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Une mort très digne

Entretien avec Francine McKenzie

jeudi 16 février 2006, par Webmaître

L’entretien fut réalisé par Robert-Guy Scully, publié dans le mensuel Châtelaine, n 9, vol. 29 de sept. 88 au Canada. Publié ensuite par « Conscience de » numéro spécial 14/15 - Femme féminin, décembre 1989, Paris, avec l’aimable autorisation de la revue Châtelaine.

Robert-Guy Scully : Francine McKenzie, la première fois que nous vous avons contactée en vue de cet entretien et que vous avez accepté notre invitation, vous étiez, comme disent les spécialistes, en « rémission ».

Francine McKenzie : Pas exactement. On venait de diagnostiquer un retour de la maladie. Donc, j’avais une rechute. Mais je me disais que j’étais plutôt en route vers une deuxième rémission. Hélas ! un élément nouveau est intervenu. Non seulement je ne vais pas vers la rémission mais - je viens juste de I’apprendre - je suis atteinte d’un deuxième cancer qui est de nature différente du premier. Les deux semblent se partager l’activité, ce qui complique considérablement la thérapie à envisager.

R.-G.S. : Le premier était un cancer du sein ?

F.M.  : Oui, avec des métastases dans les os.

R.-G.S. : Il avait donc déjà progressé ?


F.M. :
II a été diagnostiqué très tard, en effet. Tellement que les médecins étaient étonnés que j’accepte les traitements.


R.-G.S. :
Et comment avez-vous réagi ?

F.M.  : Écoutez, je n’ai pas hésité du tout devant les traitements, même si je voyais que les médecins eux-mêmes étaient très sceptiques. J’ai réagi, je dois dire, de façon très instinctive. Je sentais le besoin de considérer la situation sérieusement, c’est-à-dire jusque dans ses implications. Et la première implication, je crois, avec cette maladie qui a encore la réputation d’être funeste, c’est de se préparer à mourir. Pendant trois mois, je suis quand même restée complètement déchirée entre, d’une part, ma volonté, presque ma décision d’en sortir et, d’autre part, mon désir de ne pas vivre ma mort dans la distraction. Je voulais approfondir cette chose qui finalement est très naturelle et malgré tout très pénible, et je pense avoir accompli cette démarche, avoir apprivoisé la mort, avec ce qu’elle entraîne. À telle enseigne que je ne pourrais pas recommencer. Il me semble que c’est une démarche déjà faite, déjà inscrite dans mon curriculum vitae, si vous voulez.


R.-G.S. :
Mais, au tout départ, il y a eu chez vous une forte volonté de vaincre. Vous le dites dans votre journal dont j’ai lu quelques extraits.

F.M.  : Oui, mais ce qui me tenait par-dessus tout, je crois, ce n’était pas, pour moi, le fait de vivre. Pourtant, je pense que j’étais alors en pleine possession de mes moyens, ou que j’avais un peu perdu de ces inquiétudes que l’on a quand on est plus jeune. Je retrouvais une certaine cohérence. J’étais aussi beaucoup plus à la recherche du sens. Nous vivons dans une société largement insensée, je trouve, et j’avais été très marquée par ça. Et, fort étrangement, le fait de voir une fin, la fin de cela, personnellement me concernant, n’a pas été dramatique. Ce qui l’a été beaucoup plus, c’était le fait d’avoir des enfants et d’avoir un mari. Je suis très attachée à ces trois hommes dont l’un était un petit bonhomme à l’époque, de dix ans seulement, et ça c’était la chose la plus pénible pour moi. Je dois dire que cela a constitué ma raison de lutter.

R.-G.S. : Dans cette lutte, vous êtes-vous appuyée sur la science médicale ou au contraire sur la conviction psychologique que vous alliez gagner ?


F.M. :
Pour ce qui est de la conviction..., j’avais un doute. Je crois que j’essayais de me duper. Je n’avais pas la témérité d’affirmer : « Je vais guérir ». En même temps, j’avais une grande volonté de m’en sortir. Je n’ai pas refusé ce que l’instinct me dictait à ce moment-là. La maladie nous met dans une situation d’écoute, même quand on a tendance à être un petit peu intellectuelle, comme j’avais l’habitude de l’être, et de tout rationaliser. On devient beaucoup plus poreux aux émotions et à ce que les choses représentent globalement, à leur côté humain. Et j’ai beaucoup misé sur la science médicale. Je suis devenue très avide de lecture, de tout ce que je pouvais trouver sur le sujet, de tout ce qui aussi m’aiderait à comprendre ce qui arrivait.

