis le début de cette phase dépressive, je fume tous les jours, souvent plusieurs fois par jour, parfois dès le matin. Cela m’ôte le peu d’énergie qui me reste, amoindrissant encore le sens que je cherche à donner à ma vie...
L’essai le plus mince, le plus insignifiant que tu parviens à écrire vaut mieux que tout le flot d’idées grandioses dont tu te grises... un peu d’hygiène mentale que diable !

Avachie sur mon lit, les pensées envahissent mon esprit dans le désordre le plus total. Certaines idées me semblent lumineuses, voire géniales. Peut-être le sont- elles, mais je n’en fais rien de constructif. De surcroît, elles perdent toute clarté dès que l’effet de la drogue a disparu.

Autrefois je croyais devoir produire un certain nombre de pensées profondes par jour, aujourd’hui, il m’arrive d’être une friche infertile, mais étendue sous un ciel vaste, haut et paisible. C’est mieux. Je me défie aujourd’hui de cette profusion de pensées jaillissantes, j’aime mieux être de temps en temps en friche et en attente.

Les idées de génies montent toutes seules à ton cerveau foisonnant. Pourtant, de même que je ne cesse de ressasser que je ferais mieux d’agir au lieu de laisser la vie fuir dans des volutes de fumées, tu te répètes encore et encore qu’il te faudrait écrire et non t’embourber dans tes grandes idées.

Toujours une belle théorie sous la main pour te complaire au sentiment de ta noblesse d’âme, mais le plus petit geste d’amour à mettre en pratique te fait reculer.

Mais enfin tu n’écris que pour rechercher un peu de clarté, tu n’es pas en train de produire un chef-d’œuvre.
Ecrire ou simplement agir dans quelque domaine que ce soit. Chaque jour, je me dis qu’il faut interrompre ce processus d’autodestruction qui me plonge davantage encore dans la déprime. Et chaque jour, je m’en sens incapable !

J’ai cessé de fumer depuis le début du mois de janvier et s’il m’arrive encore quelquefois de « tirer sur un joint », le désir de me noyer dans le hasch ne me prend plus quotidiennement et même de moins en moins souvent. Depuis que j’ai cessé de fumer, je n’ai plus d’éclairs de lucidité, et je ne m’en porte pas plus mal, bien au contraire. Sans doute est-ce pour cela aussi que je parviens enfin à être active. Il me revient alors que, même au plus profond de mon mal-être, l’image que les autres avaient de moi était celle d’une femme décidée et dynamique. Moi seule savais combien c’était faux et combien j’aurais aimé me laisser aller sur l’épaule de quelqu’un...

Toute ma vie, j’ai eu ce désir : si seulement quelqu’un venait me prendre par la main et s’occuper de moi ; j’ai l’air énergique, je ne compte que sur moi, mais je serais terriblement heureuse de m’abandonner.

Ce désir de rencontrer ton alter-ego, ce besoin d’être prise en charge par un autre qui te donnerait amour et confiance en toi - un autre sur qui, sans doute, tu déverserais ton amour immense et ta difficulté d’être -, ce besoin d’amour que tu exprimes si intensément, je le ressens aussi, ô combien.

Mais tu sais bien que l’on est toujours seul ! Je lutte également contre ce terrible besoin des autres, de l’Autre... Il faudra bien un jour que j’accepte de me prendre en charge sans attendre que ceux que j’aime le fassent pour moi !

Étrange de vouloir être ainsi désirée par un homme, comme si c’était la consécration suprême de notre vie de femme. Alors qu’il s’agit là d’un besoin très primitif. L’amitié, la considération, l’amour qu’on nous porte en tant qu’êtres humains, c’est bien beau, mais tout ce que nous voulons en fin de compte, n’est-ce pas qu’un homme nous désire en tant que femme ?

Qu’il nous désire et qu’il nous aime. Qu’il nous enveloppe de sa tendresse, qu’il nous emporte dans ses bras et qu’il nous berce comme on câline un enfant. Je me sens souvent comme un enfant à qui la vie aurait refusé son cadeau de Noël.

La source vitale doit être la vie elle-même, non une autre personne. Beaucoup de gens, de femmes surtout, puisent leurs forces chez un autre être, c’est lui leur source vitale, non la vie elle-même. Situation fausse. Défi à la nature.

Pourquoi suis-je si vide lorsqu’un homme me quitte, sans amour de la vie ? Je peux déployer tant d’énergie dès que le sentiment amoureux m’emplit, et là, éperdue dans ma solitude, tout désir d’Être m’a quittée.

