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La sorcière, une construction mythique

dimanche 17 septembre 2006, par Barbé (Catherine)

Ce que l’on sait des sorcières et du Sabbat provient de quelques religieux paranoïaques qui puisèrent dans leurs propres délires les éléments d’accusation à l’encontre de certaines femmes, de la femme et du féminin en général. Ils reprirent en cela des représentations du féminin qui circulaient dans l’imaginaire depuis plusieurs siècles... qui circulent encore.

Les holocaustes ont trouvé leur justification dans le délire de religieux paranoïaques, dans des conflits politico-économiques que masquait le commerce avec le Diable, ou dans des aveux obtenus sous les tortures les plus sophistiquées. Le plus extraordinaire dans tout cela, c’est qu’il existe toujours, à l’heure actuelle, des ethnologues ou des historiens pour accréditer la véracité de ces pratiques monstrueuses. Même Marx s’était appropriée l’idée selon laquelle les Chrétiens s’étaient livrés à des pratiques cannibaliques. Or, Norman Cohn par un dépouillage scrupuleux des documents démontre que ni les hérétiques, ni les sorcières n’étaient structurés en secte et que rien ne permet de croire en l’existence des pratiques qui leur on été prêtées.

Les textes, sur lesquels se sont appuyés les chercheurs, sont ou des faux, ou des amalgames de sources diverses. Ces derniers se sont laissés abuser par leur propre conviction, ou ont donné des interprétations comme telles pratiques liées au culte de la Nature qu’ils ne peuvent justifier. L’intérêt ici, est non pas tant de traiter ces savants d’incapables, mais de voir à l’œuvre un imaginaire qui a aveuglé et aveugle encore.


Le rapport est complexe entre les croyances populaires et les textes érudits, qui puisent souvent aux mêmes sources mythologiques anciennes, mais ayant diversement évolué et qui s’influencent réciproquement.

L’anti-nature : la dégénérescence, l’ombre et le froid, le bouleversement des hiérarchies, la décomposition

C’est du côté de ‘l’anti-nature’ que sera située la sorcière. L’‘aujourd’hui‘ des auteurs est désigné comme l’inverse du paradis perdu, et caractérisé par la dégénérescence, l’ombre et le froid, le bouleversement des hiérarchies, la décomposition : c’est « un siècle qui s’écroule », un « monde sur le soir descendant de son déclin », [1] « qui refroidit et descend sur son couchant » [2]. Les mêmes registres physiques serviront métaphoriquement à désigner les particularités métaphysiques d’une époque « ou la malice des hommes grandit, la charité se refroidit, tandis que surabonde toute l’iniquité des sorciers. » [3]

La femme du monde médiéval vue par l’Inquisition

De même que le Juif, la femme est alors identifiée comme un dangereux agent de Satan non seulement par les hommes d’Église, mais tout autant par les juges laïcs. Ce diagnostic a une longue histoire, mais il a été formulé avec une malveillance particulière — et surtout diffusé comme jamais auparavant grâce à l’imprimerie — à une époque où pourtant l’art, la littérature, la vie de cour et la théologie protestante paraissaient conduire à une certaine promotion de la femme. Encore un exemple de la transformation par la culture dirigeante d’une peur spontanée en peur réfléchie.

L’attitude masculine à l’égard du « deuxième sexe » a toujours été contradictoire, oscillant de l’attirance à la répulsion, de l’émerveillement à l’hostilité. Le judaïsme biblique et le classicisme grec ont tour à tour exprimé ces sentiments opposés. De l’âge de pierre à l’époque romantique la femme a été, d’une certaine manière exaltée. D’abord déesse de la fécondité et image de la nature inépuisable, elle devint avec Athéna, la divine sagesse, avec la Vierge Marie, le canal de toute grâce. Cette vénération de l’homme pour la femme a été contrebalancée au long des âges par la peur qu’il a éprouvée pour l’autre sexe, particulièrement dans les sociétés à structure patriarcale. Une peur que l’on a longtemps négligé d’étudier et que la psychanalyse elle-même a sous-estimée jusqu’à une période récente. Pour l’homme, la maternité demeurera probablement toujours un mystère profond et Karen Horney a suggéré avec vraisemblance que la peur que la femme inspire à l’autre sexe tient notamment à ce mystère, source de tant de tabous, de terreurs et de rites, qui la relie beaucoup plus étroitement que son compagnon au grand œuvre de la nature et fait d’elle le « sanctuaire de l’étrange ». Pour cette raison elle a été créditée dans la civilisation traditionnelle du pouvoir non seulement de prophétiser, mais encore de guérir ou de nuire au moyen de mystérieuses recettes. En contrepartie, l’homme s’est défini comme apollinien et rationnel par opposition à la femme dionysiaque et instinctive, plus envahie que lui par l’obscurité, l’inconscient et le rêve.



