Accueil > Anthropologie > Une société de l’image > Société Nationale des Beaux-Arts

Société Nationale des Beaux-Arts

Salon 2006, la représentation turque

samedi 16 décembre 2006, par Frank Shifreen

Le Salon 2006 de la S.N.B.A., Société Nationale des Beaux-Arts, ouvre ses portes au Carrousel du Louvre, du 14 au 17 décembre 2006 sous le Haut Patronage de Jacques Chirac et avec le parrainage de Monsieur Renaud Donnedieu de Vabres, Ministre de la Culture et de la Communication. Un hommage particulier sera rendu à Ladoré-Lejeune (1932-1996) et à Lee Kwang-Ha, artistes-peintres. Invités d’honneur : Humblot (1907-1962) et Avati, artistes-peintres.

La Société Nationale des Beaux-Arts (SNBA) fut fondée en 1861 par Louis Martinet et Théophile Gautier et a été réorganisée par Meissonier. La SNBA a la mission de favoriser l’activité des artistes, particulièrement dans le domaine des arts plastiques en les regroupant sous le même toit afin de leur apporter un soutien et de nouvelles opportunités.

Mme Nurhilal HARSA, a adhéré à la SNBA en qualité de membre 1999 a participé les expositions individuellement jusqu’en juin 2006 et suite à la proposition de l’institution en cette date, elle a accepté la mission de fonder la délégation Turque.
De 2004 à 2006, notre organisation a participé au salon sous le nom de délégation Turque avec les artistes suivants : dans le domaine de peinture (Mme Reyhan ABACIOGLU, M. Ahmet Rüstü DOGAN, M. Hakan ESMER, M. Soner GÖKSAY, Mme Nurhilal HARSA, M. Semih KAPLAN, M. Serdar LEBLEBDCD, M. Yavuz SECKIN, M. Korkut ULUG), dans le domaine sculpture (M. Akin YILDIRIM et M. Selçuk YILMAZ), dans le domaine de céramique (M. Kemal ULUDAG) et dans le domaine de lithographie (Mme Saime Hakan DONMEZER) ont participé aux expositions.
Carrousel du Louvre - Paris
Infos : 00 96 216 318 62 37
Email : yildirim96@yahoo.com


Le Salon exposition 2006 de la société Nationale des Beaux-Arts, a ouvert ses portes au Carrousel du Louvre. Il célèbre l’esprit des artistes visuels travaillant et créant aux quatre coins du monde. Tous essayent d’exprimer leurs visions, leurs cultures, et idées. Ces artistes, souvent indépendants, ne font partie d’aucun groupe ni élite. En décalage avec le système des galeries et des musées, ils ont le mérite de persévérer dans leur métier. L’art visuel est une anomalie dans le monde d’aujourd’hui. Faire des choses à la main, chercher la beauté ou le sens, participent de l’acte révolutionnaire le plus ancien et le plus moderne. Le Salon d’exposition, regroupant le travail d’une centaine d’artistes, devient l’apothéose de l’esprit humain qui défie la violence, le nihilisme, la commercialisation et les idéologies répressives de notre temps. Cependant, comme toujours, lorsque les nations, les frontières, les relations internationales entrent en jeu, les questions deviennent complexes et le royaume de l’art hors de portée.

L’art idéal devrait garder ses propriétés, être loin de toute intrigue et des considérations politiques, cependant nous ne sommes pas isolé du monde et nous appartenons à des groupes appelés citoyens. Nous sommes tous des citoyens.

Pierre Lévy écrit comment nous nous identifions : le sexe, le nom, l’âge, l’adresse, l’occupation et maintenant l’adresse électronique. Chacun de ces critères d’identification nous localise dans le monde. Nos histoires personnelles et nationales sont liées et unies. Internet a considérablement changé les relations sociales, nous donnant une identité et une localisation dépassant les frontières nationales et existant en dehors de l’espace réel. Il permet de nous engager dans une meilleure communication et d’accéder à chacun d’entre nous comme cela n’a jamais été possible auparavant. Il amène aussi tous nos problèmes et questions au premier plan, au devant du monde, où nous nous retrouvons en train de participer au fameux récit historique. Les histoires personnelles des artistes sont entrelacées dans ces drames, comme au spectacle pour ainsi dire.

L’histoire de la délégation Turque est instructive quant à la façon dont l’art reflète ces changements. Ce qui n’était autrefois que soucis locaux, est désormais vu globalement et maintenant tous s’avèrent reliés entre eux.

La Délégation Turque

Photo de droite, Nurhilal Harsa avec des artistes de la délégation turque.