Je ne l’aime pas du tout en tant qu’homme, c’est bien le plus étrange ! S’agit- il encore de ce maudit besoin de s’affirmer en possédant quelqu’un ? En le possédant physiquement alors que je le « possède » déjà spirituellement, ce qui est tellement plus important. Est-ce cette tradition malsaine qui fait que lorsque deux êtres de sexe différent ont des relations étroites, ils se croient obligés au bout d’un moment de se mesurer aussi physiquement ?

Nous naviguons entre le désir absolu de tout donner à un seul être et notre incapacité à accepter cette limitation.
Jamais encore mon intuition intérieure ne m’a fait dire « oui » pour la vie à un homme...

Pourtant, seule une relation qui se serait construite jour après jour pourra me permettre de m’épanouir. Et même si je sais qu’autrefois je ne m’en satisfaisais pas, j’espère y parvenir un jour.
À présent que je me suis un peu « rassemblée », je sens que je suis une fille tout à fait sérieuse, qui ne plaisante pas avec l’amour. Ce que je veux, c’est UN homme pour toute une vie et construire quelque chose ensemble.

Je lutte, sans relâche, contre ce désir de l’avoir toujours à mes côtés, là, tout près de moi. Je me bats contre ma propre chair qui réclame, encore et toujours, un peu plus d’amour, encore et toujours, un peu plus de tendresse. Je sais bien pourtant qu’à le vouloir constamment présent, je le perds un peu plus à chaque fois.
Alors je voudrais que toute son attention se concentre sur moi seule. Je ne suis plus que ce moi borné, et les espaces cosmiques qui m’habitent me sont fermés à moi-même. Et bien entendu je perds tout contact avec lui. Je voudrais qu’il ne fût plus qu’un moi limité, entièrement en ma possession. Désir féminin bien compréhensible. Mais j’ai déjà parcouru un bon bout de chemin pour m’éloigner de ce moi égoïste, et je vais continuer. Il est normal que le parcours soit émaillé de rechutes.

À chaque séparation, je ne sais quand je le reverrai, ni surtout si je le reverrai dans le cadre d’une relation qui, même si nous refusons de lui donner ce nom, ressemble bien à une relation amoureuse.
Quand il m’a dit : « Maintenant j’ai besoin d’une heure à moi », j’ai ressenti la même tristesse que s’il m’avait fallu le quitter pour toujours.

Seule la rupture est douloureuse. Cet instant où nos corps, nos regards se séparent est toujours une souffrance. Chaque fois, j’ai peur qu’il ne décide de couper le fil de nos rencontres et je ne sais dans quel état me laisserait cette brisure...
Revoilà l’exigence d’absolu. Il doit m’aimer éternellement, moi seule et unique. (...) C’est cela qui est fou : moi je ne veux pas de lui pour toujours, je ne le voudrais pas pour compagnon unique et éternel, mais j exige de lui qu’il me veuille ainsi. Se peut-il que ce soit justement ma propre incapacité à donner un amour absolu qui me pousse à l’exiger de l’autre ?

D’ailleurs, je m’étonne d’être capable d’accepter son énorme besoin d’indépendance. Je parviens même à accepter sa volonté de ne pas s’engager, et son incertitude au sujet de ce qu’il entend vivre avec moi. Je ne me savais pas capable de vivre cette insécurité permanente, ce risque, chaque jour, de tomber du fil sur lequel j’évolue en poursuivant une relation avec lui. mais je sais aussi qu’au-delà des difficultés qu’elle engendre cette relation me sécurise. Elle éveille tant de choses en moi...

Je dois oser vivre la vie avec toute la richesse de sens qu’elle exige, sans devenir à mes propres yeux prétentieuse, sentimentale ou artificielle. Quant à lui, je ne dois pas le prendre pour but, mais pour instrument de mon évolution et de ma maturation.
Parfois, je me dis que trop de bonheur endort et que cette souffrance m’est utile aujourd’hui, que je sais mieux la maîtriser et qu’elle n’annihile pas mes forces, me laissant pantelante, sans aucun autre désir que celui de posséder l’autre.