Les Erinyes, esprits femelles de la justice et de la vengeance, personnifient un concept très ancien de châtiment. Elles étaient nées des gouttes de sang qui tombèrent sur Gaia, la Terre, lorsque Cronos mutila Ouranos ; elle étaient donc des divinités chtoniennes. Selon une variante, elles furent enfantées par Nyx, la Nuit. Leur nombre reste généralement indéterminé, quoique Virgile, s’inspirant sûrement d’une source alexandrine, en dénombre trois : Alecto, Mégère et Tisiphoné – respectivement « l’implacable », « la malveillante » et « la vengeresse du meurtre ».
« L’esthétique, c’est le péché, c’est la femme en l’homme, c’est le serpent dans la femme. »
« Les premiers coïts – sunodoi – du mâle et de la femelle ont pour guide-initiateur la jouissance ». De opificio mundi, op. cit.
Il ne faut pas ignorer que la jouissance, semblable à une courtisane, à une putain, concupisce de copuler avec un amant et cherche des entremetteuses qui le lui fassent harponner. Or, ce sont les sensations qui lui amènent, en entremetteuses et proxénètes, l’amant. Une fois qu’elle les a prises au leurre, elle a tôt fait de subjuguer l’intellect. en faisant pénétrer au dedans les apparences du dehors, elle les lui annoncent et les lui représentent, imprimant en lui les empreintes de chacune d’elles et suscitant l’affect correspondant. Car l’intellect, semblable à une cire, reçoit les images qui lui viennent par les sens et c’est par elles qu’il saisit les corps. Pour Philon d’Alexandrie, est déclarée jouissance illicite, celle qui n’a pas pour finalité la maternité. Le serpent représente donc la pire jouissance, la jouissance illicite. Philon le déclare en toutes lettres : « Pour la femme, la jouissance est par elle-même souillure » –mochthêra.
Erinyes, Johan Heinrich Wilhelm Tisheïn, 1751-1829



C’est l’ambiguïté fondamentale de la femme qui donne la vie et annonce la mort. Ce n’est pas un hasard si, dans beaucoup de civilisations, le soin des morts et les rituels funéraires ont incombé aux femmes. On les jugeait beaucoup plus liées que les hommes au cycle — l’éternel retour — qui entraîne tous les êtres de la vie vers la le mort et de la mort vers la vie. Elles créent mais elles détruisent aussi. D’où les noms innombrables de déesses de la mort. D’où les multiples légendes et représentations de monstres femelles. « La mère ogresse — Médée est du nombre — est un personnage aussi universel et ancien que le cannibalisme lui-même, aussi ancien que l’humanité. » [4] Inversement les ogres masculins sont rares. Derrière les accusations portées aux xve et xviie siècles contre tant de sorcières qui auraient tué des enfants pour les offrir à Satan, se trouvait, dans l’inconscient, cette crainte sans âge du démon femelle meurtrier des nouveau-nés. À la sanguinaire Kali, répondait d’une certaine façon dans les mentalités helléniques les Amazones dévoreuses de chair humaine, les Parques qui coupaient le fil de la vie, les Erinyes “effroyables”, ‘folles’ et ‘vengeresses’.

La peur de la femme n’est pas une invention des ascètes chrétiens. Mais il est vrai que le christianisme l’a très tôt intégrée et qu’il a ensuite agité cet épouvantail jusqu’au seuil du xxe siècle... [5] Ainsi, le Moyen Âge chrétien dans une assez large mesure additionna, rationalisa et majora les griefs misogynes reçus des traditions dont il était héritier...

La diabolisation de la femme

C’est à l’époque de Pétrarque que la peur de la femme s’accroît dans une partie de l’élite occidentale.

