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Un article de Michel Meurger :

Evhémère et les monstres

Croyances populaires et interprétation instruite

dimanche 24 juin 2007

On doit à Evhémère une imposante cosmogonie qui expliquait la genèse des Dieux sur des bases psychologiques. Probable précurseur de nos experts contemporains, selon lui, tout pouvait s’expliquer et la formidable doctrine qu’il élabora eut d’amples succès. L’evhémèrisme connaît de nombreux adeptes contemporains. Même s’il s’agit d’une adhésion inconsciente et involontaire, la volonté de tout expliquer est un des grands mythes de notre histoire.

Un article de

Michel Meurger

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Essayiste, Directeur de collection aux éditions Encrage, collaborateur de diverses
institutions et entre prises de recherche (dont L’Encyclopédie du conte de l’Institut de Folklore de l’Université de Gottingen), Michel Meurger a publié en France, en Angleterre, au Canada, aux États-Unis et en République Fédérale. Il est l’auteur de « Lake monster traditians, a cross- cultural analysis » (London Forteah Tomes 19S8). Il a également produit des très nombreux articles sur la place de la science dans la littérature de science-fiction. Il vient de publier : « Histoire naturelle des dragons. Un animal problématique sous l’œil de la science », dont nous rendrons compte. Le présent article est extrait de L’autre face l’autre monde, éd. Lierre et Coudrier, juin 1991.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>L’on doit à un philosophe grec du
iv<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>e siècle avant notre ère, Evhémère, une importante doctrine sur la genèse des dieux. Selon sa proposition, les personnages divins ne seraient au départ que
des hommes supérieurs, sacralisés par l’admiration ou la crainte du commun des mortels. Evhémère illustrait sa thèse en publiant une biographie sur chacun des dieux avec leur lieu de naissance et de mort, ainsi que l’emplacement de leur tombeau. Le point saillant de l’Evhémérisme est son réductionnisme. En effet,
Evhémère tend à ramener le sacré au profane en offrant une explication psychologique pour le processus de divinisation. Il n’est donc guère surprenant
que cet aspect ait retenu l’attention des critiques des religions établies. L’on voit ainsi l’Evhémérisme apparaître dans l’ancienne Rome comme machine de
guerre contre le paganisme. Les Pères de l’Église surent ainsi le mobiliser contre le polythéisme. Les théologiens de l’époque médiévale le reprirent à leur
tour. Les philosophes ne négligèrent point l’arme que leur fournissait le philosophe antique. Voltaire est l’auteur de Dialogues d’Evhémère. Pour
lui, le vieux Grec défend le point de vue des :

mso-hyphenate:none;tab-stops:0cm 36.0pt 72.0pt 108.0pt 144.0pt 180.0pt 216.0pt 252.0pt 288.0pt 324.0pt 360.0pt 396.0pt 432.0pt'><span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>« Gens de bon sens qui n’ont

mso-hyphenate:none;tab-stops:0cm 36.0pt 72.0pt 108.0pt 144.0pt 180.0pt 216.0pt 252.0pt 288.0pt 324.0pt 360.0pt 396.0pt 432.0pt'><span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Voulu reconnaître de vérités

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Que celles qu’ils sentaient par

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>L’expérience ou qui leur étaient

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Démontrées par les mathématiques[1] »

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Sous la plume de l’hôte de Ferney, Evhémère apparaît comme un apôtre du sens commun et de la méthode expérimentale.

Oannés et l’astronome

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Il serait facile de suivre la fortune moderne
de cette interprétation purement rationaliste de l’Evhémérisme. L’astronome
Carl Sagan, par exemple, envisage sérieusement que le dieu sumérien Oannés
représenté comme un homme-poisson, pourrait bien être un cosmonaute enfermé
dans sa combinaison spatiale. Nous avons ici à faire au plus naïf
Evhémérisme.
De même, Von Daniken, l’avocat des cosmonautes de l’Antiquité qu’il
« découvre » dans tous les documents de l’histoire sacrée, n’est
pas, comme le croient ses adversaires rationalistes, le représentant
du plus noir « irrationalisme », mais bien au contraire, de
l’Evhémérisme-rationaliste le plus systématique. Déjà au siècle des lumières,
dans son Histoire du Monde Primitif, Delisle de Sales affirmait que : « 
Le fameux amphibie Oannés, qui fut le législateur de la Chaldée, était
probablement un étranger qui avait abordé en descendant l’Euphrate, dans la
plaine où on bâtit dans la suite Babylone. Le premier homme qu’un sauvage voit
venir à lui dans un canot, doit lui paraître un poisson, puisqu il en habite
l’élément »[2].