En y réfléchissant, j’en suis venue à la conclusion que, finalement, le cancer est probablement une maladie de l’Âme. C’est sans doute une hérésie que de dire cela et certains oncologues doivent rigoler en m’écoutant, mais c’est ce que je pense. Et plus j’accumule de contacts avec des personnes qui en ont été frappées, plus j’en suis convaincue. Le cancer est tellement répandu actuellement, dans les pays occidentaux notamment, que je me demande s’il n’est pas comme une espèce de maladie de transition pour l’être humain qui essaie de s’adapter à un environnement en mutation. Exposé à toutes ces pollutions, ces produits et ces stimuli nouveaux, l’humain doit réagir. Et je me dis : est-ce que le cancer n’est pas en va-et-vient, est- ce qu’il ne nous visite pas ? Mais, pour s’arrêter, il lui faut un bon terreau, une terre favorable. L’hypothèse que je ferais facilement, c’est qu’il s’installe chez les personnes qui ont une vulnérabilité de l’âme causée par exemple par un choc psychologique. Je dois dire que c’était mon cas : avant que l’on diagnostique la maladie, j’avais eu une dure épreuve. Dans ces moments-là, je crois que le cancer a de l’emprise et qu’il se manifeste ensuite physiquement, en allant se loger là où l’on est fragile. Mai, j’avais eu un grave accident d’auto étant jeune, qui avait abîmé mon squelette, si je puis dire, et il est intéressant de constater que c’est dans les os que les métastases se sont précipitées.


R.-G.S. :
Donc vous pensez que finalement le cancer nous habite tous. Tout dépend des circonstances de notre vie et de la force de l’âme pour déterminer si oui ou non il va prendre racine.


F.M. :
Je crois qu’on le fréquente, je crois qu’on flirte avec, jusqu’à un certain point. Maintenant, je laisse aux scientifiques le soin de me réfuter là-dessus, mais ce serait mon interprétation.

R.-G.S. : D’ailleurs les scientifiques eux-mêmes, souvent, sans pouvoir le démontrer ou le quantifier, vous disent que l’ingrédient fonda mental dans les rémissions c’est la confiance et la volonté des patients de s’en sortir. Mais, globalement, quelle impression avez-vous eue des oncologues, vous gui en avez fréquenté plusieurs à la faveur des traitements ?

F.M. : Je dois dire que j’ai trouvé très pénible, dans la première étape de ma maladie, d’être soignée par une équipe de médecins. De sorte qu’en onze traitements de chimiothérapie, j’ai vu neuf médecins différents, toujours pour des entrevues très très courtes. Le contact humain, je l’avais surtout avec les techniciennes qui administraient la « chimio », étant donné que le traitement par intraveineuse est long à recevoir. J’estimais assez dangereux sur le plan scientifique, et sur le plan humain également, cette technique de l’équipe, parce que chacun me disait que le cancer du sein est une maladie fort variable et qu’il y en a presque autant qu’il y a de malades. Et je me disais à ce moment-là : est-ce que ça ne vaudrait pas la peine de s’arrêter un peu à celle qui en est atteinte pour voir comment elle vit, quelles sont les thérapies qu’elle se trouve, quelles sont ses conditions de vie, ses chocs, ses épreuves, ce qu’elle traverse, dans quelle atmosphère elle traverse cela... Bien que, par ailleurs, je les comprenne de faire la rotation des patientes, car ce n’est pas très drôle de devoir suivre toujours le même cortège qui s’en va la plupart du temps au cimetière. Tandis qu’avec la rotation, les médecins ont des chances, sur le lot, d’assister à des cas de rémission ou de guérison, d’avoir des gratifications.

R.-G.S. : Donc vous auriez préféré en tout cas qu’un seul médecin fasse le lien...


F.M.
 : C’est ce que je connais actuellement et je trouve que c’est infiniment préférable. Même si ce pauvre médecin je le plains. Je vois bien que, dans mon cas, la médecine a mal à la science, si vous voulez. Étant donné l’existence de deux cancers différents, on est... on est vraiment presque acculés au pied du mur en ce qui concerne la thérapie.