Processus lent et douloureux que cette naissance à une véritable indépendance intérieure. Certitude de plus en plus ferme de ne devoir attendre des autres ni aide, ni soutien, ni refuge, jamais. Les autres sont aussi incertains, aussi faibles, aussi démunis que toi-même. Tu devras toujours être la plus forte. Je ne crois pas qu’il soit dans ta nature de trouver auprès d’un autre les réponses à tes questions. Tu seras toujours renvoyée à toi-même. Il n’y a rien d’autre.
Dans les moments d’isolement, je ne suis plus perdue, sans raison de vivre comme autrefois. Bien que cette solitude me soit parfois encore très douloureuse, je ne m’y trouve plus abattue, sans énergie... au contraire, elle dynamise mes forces de travail.
Dans le passé, j’ai toujours caché aux autres combien je me surmenais : je ne voulais pas être une gêne, je suivais le mouvement, j’étais de toutes les fêtes, je me couchais tard, je voulais être de tout. N’était-ce pas une forme d’amour-propre ? Cette peur que les autres te trouvent moins sympathique, t’en veulent et te laissent tomber si tu gâchais leur plaisir en leur imposant le poids mort de ton corps fatigué.

Je me protège derrière des plaques de verre, aux couleurs de ce que je crois être les qualités requises pour mériter l’amitié, l’affection des autres. À force de les faire glisser les unes sur les autres, de camoufler ou de dévoiler les petits morceaux de mon être, je ne sais plus moi-même qui je suis en fin de compte !

La revoilà, cette crainte puérile de perdre un petit peu d’amour en ne s’adaptant pas totalement à l’autre. Je commence pourtant à me défaire de ce genre d’attitudes. Il faut savoir avouer ses faiblesses, même ses faiblesses physiques. Et savoir se résigner à n’être pas tout à fait tel qu’on voudrait être pour l’autre.
C’est pourquoi, sans doute, je fais plus d’efforts avec lui que je n’en ai jamais fait avec personne. Mais aussi parce que je le respecte infiniment.

C’est pourquoi je me force à taire ce que j’éprouve pour lui. Taire ce besoin que j’ai de le voir, de savoir s’il m’aime... J’ai tellement peur qu’il ne parte !

Au fond, je devrais avoir le courage d’être toujours comme je le sens - mais sans pour autant perdre toute considération pour l’autre. C’est en étant respectueux de soi-même et de son propre jugement que l’on parvient à être intègre. Alors, comment le monde qui nous entoure pourrait-il nous rejeter, même si nous commettons des erreurs ?
C’est de l’intérieur que doit venir une certaine indifférence à mon apparence, je ne dois pas me soucier de mon allure mais « intérioriser » encore ma vie. Chez les autres aussi je prête parfois trop attention à l’apparence, à la séduction. Ce qui importe en définitive, c’est l’âme, ou l’être, comme on voudra qui rayonne à travers la personne.
Il y a toujours, au fond de moi, une petite voix maligne qui me dit que ce que je ressens est faux et que mes actes sont « mauvais ». Pourtant, c’est justement en essayant de coïncider avec l’idée que je me fais de ce que les gens attendent de moi que je commets les plus grandes maladresses. Je me transforme alors, le plus souvent, en une espèce de carpette qui se veut le reflet du désir de l’autre et qui, immanquablement, tôt ou tard, finit par ruer dans les brancards, sans souci de ce qui se passe autour d’elle, blessant alors parfois beaucoup plus gravement les 6tres que si je m’étais laissé aller à mon intuition première.

Ton propre regard te gêne encore. Tu n’oses pas te livrer, expulser ce qui est en toi, tu restes terriblement inhibée, tout simplement parce que tu ne t’acceptes pas encore telle que tu es.
C’est à travers ma relation à l’Autre que je parviendrai enfin à changer mon rapport au monde.

Accepter dans les liaisons un commencement et une fin, y voir un fait positif et non une raison de tristesse. Ne pas vouloir s’approprier l’autre ce qui ne revient d’ailleurs pas à renoncer à lui. Lui laisser une liberté totale ce qui n’implique nulle résignation.
Qu’il la voie m’importe peu... mais comment supporterais-je qu’il la choisisse, qu’il me quitte ?

Oh laisser celui qu’on aime entièrement libre, le laisser vivre sa vie, c’est la chose la plus difficile au monde. Je l’apprends, je l’apprends pour lui.

J’espère de toutes mes forces qu’un jour il m’emmènera avec lui...
Suis-je vraiment très présomptueuse si je dis que j’ai beaucoup trop d’amour en moi pour me contenter de le donner à un seul être. (...) Finira-t-on par comprendre à la longue que l’amour de l’être humain en général porte ’ infiniment plus de bonheur et de fruits que l’amour du sexe opposé qui enlève de sa substance à la collectivité ? C’est en souffrant que j’apprends ce que je sais, et que j’apprends à partager son amour avec toute la création, tout le cosmos. Mais c’est le passage obligé pour accéder soi-même au cosmos.