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>« Étranger en canot » ou « cosmonaute », dans
les deux cas, nous avons affaire au même type de raisonnement. Sagan et Delisle
de Sales refusent, dès l’abord, de considérer Oannés dans son contexte
socioculturel. Le surnaturel devient un naturel exotique. Le Dieu-des-eaux se
change en voyageur venu d’au-delà des mers ou du système solaire. Mêmes
présupposés chez Sagan et Delisle d’une pensée sauvage incapable d’interpréter
correctement le perçu. La sacralisation d’Oannés est donc à la fois pour
l’écrivain du XVIIIe siècle et l’astronome du
xx<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>e siècle,
le produit d’un malentendu. Incapables de distinguer l’homme de son canot ou de
sa combinaison spatiale, les Chaldéens ont cru voir en lui un être
supra-normal. L’Evhémérisme implique une supériorité de l’interprétation
moderne sur l’interprétation antique. Autrefois, les Primitifs se trompaient en
prenant un voyageur pour un être divin.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Aujourd’hui, Delisle de Sales ou Carl Sagan
rétablissent la vérité. La démarche évhémériste consiste ici à reconstituer une
séquence temporelle en suggérant que l’interprété ne correspondait pas au
perçu. Ni Delisle de Sales, ni Sagan n’ont conscience qu’ils substituent,
rétrospectivement, leur propre définition de la rationalité à celle des
Chaldéens. Or, cette définition est le résultat d’un long processus cognitif,
par lequel le concept de lois objectives a fini par réglementer impérativement
le vécu. Il ne saurait donc être question de partir « coloniser »
l’histoire des croyances à l’aide de solutions interprétatives présentes. Tout
le processus de l’historien des mentalités consiste justement à l’inverse, à
restituer au vécu passé ses propres définitions contextualisées. L’Evhémérisme,
cette décontextualisation forcenée, n’est donc pas une méthode scientifique.
Mais il comporte un autre versant. L’Evhémérisme réduit le surnaturel au
naturel. Toutefois, il implique, comme nous l’avons vu, un réel originel. Même
déformé par la crainte et la. superstition, Oannés a bien existé ; La méthode
évhémériste consiste donc en un échange et non en une désintégration.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'> 

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>En insistant sur cette réalité originelle,
l’on peut ainsi renforcer la tradition à l’aide de l’outillage de la raison.
C’est pourquoi, à côté d’un évhémériste rationaliste, l’on trouve un
évhémériste fidéiste. De ce dernier, les érudits jésuites s’étaient fait une
spécialité. Que l’on pense à Athanasius Kircher, consacrant de copieuses
monographies à l’Arche de Noé et à la Tour de Babel, tentant d’en prouver
l’historicité par la démarche conjecturale. Pour Kircher, l’Evhémérisme sert à
affirmer que la Bible a dit vrai. Le vaisseau de Noé a réellement existé et le
savant jésuite nous montre comment une construction rationnelle a pu permettre
à un couple de chaque espèce animale d’y trouver place. Kircher fournit de
même, des cartes du monde anté et post-diluvien. Il se demande également si la
Tour de Babel aurait pu atteindre la lune href="#_edn3" name="_ednref3" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[3]
.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Tout ce remue-ménage spéculatif a pour
principal motif le raffermissement de la foi. En un âge où les libertins
contestent la lecture de l’Ecriture, Kircher leur oppose un Evhémérisme
consistant, non à substituer la nature à la surnature, mais à fortifier le
Divin par l’érudition spéculative. L’archéologie, en exhumant les restes de
l’Arche ou de la Tour de Babel, confirmerait le Verbe. Kircher accumule donc
les archéologies scripturales. Cet Evhémérisme-là est éminemment sélectif,
choisissant préférentiellement de renforcer les sujets bibliques. Ainsi les
dragons. Notre Jésuite cherche donc des relations contemporaines qui semblent
en confirmer l’existence name="_ednref4" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[4]
.

Le serpent de mer et l’évêque

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>L’application de l’Evhémérisme à l’histoire
naturelle a eu pour conséquence un makntien de la croyance aux monstres, sous
réserve d’une profonde reconversion. Un bon exemple en est fourni par l’œuvre
de l’évêque de Bergen, Erik Ludvigsen Pontoppidan (1698-1764).

