Accueil > Anthropologie > Une société de l’image > Le voyage nocturne de Muhammad

Le voyage nocturne de Muhammad

samedi 16 septembre 2006, par Kieser ’l Baz (Illel)

Les peuples et les nations font toujours références à des livres fondateurs, à des mythes de création et à des épopées héroïques. Il me paraît donc intéressant de revenir aux mythes fondateurs des religions contemporaines pour y puiser des informations que l’oubli a souvent effacées de nos mémoires.

La mosquée El Aksa est le troisième grand lieu saint de l’Islam. Au-delà de son image historique et politique elle occupe une très grande place dans l’imaginaire musulman. C’est à partir de ce bâtiment souvent endommagé, partiellement détruit et constamment reconstruit que le Prophète s’engagea dans une fantastique chevauchée vers les cieux.

En Islam, où l’image est interdite, seul le songe furtif de la nuit autorise une évasion éperdue dans l’imaginaire, mais, il ne manque pas de moyens pour favoriser ces rêveries. Fameuse, la Sourate XVII du Coran — portant le nom al-`Isra (الإسراء [al-isrā’]) — qui ouvre une brèche dans la transcendance absolue de Dieu et lance une échelle entre la créature et son créateur. [1] Une longue tradition populaire s’est plu à rêver le voyage nocturne de Muhammad dans l’espace des images, aux confins de l’enfer et du paradis, guidé par les anges et leur hiérarchie. Le Prophète y converse avec Adam, les Patriarches, Moïse, et noue avec Jésus un lien sensible.

La connaissance des récits de la mythologie arabe évoque un dialogue entre les religions en ce lieu où bouillonnent les mythes et les images archétypales mais dont les hommes ont fait un champ de bataille et de luttes entre fanatismes.

Figure paradoxale du sommeil qui dit la proximité lumineuse de l’homme et de Dieu et supplante les rationalismes stériles, après le récit du voyage nocturne, celui de l’ascension — mi`râj, mirage — demeure un mystère ou bien une fantaisie de l’imagination selon la représentation que l’on a du monde. Le voyage de Muhammad et son ascension sont des pérégrinations mystiques, et tout commentaire s’épuiserait à décrire la richesse infinie qui s’en écoule.

En ces temps, qui sont les nôtres, où certains écrits déclarés blasphématoires enflamment tant de fanatismes, plonger dans l’univers merveilleux de la poésie mystique pour en extraire ce que chacun d’entre nous peut y trouver d’éveil à une autre dimension de l’être et du monde, quelque soit son système de croyance, apparaît au moins comme un acte de saine curiosité.

Situation

Voici la transcription de l’entête de la Sourate XVII : [2]

« Pureté à celui qui a fait voyager de nuit son serviteur de la Mosquée sacrée à la Mosquée lointaine dont Nous avons béni l’enceinte, afin de lui montrer certains de nos signes. C’est lui, vraiment, qui entend, qui observe. »

Le Prophète raconte ainsi son voyage : « J’étais plongé dans le sommeil, lorsque Jibrail m’apparut, amenant à moi Al Boracq, la monture habituelle des prophètes. Cet animal ne ressemblait à aucun des animaux de la Terre. Il était d’une taille supérieure à celle d’un âne, inférieure à celle d’un mulet. Sa robe était d’une blancheur plus éblouissante que la neige ; il avait une figure humaine, mais était privé de la parole, de grandes ailes d’oiseau lui servaient à s’élever dans les airs et à fendre les espaces ; sa crinière, sa queue, ses plumes, son poitrail, étaient brodés de gemmes les plus précieuses, qui scintillaient comme des milliers d’étoiles. Je le montai, et, en un clin d’œil, il me transporta du Temple d’El Haram à celui d’El Aksa — c’est-à-dire du Temple Sacré de Mekka au Temple de Jérusalem, [3] devenu la mosquée autour de laquelle s’est jouée la dernière intifada. Je mis pied à terre et je l’attachai à l’anneau auquel l’attachèrent les prophètes. Un homme se présenta devant moi, m’offrant une coupe de lait et une coupe de vin. Je bus le lait, je repoussais le vin ; et Jibraïl, qui m’avait accompagné sans me devancer ni se laisser devancer par moi, m’approuva : ‘Si tu avais choisi le vin de préférence au lait, me dit il, ton peuple eût préféré l’Erreur à la Vérité !’ »

Jérusalem, la vieille ville avec la mosquée El Sakhra au centre. Photo Joseph Rabie (2006).