R.-G.S.
 : Et vous pensez que si les médecins se regroupent en équipe, ce n’est pas par exigence scientifique, mais bien parce que, comme vous dites, humainement, pour eux, la tâche de traiter, et peut-être de trop près, un seul patient serait écrasante, parce qu’ils s’y attacheraient ?


F.M. :
Ça, c’est la partie inconsciente. Consciemment, ils le font pour des raisons scientifiques et sans doute parce qu’ils peuvent mieux mesurer les effets de la pharmacopée et des traitements qu’ils utilisent en échangeant et en comparant. Il y a sans doute là une valeur scientifique. Mais je reste persuadée qu’une saisie globale du patient par un thérapeute qui s’y adonne et qui a le temps de le faire serait aussi très profitable.


R.-G.S. :
Vous avez parlé de « maladie de l’Âme ». Certaines techniques comme l’imagerie mentale - visualiser la maladie dans son corps, se dire qu’on va la vaincre - sont prônées par les médecins et par d’autres professionnels de la santé. Ces techniques-là vous paraissent-elles d’un certain secours ?


F.M.  :
Elles le sont probablement. Moi je les ai pratiquées d’instinct et je n’avais pas lu que ça pouvait être intéressant. Ce qui m’avait beaucoup frappée dans les lectures que j’avais faites (dans un entrefilet du New York Times, je crois, à l’occasion d’un congrès de neurologues), c’est qu’on avait identifié une hormone du cerveau qui est sécrétée lorsqu’il y a une grande détermination chez le sujet. À partir de là, j ai été embêtée ; je me demandais ce que je pourrais bien faire pour stimuler la sécrétion de cette hormone-là. On lui prêtait, entre autres, la propriété de renforcer le système immunitaire et donc d’agir sur les globules blancs, ce qui est très important puisque le cancer est une maladie du système immunitaire.

R.-G.S. : Et quand votre rémission approchait, aviez-vous l’impression d’être sur une pente montante, grâce à cela ?


F.M. :
Oui. Et je crois que la visualisation de moi-même... C’est-à-dire que je me suis d’abord écroulée. J’étais souffrante depuis deux ou trois mois, j’avais de gros maux de dos. Quand je me suis écroulée, on a dû me transporter en ambulance à l’hôpital et je croyais à ce moment-là avant qu’on découvre ce que j’avais que j’avais une fracture de la colonne, que j’avais souffert trop longtemps et que j’aurais dû agir, être moins négligente. J’ai d’abord été grabataire et je pense que le fait de se voir dans le lit, incapable de bouger, puis ensuite de se voir passer au fauteuil roulant, passer A la marchette, passer à la canne, c’est très gratifiant. C’est de nature à donner confiance à quelqu’un et c’est un peu comme les marches de l’escalier qui conduisent à la rémission.


R.-G.S. :
Et c’est à ce moment-là que vous avez décidé de ne pas abandonner vos fonctions, gui sont très exigeantes ?

F.M. : Je ne les ai jamais abandonnées. Je crois même avoir travaillé le matin où on m’a opérée (rire), étant donné que je n’avais eu qu’une narcose et que je n’avais pas voulu être endormie. Je crois avoir continué chaque jour. Et grâce à l’équipe exceptionnelle que j’ai au Conseil du statut de la femme, je pouvais être en pleine confiance professionnellement. On m’apportait le courrier quotidiennement, je téléphonais, je jouais le tour aux médias de donner des entrevues depuis mon lit sans qu’on le soupçonne... À mon avis, c’est très important de ne pas cesser ses activités et de garder ses centres d’intérêt, les choses qui nous tiennent à cœur aussi.


R.-G.S. :
Parfois, on ne veut pas cesser ses activités pour que l’entourage ne sache pas, mais ce n’est pas votre cas puisque vous en parlez ici...

F.M. : Je l’ai gardé secret très longtemps et finalement c’est devenu un secret de Polichinelle, les médias en ont parlé. Mais quand même, je ne l’ai pas révélé.

R.-G.S. : Mais s’il y avait eu moyen, l’auriez-vous conservé ce secret ?

F.M. : Je crois, oui.

R.-G.S. : Croyez-vous que la curiosité malsaine l’emporte sur la solidarité quand on parle de ça, que la dignité du malade est menacée ?