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Ce prélat danois consacre en effet un
chapitre de son grand ouvrage Det förste forsög paa Norges naturlige
historie
(histoire naturelle de Norvège 1751-1753) à l’étude des monstres
marins du Septentrion. Il étudie respectivement le havmand (homme
marin), le soe-orm (serpent de mer) et le kraken edn5' href="#_edn5" name="_ednref5" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[5]
.
Dans les trois cas, le savant prélat trouve de bonnes raisons pour croire en
leur existence. Celles-ci sont essentiellement basées sur l’unanimité et la
concordance des témoignages. Ces informations ont été fournies par deux groupes
sociaux : les pêcheurs et les marins norvégiens. J’ai déjà étudié ailleurs
certains points du dossier de Pontoppidan href="#_edn6" name="_ednref6" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[6]
.
C’est sa méthode qui va m’occuper ici. Dans sa préface, l’évêque de Bergen nous
éclaire sur ses procédés d’information. Il a tiré profit de visites pastorales
qui lui prenaient deux à trois mois, pour se documenter.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Faisant de nécessité vertu, dit-il,
« j’ai passé une partie de mon temps de voyage à converser avec les guides
et cochers désignés aux différentes étapes pour me fournir le service de
voitures. J’ai ensuite examiné leurs réponses à mes diverses questions avec les
ministres des paroisses ou autres gens bons connaisseurs du pays, et tout ce
qui est confirmé par plusieurs témoignages, ou non contredit, ou douté, je
l’intègre parmi mes observations variées » href="#_edn7" name="_ednref7" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[7]
.
En ce qui concerne le problème spécifique des monstres marins, Pontoppidan,
avec cette méthode, semble se plier au précepte Baconien, exposé dans le
Novum Organum
(1620), de faire une « compilation » des monstres et des
prodiges, collection assemblée cependant dans un esprit de « sélection
rigoureuse » title=""> footnote'>[8].

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Les anecdotes des guides et des cochers sont
donc soumises à l’analyse critique des pasteurs locaux et, si elles réussissent
à passer ce cap, sont enregistrées comme matériaux d’histoire naturelle. En
dépit de ces garanties, pareille méthode, sur un terrain aussi idéologique que
celui des monstres, s’avère tout à fait mystifiante. Tout d’abord, le choix
d’informateurs parmi les cochers était sans doute commode. Il n’en était pas
moins problématique.<<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Les paysans norvégiens étaient contraints de
par la loi de transporter les représentants du pouvoir, servitude dont ils
s’acquittaient avec une profonde rancœur. Halvdan Koht remarque qu’il
« n’y a pour ainsi dire aucun sujet qui ait provoqué de la part des
paysans plus de plaintes que ces servitudes qui leur étaient imposées pour ces
transports ».

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Et l’historien cite une légende à ce propos,
celle de l’évêque qui, pour prix de sa brutalité envers les
chevaux, se fait gifler par le palefrenier href="#_edn9" name="_ednref9" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[9]
.
Ajoutons à cela que la période pendant laquelle Pontoppidan accomplissait ses
visites pastorales, les années 1750, était un temps difficile, où la vie chère
générait des conflits sociaux qui culminèrent en 1765, dans la rébellion des « Strilar », pêcheurs et paysans, précisément dans la région de
Bergen[10].
Les gens du peuple, chargés du voiturage, pouvaient peut-être, à travers des histoires
d’horrifiques monstres marins, tenter d’impressionner et d’effrayer ce prélat
si avide de savoir. Rien ne permet de supposer qu’ils étaient de simples
réservoirs d’informations. En tout cas, Pontoppidan était le représentant d’une
vision du monde qui s’opposait à la leur, sur le point précis des monstres.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Pour les pêcheurs et les marins, remarque
l’auteur de L’Histoire naturelIe de Norvège, les poissons étranges qu’ils
ramènent parfois dans leurs filets sont des T <span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>« <span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>roldfisk »,
c’est-à-dire des « poissons de mauvaise augure » qu’ils rejettent à
la mer. « Car les pêcheurs sont persuadés que s’ils les conservent à bord,
leur pêche sera infructueuse ou ils seront frappés de quelque autre
malchance ». « Cette superstition est très désavantageuse à l’étude
de la Nature » en conclut le prélat naturaliste edn11' href="#_edn11" name="_ednref11" title="">[11].

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Il s’agit ici de la valeur de présage
accordée aux monstres, croyance tombée en discrédit auprès des classes
dominantes title=""> footnote'>[12]. Dans le
processus de séparation entre la culture instruite et la culture populaire, la
première avait tendu de plus en plus à ne conserver de la notion de monstre que
la définition naturaliste, laissant à la seconde l’interprétation surnaturelle
stigmatisée sous le terme générique de « superstition »<a
style='mso-endnote-id:edn13' href="#_edn13" name="_ednref13" title="">[13].
L’Evhémérisme appuyé sur la méthode baconienne de ségrégation des données
consistait donc à éliminer la gangue superstitieuse entourant le noyau factuel,
afin de révéler l’observation naturelle.