La légende rapporte encore : ce voyage eut lieu une nuit, la vingt-septième du mois de Rabià el Aouel — durant la douzième année de la mission du Prophète —, l’Ange Jibrail, chargé de diriger les astres, la lumière, reçut du Tout puissant l’ordre d’augmenter l’éclat de la lune d’une partie de l’éclat du soleil, et celui des étoiles d’une partie de celui de la lune, afin que le firmament nocturne fût resplendissant de clarté ; puis de descendre près de Muhammad endormi, et de l’élever jusqu’à lui à travers les sept zones du Ciel.

Al Boracq est une jument ailée envoyée par l’ange Jibraïl à Muhammad. Son nom signifie à la fois : « jeteur d’éclairs » et « blancheur éclatante ». Elle file plus vite que le vent. C’est elle qui porte le Prophète lors de son ascension nocturne à travers l’éther, jour fêté, chaque année depuis l’hégire, le 28 du mois de rajab. Le mois de rajab fait partie des mois sacrés, le jeûne y est recommandé, c’est le 7e mois lunaire de l’année.

Le Coran relate qu’« Al Boracq est le premier quadrupède que Dieu ressuscitera au dernier jour : les anges poseront sur elle une selle de rubis éblouissants. Ils lui mettront en bouche un mors d’émeraude très pure et la conduiront au tombeau du Prophète. Dieu ressuscitera alors Muhammad qui, ayant conversé avec les anges, montera Al Boracq et s’élèvera jusque dans les cieux ».

Une interprétation

L’interprétation que l’on fait d’un mythe n’est jamais objective, elle dépend d’un nombre considérable de paramètres, certains liés au contexte culturel du moment, d’autres aux préoccupations personnelles de l’exégète.


Pour ma part, la question de la conscience humaine, inscrite au cœur des faits et événements est au centre de mes préoccupations depuis nombre d’années.


Les peuples et les nations font toujours références à des livres fondateurs, à des mythes de création et à des épopées héroïques. Il me paraît donc intéressant de revenir aux mythes fondateurs des religions contemporaines pour y puiser des informations que l’oubli a souvent effacées de nos mémoires.


L’interprétation que je livre ici est plutôt le résultat d’une lecture, une méditation…

La représentation du Prophète sur sa jument au visage de femme incarne les conditions humaine et animale, masculine et féminine, rappelant qu’Allah est l’être suprême. Cette représentation s’inscrit dans une très longue tradition, depuis Gilgamesh, en passant par les Grecs. Il est d’usage de représenter la complétude de l’âme humaine par une image qui figure l’alliance entre cavalier et monture, entre l’individu et un animal chimérique. C’est une façon de représenter l’humain dans sa totalité. Ce qui se joue entre la figure humaine et la chimère renvoie à la manière dont, aux époques concernées, on concevait les relations de l’être — conscient — avec ce qu’il y a d’animal, d’instinctif et archaïque en lui. L’association du cavalier et d’une monture plus ou moins hybride, représente souvent l’entité humaine et, plus particulièrement, le type de relation qui lie l’Ego, le cavalier, avec les autres couches de la psyché. Cette métaphore va perdurer dans de nombreux cercles « ésotériques », jusqu’à nos jours.

Malgré l’interdit de la représentation iconographique dans l’Islam, on trouve de nombreuses peintures illustrant ce voyage à travers les sphères célestes. La scène la plus fréquemment représentée à partir du xve siècle est celle du miraj, c’est-à-dire l’ascension du Prophète à travers le ciel. Les hadiths ont, semble-t-il, définitivement arrêté le modèle qui servit aux représentations — notamment dans la peinture persane — du miraj et la description de la jument mythique, Al Boracq.

Miniature persane sur parchemin. xvie siècle.

