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Le voyage de Léopold-Muhammad Asad

À propos du Chemin de La Mecque

mercredi 15 février 2006, par Yvette Reynaud-Kherlakian

Le titre de l’ouvrage de Muhammad Asad, alias Léopold Weiss, Le chemin de La Mecque (Fayard 1998) est évidemment un clin d’œil, complice et peut-être narquois, au chemin de Damas, cher à l’homélie et à l’iconographie chrétiennes, qui a fait de Saul l’apôtre Paul. Mais qu’un Juif soit allé de Moïse à Jésus, presque son contemporain, Juif comme lui, peut sembler - malgré la violence de la conversion telle qu’elle est présentée par la tradition - un simple infléchissement de la foi dans le sens même de l’histoire. Par contre, il n’y a ni continuité historique, ni correspondance théologique apparente dans le passage de Moïse à Mahomet chez un Juif d’Europe centrale du XXe siècle, au moment même où le sionisme actualise en projet politique l’espérance eschatologique du retour à Jérusalem.

Itinéraire singulier, donc, que celui de Muhammad Asad qui, né Léopold Weiss, juif et sujet autrichien en 1900 dans une ville à population majoritairement polonaise, trouvera dans le monde musulman, surtout arabe, une patrie et physique et spirituelle. Ce Muhammad Asad n’est ni un aventurier à la façon de Lawrence d’Arabie, ni un plumitif amateur et pourvoyeur d’exotisme, ni un ascète dédaigneux du monde qui encastrerait sa méditation dans la solitude du désert, ni un érudit enfiévré par la recherche d’un manuscrit rare... Pourtant il est grand voyageur et se montre capable de servir efficacement qui -individu ou État- semble suivre Le chemin de La Mecque ; journaliste, il sait regarder et faire voir situations historiques et profils psychologiques, villes et campements et rendre la vibration des paysages ; sensuel, il l’est comme seul peut l’être le nomade à qui le désert a appris la volupté de l’eau ; méditatif, il laisse l’islam creuser sa vie en destin, soit lui accorder « la part qui lui est dévolue dans tout ce qui arrive » ; érudit, il fait si bien son miel de l’apprentissage des langues, de la fréquentation des livres et des hommes de foi qu’il acquiert une réputation méritée d’islamologue.

Si le travail rétribué du journaliste européen assure matériellement les tours et les détours du voyage, c’est bien l’Islam qui les unifie en démarche cohérente, qui fait se répondre en écho pérégrinations et aventure intérieure. Mieux encore : il donne à cet itinéraire le mystère d’une vocation accomplie sans révélation fracassante, au rythme de ces marches et de ces haltes dans le désert qui empêchent l’existence de stagner dans les médiocrités de la vie sédentaire ...

Léopold Weiss arrive au terme d’une enfance heureuse, nourrie de la Torah et du Talmud, avec le sentiment que le Dieu des Juifs se contente par trop d’un rôle de chef de tribu. La tentation du christianisme ne dure pas : si son Dieu est universel, il enseigne une spiritualité coupée du corps et des contingences sociales qui risque de mutiler l’existence. Le sionisme, qui enfièvre l’opinion juive à Londres, à Vienne ou à Berlin, est une illusion dangereuse : à prétendre enjamber 2000 ans d’histoire pour reprendre le passé, il ne peut que le dénaturer et hypothéquer l’avenir. Léopold est un jeune journaliste de 22 ans quand il arrive à Jérusalem. Il découvre que la Palestine est peuplée d’Arabes, musulmans pour la plupart, et que ce sont eux qui perpétuent -dans leur langue, leur allure, leur mode de vie- les moeurs et la dignité des figures bibliques, et non ces immigrants au sionisme catéchisant et aveugle, importateurs de toutes les discordances de l’Europe... Ici commence cette conversion du regard qui lui fera abandonner le monde d’où il vient pour entrer dans « un monde dépourvu de limites définissantes mais jamais informe, se suffisant à lui-même mais ouvert de tous côtés », c’est-à-dire « le désert maternel » et les hommes qu’il enfante. Les haltes dans les villes, Damas, Amman, Le Caire, Bagdad sont, avant La Mecque ou Médine, l’occasion de rencontres, de conversations, de lectures qui lui font peu à peu découvrir l’Islam comme la clé de voûte d’un certain art de vivre tel que le pratiquent encore des hommes, illettrés ou savants, porteurs de la parole du Coran. Car, nous dit Muhammad Asad, « L’Islam ne me paraissait pas une religion... mais plutôt une manière de vivre ; moins un système théologique qu’un ensemble de règles individuelles et sociales fondées sur la conscience de Dieu ». L’Islam comble les lacunes de l’Ancien et du Nouveau Testament : il transcende toute appartenance tribale ou nationale et s’adresse à l’homme total. Il n’y a pas à violenter le corps au nom de l’âme mais seulement à réguler les appétits du corps selon les exigences de la conscience morale. Le rationalisme pragmatique de l’Islam fait que la discipline qui s’impose au croyant est à la fois matérielle et spirituelle, individuelle et sociale, morale et politique. Avec une telle vision de l’Islam, Muhammad Asad n’a guère de sympathie pour les courants mystiques qui le traversent : vouloir se perdre en Dieu, c’est escamoter le message profondément humaniste du Coran.