Nurhilal Harsa, une artiste turque d’Izmir, ville du sud de la côte d’Egée, a commencé à peindre après une vie critique et a travaillé pendant des années assidûment, en développant son habileté. Ses tableaux ont de nombreux thèmes, dont l’un est le rôle de la femme dans la société et son expérience d’être une femme. Elle expose son âme à travers des autoportraits sensibles, expressifs. Son travail est un exposé féministe, pourtant elle me parle d’une clarté stridente que chacun d’entre nous voit lorsque nous regardons dans un miroir. Madame Harsa était en train de chercher des salles pour son travail quand son jeune fils, étudiant de français, a pris contact avec le directeur de la Société Nationale des Ecoles via Internet. Le directeur a aimé son travail et l’a recommandée à la S.N.B.A. Après des années de participation en solo dans leur exposition annuelle, elle a demandé à former la Délégation Turque. Durant ces deux dernières années elle s’est consacrée à la recherche d’artistes auxquels elle a prodigué des conseils afin que leur candidature soit approuvée par la société dans le but de participer à l’exposition.
Avant Internet, cette histoire aurait été très inhabituelle, elle est maintenant plus commune. Mon propos est basé sur ces changements de l’accès à l’art.
À travers son travail difficile et sa persistance nous pouvons voir le travail d’artistes Turcs qui nous étaient inconnus auparavant.

Les dix artistes de la délégation Turque, organisée par Nurhilal Harsa, forment un groupe de professionnels accomplis. La plupart des membres du groupe sont connus dans leur pays. Ils travaillent généralement l’expression moderne, en dehors de Korkut qui peint à l’huile dans le style œuvre de maître, en utilisant le dégradé, les vernis et l’image réaliste. Le contenu de son travail est très puissant. Ses tableaux sur les yeux de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de l’état moderne de Turquie, sont perçants et profondément émouvants. Ils sont un hommage et un avertissement à la Turquie. En remémorant cet homme, l’intensité de son visage et de ses yeux, l’honneur et le tragique, les Turcs doivent se souvenir de ce qu’il a voulu dire.
L’histoire et la vision d’Atatürk résonnent en moi comme une figure historique particulièrement importante pas seulement pour sa nation mais aussi pour d’autres.

Les images personnelles deviennent politiques dans le contexte des évènements historiques.

À la fin de la première guerre mondiale, la Turquie, le centre de l’Empire Ottoman, tombe en ruines. L’Empire s’écroule sous le poids du passé, l’assaut de modernité, le règlement despotique du sultan, les mauvaises alliances, la bureaucratie médiocre et incompréhensible qui n’était pas capable de s’adapter aux changements du monde. Il est intéressant de noter que l’Empereur était aussi le sultan et le calife. Il décidait non seulement du règlement politique mais aussi spirituel.

L’une des principales ambitions d’Ousama Ben Laden et des Islamistes radicaux est de restaurer le Sultanat et le Califat. C’est l’un de leur premier principe. Au contraire, Atatürk (également musulman, bien sûr) a destitué le Sultan, a mis fin au Califat et a entraîné la Turquie dans le monde moderne. Il est, selon mon point de vue, l’un des plus grands leaders politiques du XXe siècle. C’était un soldat d’une grande habileté stratégique et son charisme de leader a inspiré ses compatriotes dans la guerre et dans la paix. Il a battu les puissances occidentales, et toutes celles qui tentèrent de morceler la Turquie dans le chaos de l’après guerre - Première guerre mondiale. Il a utilisé le capital politique de ses succès militaires pour créer l’état moderne de Turquie. Il a créé une république avec des élections libres, a émancipé les femmes, institué l’éducation obligatoire et a construit une infrastructure industrielle. Il aurait pu prendre le pouvoir pour des fins personnelles et pour sa gloire, mais il a créé des structures gouvernementales pour assurer la perpétuation de la démocratie laïque de l’état Turc et pour assurer le développement de son pays. Pendant mon voyage en Turquie j’ai vu son portrait partout. J’avais déjà entendu parler de lui mais je ne connaissais rien à son sujet avant ma visite. Beaucoup de turcs craignent aujourd’hui que l’état laïc qu’il a fondé soit en danger à cause des extrémistes. Je pourrai être accusé de mysticisme mais je crois qu’Atatürk avait une bonne vision du futur. Il connaissait le rôle que la Turquie aurait à jouer en s’opposant aux tendances totalitaires et réactionnaires dams l’histoire du monde. Elle est aujourd’hui une force modérée dans le monde musulman et l’a été depuis sa fondation. La Turquie est aussi une nation en changement perpétuel. Elle ne s’est déracinée que récemment de son passé médiéval. La Turquie a lutté pour maintenir une société démocratique progressive. Bien que les traditions, les méthodes, la technologie et le mode gouvernance occidentaux aient été adoptés, il y persiste encore des influences du passé. La Turquie a longtemps été déçue par le manque d’encouragements venus de l’ouest. C’est une nation qui est d’une importance capitale. C’est un bastion, une île d’humanisme dans une mer de conflits religieux et tribaux. Le rôle de l’islam, et ses relations avec nous, est devenu un sujet de préoccupation important pour le monde occidental. Malgré ces conflits, ou peut-être à cause d’eux, les arts en Turquie sont matures, voire florissants. C’est une société ouverte à cheval entre l’Europe et le Moyen-Orient et elle relève des deux cultures. L’art se développe en des temps de stress, de friction et de changement. À l’ouest, après le 11 septembre, il s’est produit un grand changement dans notre attitude de supériorité culturelle. Nous observons avec anxiété comment l’Islam nous affronte et s’affirme. La Turquie aussi, comme état laïc avec des bases islamiques fortes, n’est pas étrangère à ces problèmes. Les artistes de la délégation Turque, qui travaillent dans différents médias, font passer leurs messages personnels qui reflètent leur expérience. Ceci ne signifie pas que le travail est directement politique mais le contexte ou leur réalité devrait dénoncer notre perception de l’art. Le travail de chaque artiste n’est pas seulement intéressant du point de vue esthétique mais il est aussi révélateur d’un discours dans lequel nous avons dû également nous engager pour le meilleur et pour le pire. Nous devons observer avec attention leur travail.