Les prédicateurs ne faisaient que monnayer et distribuer largement une doctrine depuis longtemps établie dans de savants ouvrages. Mais ils connurent, à leur tour, un rayonnement nouveau grâce à l’imprimerie. Le De planctu ecclesiae rédigé vers 1330 fut imprimé dès 1474, puis réédité à Lyon en 1517. Au livre II, l’article XV déroule la litanie des reproches adressés aux filles d’Eve. Bien sûr, « la femme » partage tous les vices de l’homme, mais elle a les siens propres, ainsi :
1° : ses paroles sont mielleuses ;
2° : elle est trompeuse ;
3° : elle est reine de malice. Toute malice et toute perversité viennent d’elle ;
4° : souvent prise de délire, elles tuent leurs enfants....
Les femmes sont des « devineresses impies », et jettent des sorts. Elles sont « insensée ».

L’antiféminisme clérical (les chefs d’œuvre de la littérature monastique)

In De contemptu feminae, Bernard de Morlas, xiie, moine de Cluny :

« La femme ignoble, la femme perfide, la femme lâche
Souille ce qui est pur, rumine des choses impies, gâte les actions...
La femme est un fauve, ses péchés sont comme le sable.
Je ne vais cependant pas déchirer les bonnes que je dois bénir...
Que la mauvaise femme soit maintenant mon écrit, qu’elle soit mon discours...
Toute femme se réjouit de penser au péché et de le vivre.
Aucune certes, n’est bonne, s’il arrive pourtant que quelqu’une soit bonne,
La femme bonne est chose mauvaise, et il n’en est presque aucune de bonne.
La femme est chose mauvaise, chose mâlement charnelle, chair toute entière.
Empressée à perdre, et née pour tromper, experte à tromper,
Gouffre inouï, la pire des vipères, belle pourriture,
Sentier glissant... chouette horrible, porte publique, doux poison...
Elle se montre l’ennemie de ceux qui l’aiment, et se montre l’amie de ses ennemis...
Gouffre de sexualité, instrument de l’abîme, bouche des vices...
Tant que les moissons seront données aux cultivateurs et confiées aux champs,
Cette lionne rugira, cette fauve sévira, opposée à la loi,
Elle est le délire suprême, et l’ennemi intime, le fléau intime...
Par ses astuces, une seule est plus habile que tous...
Une louve n’est pas plus mauvaise, car sa violence est moindre,
Ni un serpent, ni un lion.
La femme est un farouche serpent par son cœur, par son visage ou par ses actes,
Une flamme très puissante rampe en son sein comme un venin.
Elle se farde, elle se falsifie, elle se transforme, se change et se teint...
Trompeuse par son éclat, ardente au crime, crime elle-même...
Autant qu’elle peut elle se plaît à être nuisible...
Femme fétide, ardente à tromper, flambée de délire,
Destruction première, pire des parts, voleuse de la pudeur,
Elle arrache ses propres rejetons à son ventre...
Elle égorge sa progéniture, elle l’abandonne, la tue, dans un enchaînement funeste.
Femme vipère, non pas être humain, mais bête fauve et infidèle à soi même,
Elle est meurtrière de l’enfant, et, bien plus, du sien d’abord,
Plus féroce que l’aspic et plus forcenée que les forcenées...
Femme perfide, femme fétide, femme infecte.
Elle est le trône de Satan, la pudeur lui est à charge ; fuis-la, lecteur. » [6]

La sorcière : « médium qui participe des extrêmes »

Les premières pages du Malleus Maleficarum font état de l’existence d’un ordre social et naturel, manifesté par des distinctions et des hiérarchies, ordre qui a été interrompu par une révolte entraînant le malheur et l’aliénation. Les auteurs insistent à plusieurs reprises sur le fait que « l’hérésie des sorcières » est un mal « récent », et renvoie le temps du bonheur à autrefois qui, — on ne s’en étonnera pas — était proche de l’origine [7].