Et pourtant, il lui a bien fallu constater le délabrement de la civilisation islamique : la sclérose de la réflexion et de l’enseignement religieux a entraîné affaissement spirituel et désagrégation sociale. Mais puisque l’Islam perdure, une renaissance est possible : il s’agit de réactualiser le message coranique par la réflexion, d’y intégrer - à la plus grande gloire de Dieu et au service des hommes - les acquis scientifiques et techniques de l’occident au lieu de se laisser déborder par eux, de confier à des hommes de foi et d’action la mission de réinsuffler son esprit de justice et d’équilibre dans des sociétés mises à mal par les luttes tribales ou par la colonisation... Cette espérance fait que Muhammad Asad n’hésite pas à se mettre au service d’hommes qui lui semblent capables de faire exister un islam social et politique dans les territoires soumis à leur autorité : Ibn Saoud , les Sénoussis de Tripolitaine, les fondateurs du Pakistan... Mais il n’abandonnera jamais son indépendance de jugement et de conduite, si bien qu’il ne sera jamais tout à fait -et jamais pendant longtemps- un homme politique. Son fils nous dit qu’à la fin de sa vie (il est mort en Espagne, à 92ans) son appartenance à l’Islam, jamais remise en question malgré son amertume devant le gâchis pakistanais ou les trahisons de la dynastie saoudienne, s’infléchissait vers la méditation et qu’il comprenait mieux ces recherches mystiques longtemps considérées comme des dérives émotionnelles d’un message coranique d’essence rationnelle.

Une belle vie que celle de Léopold-Muhammad, et rayonnante malgré l’échec de son militantisme politico-islamique, malgré ce qu’il faut bien appeler plus largement l’échec de l’islam politique, voire de l’Islam tout court, lequel se manifeste surtout, là où il est massivement présent, par une torpeur intellectuelle et sociale propice à la dictature et à la corruption ou, au contraire, par une violence fanatique où s’engouffrent les rancoeurs contre l’occident et peut-être aussi le désir et la peur d’une liberté sans tutelle. Échec qui prémunit le lecteur du Chemin de La Mecque de toute tentation d’admiration hagiographique et qui permet de prendre la mesure de l’erreur commise sans avoir à mettre en cause la valeur de l’homme. Le fils de Muhammad Asad, longtemps arrimé au nomadisme paternel (né en Arabie Saoudite d’une mère saoudienne, il a grandi en Inde et au Pakistan, fait des études en Angleterre avant de se fixer aux Etats-Unis), maintenant citoyen américain et professeur new-yorkais d’anthropologie, dit de son père : « Il n’avait jamais prêté assez attention à la vie politique et avait préféré se concentrer sur les idées ».

Sans doute. Mais il y a plus : ces « idées » ne relèvent pas d’une théorie offerte à un libre examen mais d’une religion révélée. Il est possible que Talal Asad, musulman comme père et mère, ne souhaite pas mettre en question la possibilité de faire de l’Islam un modèle de gouvernement. Or, c’est cela qui est à mettre en question.

On peut d’abord remarquer que Muhammad Asad (comme Garaudy) se réfère à un Islam désencombré des scories de l’histoire -soit réminiscences pré-islamiques, emprunts à des cultures adjacentes et surtout dégradation et affaissement des institutions arabes. Ainsi, la condition faite aux femmes en pays d’Islam serait le fait de particularités culturelles et non d’une application du Coran où la femme est dite égale à l’homme devant Dieu. À quoi l’on peut répondre que l’accumulation et la pérennité de ces particularités sont bien près de faire une constante et qu’à l’évidence, le mâle musulman en général n’a pas pour la femme le regard de Dieu...

Ne tombons pas dans la chicane féministe. Muhammad Asad a aimé et respecté les femmes qu’il a successivement épousées. C’est à partir d’une appartenance intime à l’Islam (« Plus jamais tu ne seras étranger... plus jamais parmi ton peuple ! ») qu’il a pensé un Etat islamique où les institutions seraient, dans une société donnée, avec sa situation de départ, le tissage concret et vivant des liens qui unissent l’homme à Dieu et les hommes entre eux.