Le mythe — on peut ici parler de mythe à condition de le lire comme le récit d’une réalité imaginaire et non comme une pure fiction — offre au « soumis » de nombreux mobiles de méditation et d’ouverture. Ainsi en est-il de la relation que l’homme entretient avec « sa monture ». Il y a la chamelle préférée du prophète — Djamila, la belle, il y a les chamelles anonymes, la mule du Prophète, sa jument, la monture que Jibraïl — Gabriel — lui amène pour son assomption. Le thème de la monture est souvent repris dans les récits d’Orient et d’Occident, il est caractéristique d’une période, le symbole est demeuré vivant jusqu’à l’aube du xxe siècle. Il le demeure encore dans certains pays comme la Mongolie mais il a perdu de sa vigueur au profit de nombreux substituts plus mécaniques… L’usage détourné d’une figure animale est conditionné par les conditions culturelles et géoclimatiques.

Nous sommes donc face à une métaphore pour exprimer la complexité de l’entité humaine dans sa relation à la nature et plus particulièrement au monde des instincts.

Al Boracq, par son aspect étrange rappelle un autre animal sorti tout droit du bestiaire de l’imaginaire. Œdipe, errant devant Thèbes mais ayant gardé son arrogance de seigneur, rencontrait la Sphinge — chimère du genre féminin. Elle était envoyée par Zeus pour frapper Thèbes, la Cité Centre du Monde, des excès de son roi Laïos. Lequel délaissait sa femme et s’intéressait bien plus aux jeunes garçons de sa cité. Ce qui dans l’histoire des cités, n’est pas forcément bien vu. Le « passage d’Œdipe » se résout par la mort de la sphinge, la consommation inconsciente d’un inceste et l’exil du futur roi de Thèbes.

La légende d’Œdipe nous met en présence d’une confrontation violente qui se résout dans la mort de la chimère — la sphinge — et cela nous dit que la culture grecque du moment ne pouvait éviter le meurtre de l’instinct avec son image double de femme et d’animal. Nous prétendant les héritiers de la culture grecque, nous ne pouvons ignorer cet aspect.

La légende d’Œdipe a été popularisée par la psychanalyse qui l’a réduite à un infime épisode, celui de la consommation d’un inceste fils-mère. Or, cette légende est bien plus complexe. Voici ce qu’écrit Catherine Barbé à ce propos : « Il a fallu que le hasard (ah, le hasard !) me ramenât aux Phéniciennes d’Euripide [4]… Ainsi se conclut l’Argument (Hupothesis) qui précède le texte de la tragédie, après qu’ont été déroulés le résumé de l’histoire, puis l’oracle :
“Labdacide Laïos [5], tu veux d’heureux enfants :
Tu procréeras un fils, mais ton destin sera
De perdre la vie par sa main ; Zeus le Cronide
Ratifie de Pélops l’imprécation funeste ;
Tu lui ravis son fils : il t’a maudit.”
 
suivi de l’énigme, de sa solution, le tout ponctué par le paragraphe explicatif suivant :
 
“Laiös venu de Thèbes, vit pendant son voyage Chrysippe, fils de Pélops. [6] S’étant épris de lui, il lui demanda de le suivre à Thèbes. Sur son refus, Laïos l’enleva à l’insu de son père. Mais comme il se lamentait grandement sur la perte du jeune garçon, Pélops l’apprit plus tard, et alors il maudit l’auteur de sa mort [7], lui souhaitant de ne pas avoir d’enfant, et s’il en avait un, d’être tué par lui.”
Et que dire, que faire, sinon s’incliner très bas face à la puissance du mythe[…] »
Œdipe et le Sphinx, bol grec, ve s. av. J.-C., Musée Étrusque, Cité du Vatican, Rome.

La légende Muhammadienne nous révèle une autre version de l’alliance entre le Moi et la nature : une alliance qui permet l’élévation de la conscience à de hauts degrés. Trois millénaires après, quelque soit l’origine de la fondation muhammadienne, il n’y a plus de meurtre mais une sorte de maîtrise « consentie ». Mais la femme est toujours dessous…

« La meule dormante subit la meule tournante[…]

Et la femme qui est toujours sans défense !

La femme qui est toujours dessous… » [8]

Poétesse et/donc prostituée, Mririda M’Aït Attik sait mieux qu’une autre l’assimilation outrancière qui demeure entre les figures de l’imaginaire et celles du concret. Alors, la femme reste le meilleur ennemi de l’homme, ainsi le dit un proverbe kabyle, mais sous condition.