Or, au sein même de la subversion d’une cosmologie jadis hiérarchisée, la sorcière apparaît comme le signe même de la perturbation, de ce qui échappe aux normes. Elle est inclassable, ni humaine, ni esprit : elle est un « médium qui participe des extrêmes » [8]. Elle fait communiquer ce qui devrait rester séparé, et met au jour tout l’occulte [9]. Tout en elle participe du négatif et de l’illusion. Son propre parcours mythique qui va du pacte avec le démon - qui structuralement peut-être considéré comme son « mandant » — à l’épreuve glorifiante de l’activité maléfique, en passant par le sabbat à la « marque » corporelle que lui inflige Satan, est investi par l’imaginaire, le leurre. Sa quête n’est qu’un reflet de celle de Satan, son corps n’est que l’instrument qui dépend de la volonté de l’agent principal [10]. Sans la spiritualité du Malin qui a besoin, pour réaliser des « effets maléfiques » qui ne peuvent avoir lieu sans « contacts », d’un médium corporel, la sorcière n’aurait pas de raison d’être. C’est dire que si le libre-arbitre de la sorcière est engagé au moment du pacte, la « volonté immuable fixée dans le mal » dont elle est gratifiée [11] ne peut être considérée comme véritablement sienne. Ce n’est que la volonté du maître à laquelle elle s’est offerte et liée toute entière. Son activité n’est qu’une activité programmée, ses pouvoirs ne sont qu’une « honteuse servitude ». [12] Le pacte lui-même, c’est-à-dire du point de vue de la structure mythique le contrat, est décepteur. Lorsqu’il confère à la sorcière le rôle de destinataire : elle reste misérable car les prétendues récompenses du Diable sont illusoires. Les pièces d’or se transforment en pièces sèches, les banquets du sabbat sont le plus souvent immangeables ou non nourrissants, la copulation diabolique plus douloureuse que plaisante et Satan finit même par abandonner sa victime à l’Inquisition ou, bien mieux, favorise sa perte.


Il convient donc d’étudier de plus près le rapport de la sorcière au monde chtonien et à la mort.

La sorcière et la mort

« Il y a plusieurs Isles, baladines et danceresses [...] Or en ces Isles, particulièrement au milieu de la mer, les Diables ont fait leur sabbat avec les sorcières [...] Ainsi le Diable a accoustumé de faire ses plus grands exploits des choses branslantes et croulantes de toutes parts, et inconstant qu’il est, il choisit volontiers pour faire ses assemblées des Isles inconstantes ». [13]

Les lieux liés à la sorcellerie sont souvent des lieux à l’écart, extérieurs à l’enceinte sociale : montagnes, forêt... L’île, espace mouvant qui peut être englouti, préfiguration du continent noir.

Surgit l’écho des grandes cosmogonies antiques : la Nuit, la Terre, la Mer, principes de désordre, et engendrant des monstres « à principe d’endormissement, d’envoûtement et d’ignorance » [14] comme les petits-fils de la Nuit, ou « à principe de violence et d’agressivité, de rébellion et incapables de prendre des formes stables », comme les monstres issus de la Terre-Mère ou des puissances marines. La Nuit elle-même sous sa forme de nuit paresseuse, est « le nom maléfique donné chez Hésiode à la femme qui refuse de céder au règne du premier mâle, et de s’accoupler sous la médiation de l’amour : la reine refusant le partage, la mère solitaire d’une lignée maléfique ». [15] (quel bel amalgame !!!!)


Le fantasme d’une société autre qui refuse la Cité suscite chez ceux qui l’évoquent une réaction toujours ambivalente, « horreur ambiguë » et « fascination devant l’épouvantable », rapproche ainsi la sorcière sur le plan de l’imaginaire d’autres traditions semi-mythiques : les Luperques.


Dans cette optique, tout « l’infra-humain » que Norman Cohn impute à une psychologie de la persécution peut se trouver revendiqué dans une construction légendaire, où la sorcière assume la position à la fois respectée et redoutée de médiatrice entre le monde des vivants et des morts.

Dans les romans médiévaux, les îles sont des lieux de passage vers un autre monde - souvent les enfers — où vivent les morts et les divinités chthoniennes.

Un certain nombre de détails transcrits par les juges mettent la sorcière en relation avec le monde des morts : utilisation des cadavres, d’où vient l’idée que les sorcières sont ordinairement puantes. Leur rapport avec les vampires, stryges, lamies ou autres hybrides incite à penser qu’elles sont conçues dans la mythologie populaire comme des êtres fantastiques. Ni femmes, ni déesses, ni vivantes, ni mortes, elles sont particulièrement aptes à assurer le contact entre les deux mondes.