Akin Yildirim et Kemal Uludag sont deux sculpteurs de la délégation. Les deux ont, selon mon point de vue, des tendances surréalistes. Yildirim incorpore le métal et principalement le cuivre. Son travail est figuratif et les abstractions tendent vers le fantastique, le romantique et même le macabre.

Ses œuvres dans l’exposé, « Visages » et « La Trace » ont toutes deux un ancien look qui est très déconcertant. Leurs présences rappellent des objets façonnés d’un certain milieu lointain de la culture orientale. Ce sont tous deux des objets mystérieux et obscurément magiques qui ont des liens avec le mysticisme et l’inconscient.

Le travail de Kemal Uludag, en céramique, semble comme du liquide transformé en solide. À sa vue, je me suis rappelé des photographies de microstructure.

Les œuvres ont aussi une référence figurative subsumée à l’intérieur d’une structure plus large. Je suppose que les deux sculpteurs révèlent le conflit psychique des cultures qui font partis de leur héritage. Le surréalisme fait surface lorsque l’inconscient se montre malgré la structure de notre ego protecteur. Le changement, le stress, les désirs psychiques profonds peuvent alimenter ces images, presque comme dans un rêve.

Le troisième sculpteur, Selçuk Yilmaz, a réalisé un travail très intéressant avec une variété de matériaux aussi bien abstraits que figuratifs. Son travail est très sophistiqué. Il est spirituel mais aussi mystérieux.
Une de ses œuvres représente la tête d’un cheval de manière classique : étrange et évocateur. Le cheval semble muselé mais il est envahi par une puissance réprimée. C’est magique. En décrivant son travail il mentionne la relation entre le passé et le futur. Son travail est chamanique. Je suis d’accord avec lui, le passé et le futur semblent comme des embrasures de portes. Peut-être à cause de l’anxiété du présent, il cherche à connaître ce qui était et ce qui sera.
Serdar Leblebici, un peintre, a également une tendance surréaliste. Ses tableaux sont à califourchon sur beaucoup de monde. Ce sont des abstractions. Ce sont des paysages. Ils contiennent des images réalistes. Ils changent dès que quelqu’un les regarde. Ils révèlent une sensibilité postmoderne. Ils sont bizarres mais ils ne le montrent pas au premier coup. Ils vivent aussi dans des états semi conscients, comme le travail de quelques artistes que je viens de décrire. Ils disent que la Turquie est un pays d’énormes contradictions. Je pense que les quatre artistes qui viennent d’être décrits les ont construits.