Les difficultés de la vie sont faites pour nous « éduquer » et le meilleur moyen de les surmonter n’est-il pas encore de les accepter ? C’est en acceptant et en surmontant les expériences douloureuses de mon existence que je me suis senti grandir, un peu. C’est en cherchant à comprendre le message de vie que ces crises me transmettaient que j’ai commencé à croire en un ordre universel et cosmique dont je ne suis qu une infime partie, dérisoire et pourtant fondamentale. J’apprends à relativiser l’importance des bonheurs et des tristesses. Fatalisme ?
Maman a dit à un moment donné : « Oui, au fond je suis croyante. » (...) C’est cet « au fond » qui fait toute la différence. Apprendre aux gens à laisser tomber cet « au fond » et à acquiescer sans réserve à leurs sentiments les plus profonds.

Je ne parviens pas encore à admettre que je place ma foi en Dieu et, au fond, Dieu ne se trouve-il pas dans ce qu’il y a de meilleur en nous. Dieu est en toi aussi.

Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais le plus souvent, des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. Il y a des gens je suppose qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en-dehors d’eux. Il en est d’autres qui penchent la tête et la cachent dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes.
C’est cette foi qui m’a permis de croire en la vie dans les moments difficiles. Pourtant, lorsque je t’écoute en parler, je crois que la sincérité me manque encore.

Et peut-être aussi la foi en ma foi... Il est si difficile d’admettre que l’on croit.

Un moment vient où l’on ne peut plus agir, il faut se contenter d’être et d’accepter.

Tu m’as fait découvrir l’importance de la foi. Tu m’as permis de comprendre qu’on ne doit pas la refuser, mais je ne parviens pas encore à l’affirmer dans les actes de ma vie quotidienne, se peut-il que j’aie honte de ma foi ?

Caroline Gindre

— Etty Hillesum, Une vie bouleversée, journal 1941-1943, éd. du Seuil, 1986 et Lettres de Westerbork, éd. du Seuil, 1988 (voir sur le site, la note de lecture concernant cet ouvrage).
— Première parution, revue « Conscience de », n° 12, La conscience, Ed. Lierre & Coudrier, mars 1989.


Les passages en caractères gras signalent les extraits du livre de Etty Hillesum.

Messages

  • Bonjour,
    Je suis Caroline Gindre et je découvre avec stupeur ce texte sur internet.
    Je l’ai écrit il y a 20 ans pour les cahiers du Lierre et coudrier.
    Qui êtes-vous et comment avez-vous eu ce texte ?
    Merci de me répondre à
    c.gindre@noos.fr

    • Bonjour Caroline Gindre,
      Le site Hommes et Faits a récupéré le fond éditorial des éditions Lierre et Coudrier après leur liquidation judiciaire, dont les droits de la revue « Conscience de » qui avait édité ce texte. Cette récupération, notifiée par acte judidicaire, ne comprend que les droits de publication. Le site a aussi pour but de faire connaître des auteurs dont vous faites partie.

      Il existe un fond assez gigantesque de textes inédits ou déjà publié qui peut encore être publié.

      Nous essayons de contacter les auteurs chaque fois que cela est possible, dans votre cas, malgré nos recherches cela n’a pas été possible.
      Notez également que le site Hommes et Faits n’est pas un site commercial, qu’aucun profit n’est retiré des publications. Son objectif est de faire connaître des écrits, des auteurs...
      Désolé de votre stupeur.

  • Bonjour Caroline Gindre, Le site Hommes et Faits a récupéré le fond éditorial des éditions Lierre et Coudrier après leur liquidation judiciaire, dont les droits de la revue « Conscience de » qui avait édité ce texte. Cette récupération, notifiée par acte judidicaire, ne comprend que les droits de publication. Le site a aussi pour but de faire connaître des auteurs dont vous faites partie.

    Il existe un fond assez gigantesque de textes inédits ou déjà publiés qui peut encore être réédité.

    Nous essayons de contacter les auteurs chaque fois que cela est possible. Dans votre cas, malgré nos recherches, cela n’a pas été possible. Notez également que le site Hommes et Faits n’est pas un site commercial, qu’aucun profit n’est retiré des publications. Son objectif est de faire connaître des écrits, des auteurs... Désolé de votre stupeur.

    Vous pouvez apporter toute correction ou augmentation de ce texte, si vous le souhaitez.

    Cordialement

  • Je découvre ce texte avec beaucoup de bonheur. Cette conversation imaginaire est un enchantement de sensibilité, de richesse humaine et d’élévation de l’esprit.

    Merci Caroline Gindre