Les figures divines de Diane et d’Hécate ainsi que celle de Holda dans la mythologie germanique, elle aussi associée aux sorcières, et plus ou moins assimilée dans l’est de la France avec les deux premières, sont en relation à la fois avec la fécondité et la mort. Toutes les déesses-mères sont ambivalentes, protectrices des agriculteurs et des nourrices, et liées au monde infernal, dont Bakhtine et Gaignebet trouvent trace dans le baiser du derrière du Diable : « les motifs et images relatifs à l’envers du visage, et au remplacement du haut par le bas sont liés de la manière la plus étroite à la mort et aux enfers » — parce que la mort est l’envers de la vie, et l’enfer l’envers du monde.



La popularité littéraire de Mélusine est liée à la famille de Lusignan, tandis que son existence dans le folklore provient de son caractère de bâtisseuse, de son appendice serpentin et des cris qu’elle poussa en s’envolant de Mervent : « Puis elle prit la direction de Lusignan, dans un tel bruissement – esroiz –, un tel tapage, qu’il semblait, partout où elle passait, que c’était la foudre et la tempête qui allaient s’abattre ».
L’existence des femmes-serpent est confirmée par les Propos rustiques de Noël du Fail, parus en 1548 : l’auteur place une histoire de femme serpent dans le répertoire de Robin Chevet, un conteur de village actif entre 1490 et 1500. Rabelais rapporte que la légende de Mélusine est bien vivante à son époque, et trouve des gens prêts à jurer qu’elle « avoit corps féminin jusqu’aux boursavitz et que le reste en bas était andouille serpentine ou bien serpent andouillicque ».
Une miniature des Très riches Heures du Duc de Berry représente la forteresse de Lusignan avec un dragon d’or perché sur le donjon. Brantôme dit encore qu’on entendait Mélusine « crier d’un cri très aigu et effroyable par trois fois lorsqu’il devait arriver quelque grand désastre au royaume, ou un changement de règne ou une mort. » (Œuvres complètes, L. Lalanne, T. V. : « Grands Capitaines Français », 1869, p. 19)
Fair Melusine, Julius Hubner, 1806-1882. Il fit partie du groupe des Nazaréens qui remit l’art religieux au goût du jour.



La sorcière, comme les magiciennes antiques et les déesses qui leur sont associées sont en relation avec la lune ; or, dans certaines traditions gnostiques et néoplatoniciennes, la lune est considérée comme lieu de transmigration des âmes des morts. (cf. Cyrano de Bergerac)

On retrouve également chez Boguet le reflet de la légende qui veut que les femmes pendant leurs règles soient mordues par un serpent lunaire, et que leur regard soit alors empoisonné. Le serpent est un des éléments caractéristiques du bestiaire de la sorcière. Au-delà du rapport évident à Eve, Boguet signale que les cheveux de sorcières, enterrés dans du fumier, produisent des serpents.

L’ambivalence des sorcières est soulignée par l’insistance des juges à dénoncer leurs pratiques comme sages-femmes : ils les accusent de tuer, de vouer au Diable les nouveau-nés qu’elles aident à mettre au monde. Mais d’autres faits qu’ils rapportent sans les comprendre, montrent aussi le lien de la sorcière avec la fécondité, avec la terre. Le M.S. témoigne par exemple que le contact avec la terre permet à la sorcière de prendre des forces, d’où la méthode d’arrestation qui consiste à soulever la sorcière de terre ; et lorsqu’elles sont sur le point d’être brûlées. [16]

Les fonctions positives - naissance, guérison, désensorcellement — des sorcières sont d’ailleurs très souvent évoquées par les démonologues, par exemple à propos de leur action sur la force génitale des hommes, qu’elles peuvent favoriser ou au contraire retirer, comme les déesses-mères.

La représentation du sabbat où l’on fait cuire des cadavres dans des chaudrons évoquent les rites de régénération : Dionysos, tué par les Titans ; et aussi dans les rituels chamaniques rapportés par M. Eliade. [17]

Il ne faut pas oublier que les maladies ont longtemps été considérées comme des possessions, et que la sorcière, ouvrant son corps aux démons, est particulièrement apte à en délivrer autrui. Un rapprochement s’impose encore avec les chamans : celui d’une vertu psychopompe.