F.M.  : Oui, j’ai toujours un peu de mal à I’exhibitionnisme, je suis plutôt du côté du mystère ou du secret. Cependant, à partir du moment où cela s’est ébruité, j’ai estimé aussi, forte de la rémission, qu’il était important que je le dise parce que j’avais un message d’espoir à apporter aux autres femmes qui en sont atteintes.

R.-G.S. : Et quand le second cancer a été diagnostiqué, avez-vous commencé à changer de point de vue ?


F.M. :
Oui, c’est très récent et je dois vous dire que... je suis perdue, actuellement. Je n’ai pas de vision claire de la chose, je suis... désemparée. Et j’estime que c’est une extravagance dont j’aurais pu faire l’économie. Ça complique la tâche considérablement et on ne m’a pas encore fait miroiter de solution.

R.-G.S. : Et votre famille ? Elle vous a suivie tout au long et vous disiez que, essentiellement, votre première raison de lutter c’était votre jeune fils...

F.M. : Et ça le demeure. Il y a des choses qui me tiennent à cœur et le fait de traverser cela fait émerger l’essentiel. Les détails s’estompent et on arrive à un ordonnancement de ce qui compte le plus dans la vie très rapidement. On se découvre un talent pour ça.

R.-G.S. : Socialement, on sait que le cancer, pendant un temps, a fait très peur, un peu comme le sida aujourd’hui. Le président Nixon, il y a déjà presque une génération, avait dit : « Je déclare la guerre au cancer aux États-Unis, j’injecte des fonds ». Mais cette guerre n’a pas été gagnée. Croyez-vous que si on utilisait ces fonds-là, on vaincrait ?


F.M.  :
Si on les utilisait surtout dans le dépistage, oui, sur des techniques et des façons de dépister très rapidement la présence même de cellules avant que des tumeurs se forment (au moyen de prises de sang, ou de choses simples), il me semble qu’on arriverait à des solutions intéressantes. A ce moment-là, an pourrait songer aussi à des méthodes de thérapie un peu moins sauvages et beaucoup plus sélectives, beaucoup plus fines que celle de la chimiothérapie.

R.-G.S. : Votre conseil aux femmes serait donc d’être encore plus vigilantes quelles ne le sont maintenant ?

F.M.  : Oui. Et je donnerai aussi mon conseil à l’État (c’est d’ailleurs la fonction même du Conseil du statut de la femme que de conseiller le gouvernement), ce serait de ne pas lésiner sur les fonds devant être assignés à la recherche sur le dépistage. Cela me semble être un très bon calcul, et beaucoup plus économique que tout l’arsenal oncologique qui est mis en place aujourd’hui et qui coûte une fortune.


R.-G.S.
 : N’y aurait-il pas, également, des recommandations à faire sur la façon intérieure de mener sa vie ? Selon vous, les gens ne se préparent-ils pas des maladies simplement en négligeant trop leur équilibre intime ?


F.M. :
Refouler beaucoup d’émotions, ne pas écouter son corps ni sa fatigue, ne jamais apprendre à gérer son stress : voilà autant d’attitudes qui peuvent nous conduire au cancer. Je dois dire, à mon sujet, qu’autrefois j’avais l’habitude de faire des blagues quand je rencontrais des gens préoccupés par de nouvelles recettes psychologiques, de nouvelles techniques. Dieu sait s’il y a eu abus, aussi, du côté des psys ! Donc, j’étais très méfiante et je disais chaque fois en riant : « Je n’écoute pas votre recette parce que, de toute façon, je n’aurai pas le temps de l’appliquer. Se changer, ça demande beaucoup de temps. » Reste qu’il y a sûrement un moyen terme à trouver, sans développer une espèce de nombrilisme ou sans tomber dans un culte du corps, comme on l’a vu dans Le déclin de l’empire américain, au point où cela frise le loufoque. Il y a quand même un équilibre à conserver. On a probablement tort de ne jamais s’écouter, finalement, et de toujours marcher sur son âme.

R.-G.S. : Et quand vous dites que vous avez fait une réflexion sur la mort et que cela vous a conduite à une certaine sérénité, qu’est-ce que vous voulez dire ?

F.M. : Eh bien... je crois à une certaine sérénité. Avec un regret aussi. Avec le regret de peut-être ne pas avoir eu le temps de progresser, je dirais de progresser... dans le sens du sens des choses (même si ça a l’air redondant, c’est ce que je veux dire finalement). Je commençais seulement à voir un petit peu de lumière.


« Conscience de » est une publication des éditions Lierre & Coudrier