Le retour au texte, à la parole révélée : c’est la recherche de l’authenticité du texte et du sens, la quête de la fraîcheur et de la force des commencements. Certes, toute religion peut être ainsi revisitée - et par l’analyse érudite et par l’approche spirituelle- : l’Ancien et le Nouveau Testament, le Coran, comme les Upanishads sont assez riches de mythes, de figures, de préceptes pour donner à penser, à rêver, à espérer -et même à croire en une présence enveloppante et tutélaire qui fait craquer les contours étriqués de l’existence... Et il est bien évident que la religion, en tant qu’elle implique une vision du monde, est susceptible d’orienter la réflexion et les choix politiques.

Mais seulement de les orienter. L’histoire -celle d’aujourd’hui comme celle d’hier- montre que le religieux, quand il tient les rênes du pouvoir a vite fait de glisser vers un absolutisme intolérant, inquisitorial qui opprime les hommes au nom de la volonté de Dieu. C’est qu’il y a une sorte de contradiction dans les termes à parler d’Etat théocratique : Dieu ne descend pas du ciel pour s’asseoir sur un trône ou présider une assemblée. Le pouvoir - et son contrôle - est affaire d’hommes. Le déguiser en volonté de Dieu relève d’une mégalomanie qui serait burlesque si elle n’était aussi dangereuse et Dieu n’a rien à gagner à jouer les muses inspiratrices de césars ou de présidents élus. Dieu est peut-être le créateur des hommes mais il ne saurait être invoqué comme le fondateur direct d’institutions qui appartiennent à l’histoire. Si Mahomet a pu être l’homme d’Etat et le chef de guerre qu’il a été, c’est sans doute qu’il a pensé et agi dans la clarté et l’enthousiasme d’une révélation toute fraîche. Après lui, les références au Coran ont joué pour le meilleur et pour le pire (humain, trop humain !) dans la politique des Etats musulmans. Bien des jihad d’hier et d’aujourd’hui n’expriment pas plus la volonté d’Allah que le Dieu le veut ! des Croisés n’exprime la volonté de la Sainte Trinité. Le rêve d’un Etat théocratique est un archaïsme qui relève d’une vision mythique du monde où tout se correspond dans un accord organique. Muhammad Asad a abandonné l’archaïsme juif, soit l’alliance de Dieu et d’un peuple, et repoussé son avatar laïque et moderne, le sionisme, pour actualiser un autre archaïsme : l’Etat islamique comme effectuation de la parole divine en code général de bonne conduite.

Or, dans le monde d’aujourd’hui, après l’horreur nazie, l’échec du communisme et la montée du fanatisme ethnique ou religieux, la configuration d’un État de droit ne peut pas être déduite d’une religion ou d’un système - (la remarque de Talal Asad est ici pertinente). En effet, l’appareil politique doit être capable d’assurer et la liberté des individus et la cohésion sociale, quelle que soit la diversité ethnique et religieuse des citoyens. C’est dire que le politique doit être pensé en lui-même dans sa nature et sa finalité propres, dans sa texture temporelle, quels que soient ou puissent être ses rapports avec le religieux, l’économique etc.

Suivre Le Chemin de La Mecque ne suffit donc pas à assurer la légitimité d’un Etat islamique, ni même à conduire au pèlerinage salvateur. Mais cet itinéraire d’un homme d’exception nous incite à réfléchir au difficile équilibre entre la tension vers la transcendance et l’immersion dans le bain de foule terrestre. De plus - Allah en soit loué ! - il ne s’agit ni d’un traité didactique, ni d’une autobiographie récapitulative ou justificatrice mais d’un récit aux multiples facettes, si bien qu’il y a à glaner mille et une merveilles le long de ce Chemin de La Mecque, depuis la résurrection d’une plante du désert au contact de quelques gouttes d’eau jusqu’à cet aveu des hasards de la liberté dans la bouche du Grand Sénoussi vaincu : « Mais qui, Dieu excepté, peut dire si un homme a raison ou tort lorsqu’il obéit à sa conscience ? ».

C’est en homme libre que Mohammad Asad s’est trompé. Il faut regretter l’erreur mais se réjouir : de ce qu’elle lui ait fait une vie dense et généreuse et nous vaille la rencontre d’un beau livre, voire d’un grand livre, Le Chemin de La Mecque.


Voir en ligne : Atelier imaginaire


Vous trouverez d’autres articles et références de l’auteur sur les sites suivants :

www.atelier-imaginaire.com/laureat.php?uid=56

www.france-palestine.org/article1524.html

www.divergences.net/spip/rubtextaut.php3?id_auteur=95 - 9k