Peut-on à partir de ces indices avancer l’hypothèse que la sorcière est vécue mythiquement comme médiatrice avec le pays des morts et des divinités infernales, et par là objet de respect autant que d’horreur ? Leur rapport au temps est indéniable : les sorcières au fuseau sont les équivalents des Moires ou des Normes germaniques, maîtresses du destin, responsables des hommes qu’elles ont comme sages-femmes, aidé à mettre au monde. Elles interviennent comme gardiennes des rites dans les grands moments de l’existence.

L’utilisation et la manipulation de la mythologie antique

L’association des démons et sorcières aux vents et aux tourbillons n’est pas sans rappeler certaines traditions mythiques qui ne seraient pas étrangères aux croyances de l’ancien monde égéen. [18] Or c’est sous la forme de chevauchées nocturnes, conduite par Diane, que les premiers textes des théologiens sur la croyance en la sorcellerie décrivent le vol des sorcières :
« Certaines femmes scélérates, retournant à Satan [...] croient et professent que pendant les nuits avec Diane, déesse païenne ou avec Hérodiade, et une innombrable tourbe de femmes, chevauchant des bêtes, elles traversent les espaces dans le calme des nuits, obéissent à ses ordres, comme à leur maîtresse absolue » [19], Diane dont on retrouve de nombreuses traces dans la tradition populaire, plus ou moins assimilée à Hécate, déesse des terreurs de la nuit, qui préside aux évocations des morts.

Les réunions des sorcières évoquent « l’armée spectrale de Dionysos », les Ménades emportées par le tourbillon de la danse. Dionysos, rapproché de Diane, présente dans certains rituels un aspect chtonien et infernal.

Le plus surprenant, pour nous mais manne pour le héros du futur, est que certaines femmes adhèrent entièrement aux idées de sorcières qui volent, tuent et mangent les enfants. Elles témoignent même en ce sens. Mais quelle signification donner à ce corps qui s’envole ?


« Les Benandante, comme ils le déclarèrent eux-mêmes, à plusieurs reprises, faisaient ces expériences en état de catalepsie : tout au long de la période concernée, ils gardaient le lit, immobiles et frappés de stupeur. C’étaient leurs esprits, disaient-ils, qui sortaient se battre ; en vérité, si l’esprit ne réussissait pas à revenir promptement, le corps mourait. » [20]

C’est une autre façon d’exclure une femme préalablement repérée comme « sorcière » de la communauté humaine pour que s’exprime le message et de dissiper l’angoisse que provoquerait une trop grande proximité de ‘l’Autre’.


[1— Henri Institoris et Jacques Spenger, Le Marteau des Sorcières, p. 127 présenté et traduit par A. Denet, Plon, 1973.

[2— Op. cit. p. 254.

[3— Op. cit. p. 153.

[4— W. Lederer, Gynophobia ou la peur des femmes, Paris, 1970, p.63-64.

[5— J. Delumeau, La peur en Occident, xive-xviiie, p. 313-317, Fayard, Paris 1978.

[6— Cité par J. Delumeau, op. cit., p. 323.

[7Malleus Maleficarum, p. 344.

[8— Op. cit. p. 141.

[9— Op. cit. p. 278.

[10— Op. cit. p. 148.

[11— Op. cit. p. 165.

[12— Op. cit. p. 127.

[13— De Lancre, Op. cit. p.18.

[14— Ibid.

[15— Clémence Raoux, « Histoire d’un symbole — Histoire antique de la Nuit », in Cahiers internationaux du symbolisme n°3, 1967.

[16— Op. cit. p. 557.

[17Le Chamanisme et les Techniques archaïques de l’extase, Paris, Payot, 1951.

[18— Jeanmaire, Dionysos, Paris, Payot, 1951, p. 270.

[19Canon Episcopi, antérieur au ixe siècle. L’Eglise niait alors l’existence de sorcières.

[20— Normann Cohn, Démonolâtrie et sorcellerie au Moyen Âge, op. cit. p. 263.

Messages

  • Vos analyses démêlent avec brio l’enchevêtrement des causes qui ont produit la représentation de la femme-sorcière.

    En les lisant , j’ai pensé au très beau film de Carl Dreyer, Jour de colère qui suggère aussi une face subjective du rôle de sorcière lequel met certes la femme en danger de mort mais l’arrache à la passivité à laquelle la voue le mépris de Dieu et des hommes.La sorcière a bien pu être , pour certaines femmes, un modèle fascinant et exaltant.

    Ce qui n’infirme en rien vos dires qui m’ont beaucoup appris. Merci.