Semih Kaplan, Ahmet Rüstü Dogan, Hakan Esmer et Saime Hakan Dönmezer sont des peintres très talentueux. Leurs travaux n’ont pas l’angoisse montrée par certains des autres artistes de la délégation. Semih Kaplan montre de beaux tableaux de poissons créés avec textures, textures qui se montrent comme du réalisme. Ils ont un air oriental et montrent un bon sens de l’observation. Ahmet Rüstü Dogan peint des paysages et des scènes de rue qui renferment chaleureusement la vie Turque. Ils sont remplis de lumière et de joie. Ils révèlent un autre côté de la vie turque. C’est une culture de chaleur et d’hospitalité. La sensualité et la beauté sont appréciées. Voir des choses de cette façon demande un état de conscience dégagé, des yeux ouverts et un cœur ouvert.

Les travaux de Hakan Esmer sont des abstractions fort bien structurées, magnifiquement réalisées. Ils évoquent beaucoup de possibilités, ils sont une figuration qui crée un espace embaumé en eux. Ils sont synthétiques et pourtant, ils semblent également interrogateurs et humanistes, rappelant la manière dont Picasso et Braque n’ont pas totalement détruit le sujet aux débuts du cubisme. Ils sont également mystérieux, suggérant beaucoup plus qu’ils n’expriment.
Saime Hakan Dönmezer peint des arbres et laisse comme un motif et un fragment. Les arbres coupent en deux les toiles. Ils deviennent des sujets se présentant en dehors du paysage. Si les arbres pouvaient parler que pourraient-ils dire ? Je grandis, je vis, je suis, je reste debout...

La délégation turque occupe l’une des sections les plus en vue de cette exposition. Dans le passé, beaucoup de participants ont joué sans risque, se contentant d’envoyer de jolis travaux qui ne vexaient pas, ne posaient pas de questions ou ne heurtaient pas les sensibilités. Un vrai travail d’art doit être plus qu’un kitsch. Il doit plus sonder la profondeur que la surface. La beauté est importante. Mais la beauté sans contenu ni sens est vide. Nous acceptons souvent des remarques polies plutôt que de nous engager dans des conversations honnêtes. Tous les artistes Turcs sont entièrement engagés dans leurs travaux qui sont en contraste avec ceux d’autres artistes qui prennent moins de risques.

Quant à mon impression concernant toute l’exposition, certains critiques la décrieront pour les raisons mêmes qui me font la trouver fascinante. L’une des grandes critiques qui peut être faite à l’encontre d’une telle exposition est le déséquilibre qui existe entre les œuvres exposées.
Souvent ce qui, de nos jours, est appelé le grand art se confond avec la mode, la célébrité ou le sensationnel. Je visite beaucoup d’expositions de galeries ou musées et j’en repars vide et abasourdi. On nomme souvent « bon art » parce qu’un expert l’a affirmé. Les cultures occidentales célèbrent le génie mais pas le contexte ou l’expérience contextuelle. La lutte et les méthodes des artistes du monde entier expliquent leur travail, rendent fascinant et excitant.

Je me rappelle d’une histoire qu’un ami, homme de théâtre, m’avait racontée à propos des grands directeurs, acteurs et enseignants américains, Harold Clurman et Stella Adler. Ils étaient venus dans leur compagnie de théâtre qui débutait leur première production. L’endroit était dans un désarroi complet la veille de l’ouverture. Mon ami et sa compagne étaient découragés et confus envers ce couple qui tenait le premier rôle dans leur pièce. Lorsque Clurman a entendu leur humiliation, il a crié « De quoi parlez-vous ? Ceci est le théâtre ! ». Ce qui, en d’autres mots, revient à ce qui est dit ici : prendre le risque. Les couples se sont lancés et ont aidé les jeunes acteurs.

Le chemin est le même pour l’art visuel. Il y a de nombreux excellents artistes dans cette exposition et peut-être beaucoup de travaux banals et médiocres en compétition dans un marché d’idées et d’imagination. Ces expositions sont un bazar, un confluent créant une zone autonome provisoire tel le décrit le philosophe contre culturel Hakim Bey.

L’exposition a lieu dans un musée mais les travaux exposés sont extérieurs au domaine d’un musée traditionnel. Ils n’ont pas à être sacralisés ou canonisés. Il est merveilleux que cette exposition soit tenue au Louvre. L’exposition devient pour moi une action situationniste. Elle emporte les artistes à l’extérieur du canon des enceintes sacrées du musée, sans avoir recours à des experts. Les situationnistes ont voulu changer la conscience en créant des espaces publics qui pouvaient encourager le dialogue, l’interactivité sociale et la liberté. Ce salon d’exposition change l’espace social du musée. Ouvrir les portes, laisser entrer la lumière. Les artistes travaillant dans la solitude, sans renommée, luttant pour rester à la surface, peuvent se relever avec fierté. Laissez vos yeux être juges, sans idées préconçues, calculs ou préjugés.