Bizarrement, comme surgi là où on l’attend le moins, qu’il soit « monté » ou combattu le féminin hante l’Histoire, revenant de manière incessante de sa démarche ophidienne. Mais du féminin à la femme qui fait le pas de la confusion ? Œdipe eut à combattre une représentation d’une part monstrueuse — sa part d’ombre psychique — de lui-même. Muhammad, par l’intercession de Jibraïl, ici commis en écuyer, était d’un autre temps. Il avait appris à se concilier ces forces instinctives et il put ainsi voyager au-delà du temps alors qu’Œdipe, aveugle, fut cloué au sol par la malédiction. Le jeu des lumières, dans la légende de Al Boracq, contraste étrangement avec les ombres de la tragédie œdipienne. Entre le féminin et l’imaginaire se tisse, dans nos cultures, une histoire de couple…

Le problème de la femme et du féminin demeure… les traditions occidentales/chrétiennes et orientales ne se privent pas de collusion sur ce point.

« Aussi longtemps que l’homme était vu, sans différence de sexe, il ressemblait par son unicité à l’univers et à Dieu.

[…] Mais quand la femme eut été à son tour façonnée, l’homme vit un être d’aspect frère et forme parente. Il se réjouit à sa vue et s’avançant il l’accueillit avec tendresse. Elle, n’apercevant aucun être qui lui fut plus ressemblant, se réjouit et lui rendit son salut avec pudeur. L’amour survint. Réunissant pour ainsi dire les deux segments séparés du même être animé, il les ajuste en un seul après leur avoir inspiré à chacun le désir ardent de s’unir à l’autre en vue de procréer un semblable. » [9]

Auquel répond la tradition fixée par les Hadiths :

« Le paradis sur terre est sur le dos du cheval,

dans la santé du corps et dans le cœur des femmes.

S’il existe quelque chose de néfaste, c’est dans la maison, la femme et le cheval. » [10]


[1 — Jamel Eddine Bencheikh analyse la Sourate XVII et trace un lien entre cet épisode et la foi islamique. Le voyage nocturne de Mahomet, suivi de l’aventure de la parole, traduit et présenté par André Miquel. Imprimerie nationale, col. Orientale, 1988, 308 pages.

[2 — Les citations du Coran sont extraites de la version traduite par Muhammad Hamidullah, 12e édition, 1986.

[3 — Actuel Mur des lamentations au-dessus duquel se trouve la Mosquée El Aksa ou El Aqsa selon les graphies.

[4Tragédies,
tome V, p. 150-152, Les Belles Lettres, Paris, 2002

[5— Père d’Œdipe.

[6— Pélops, servi en ragoût aux dieux par son père Tantale, lui-même fils de Zeus

[7— Selon les versions, Crysippe se suicide, est tué par ses frères…

[8 — La Tassaout, poèmes de Mririda M’Aït Attik traduits du dialecte Tachelhaït par René Euloge, Ed. Belvisi, Rabat, 1987.

[9— Philon d’Alexandrie : De opificio Mundi, trad. R. Arnaldez 1961. Cité par Bernard Teyssèdre : Naissance du Diable, Albin Michel 1985, p. 20.

[10 — Hadith cité par Abdelwahab Bouhibda, La sexualité en Islam, 1975.

Messages

  • Le sphinx était donc la Sphinge ? Je n’en savais rien et cette féminisation -toujours animalière !- donne au mythe une dimension dont vous tirez habilement parti. Le songe de Muhammad -pardon, son voyage nocturne- se trouve ainsi inscrit et dans une tradition, et dans un milieu spécifique, et dans l’immémorial voisinage de l’homme et de la bête, du paradis et de l’enfer, de l’innocence et de la connaissance… Le personnage y gagne en densité humaine.

    L’analyse des mythes, si elle détruit la légende, établit la libre circulation -à travers l’espace et le temps- d’une sève souterraine, riche d’un vécu complexe, contradictoire où nous n’en finissons pas de nous reconnaître.

    Voilà qui nous enseigne que, si nos inconscients nous séparent, leur décryptage peut nous rapprocher.

    Merci, Illel Kieser