Naturalisation du mythe

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Mais que se passait-il dans le cas de
créatures purement fabuleuses ? Dans son désir d’éliminer les enjolivements
imaginaires qu’il présupposait, le savant avait tendance à évacuer les éléments
les plus explicitement surnaturels, pour ne conserver que les données les plus
plausibles. Dans le cas de l’homme-marin, cela donne le résultat suivant chez
Pontoppidan : l’évêque de Bergen rejette les récits de tritons annonçant les
désastres, mais admet tout de même, l’existence d’humanoïdes à queue de
poisson. L’opération de triage, contrairement aux espoirs du prélat-naturaliste,
n’a pas banni le mythe. Elle l’a simplement modifié. Au prix de la perte de sa
définition surnaturelle populaire. L’homme-marin norvégien acquiert un nouveau
statut, celui de conjecture scientifique légitime. Un esprit de la nature des
pêcheurs du Septentrion se change en espèce intelligente marine. Le folklore
devient anthropologie. Ce processus de naturalisation du mythe était un
phénomène général. À l’époque des enquêtes de Pontoppidan sur l’homme-marin et
le serpent de mer, en 1752, l’Académie royale des Sciences de Suède recevait et
examinait un « pouce d’esprit des eaux » en provenance du lac
Helga,
dans le Smaland title=""> footnote'>[14]. Un
compatriote de Pontoppidan, l’illustre anatomiste Thomas Bartholin, n’avait-il
pas publié en 1654, ses conclusions sur sa dissection d’une
« sirène » name="_ednref15" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[15]

 ?

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>En voulant se démarquer de la croyance,
l’empirisme, lorsqu’il était uni à l’Evhémérisme, en renforçait les virtualités
naturalistes, lui offrait un nouveau domaine d expansion, celui des
dissertations savantes. L’on assista ainsi à la naissance de tout un systema
naturae
conjecturel dont le plus illustre représentant, après
l’homme-marin, est le serpent de mer. Véritable « création » de Pontoppidan,
établie. comme je l’ai montré name="_ednref16" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[16]
,
à partir de la rationalisation d’un cycle de récits populaires sur des ophidiens
géants à tête équine, la représentation moderne et instruite du Grand Serpent de
l’Océan a eu la vie dure. Les vulgarisations du
xix<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>e
siècle firent subir un traitement inégal aux trois monstres marins de
Pontoppidan. L’homme-marin et le Kraken furent interprétés comme des
fabrications imaginaires à partir d’animaux réels : les phoques et les
céphalopodes colossaux.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Le Serpent de Mer, lui, fut tantôt nié,
tantôt admis. Nous avons là, en fait, les deux tendances de l’Evhémérisme. Plus
réductionniste dans le cas du Kraken et de l’homme-marin, plus radical, dans le
cas du Serpent de Mer. L’un des motifs de soutien de Pontoppidan à la réalité
du Serpent, était qu’il fournissait un modèle naturel au léviathan de la Bible<a
style='mso-endnote-id:edn17' href="#_edn17" name="_ednref17" title="">[17].
Par contre, sa découverte pouvait signifier pour les rationalistes, la victoire
du naturel sur les superstitions. C’est l’interprétation qu’en donne le premier
biographe du Serpent de Mer, le zoologiste hollandais Antoon Cornelis Oudemans.
Dans la préface de son ouvrage imposant de 592 pages, consacré au « Great
Sea-Serpent » (1892), Oudemans compare sa quête pour la reconnaissance
savante du monstre à celle de Chaldni, l’homme qui réussit à faire admettre les
météorites à une institution scientifique divisée. Selon le savant hollandais,
si les loups-de-mer ne rapportent plus d’histoires de sirènes et de Krakens,
c’est qu’instruits, ils savent maintenant que les premières n’étaient que des
dugongs et les seconds des calmars géants. Cependant, Oudemans reprend
les anecdotes de Pontoppidan sur le Serpent de Mer en les critiquant et les
émondant[18].

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>L’affirmation selon laquelle ]es marins de la
fin du xixe siècle ne croyaient plus au Kraken et aux sirènes, est
purement gratuite. Les gens de mer continuèrent à croire à un peuple
d’humanoïdes marins, distincts des phoques et des dugongs, bien avant dans
notre siècle. Quant au Kraken, un séjour sur la côte ouest de Norvège en 1985 a
pu me convaincre que sa représentation, indépendante de celle du calmar ou de
la pieuvre, figurait encore dans les récits de pêcheurs avant la Grande Guerre.
Néanmoins, la société dominante imposant sa propre conception de ces créatures,
les gens de mer étaient certainement devenus plus réticents pour en parler.
Oudemans confond une croyance avec son affirmation publique.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Plus libres sur la croyance controversée du
Serpent de Mer, les marins pouvaient trouver là un exutoire à leurs convictions
relatives aux monstres marins. Avec Oudemans, le processus de naturalisation
des anecdotes de Pontoppidan s’est encore accru. Il trouvera un point culminant
dans l’ouvrage du Dr Bernard Heuvelmans, hardiment intitulé : Le Grand
Serpent de Mer : le- problème zoologique et sa solution
(1965). Comme son
prédécesseur, cet auteur croit à la réalité du monstre qu’il prétend détecter à
travers les documents anciens.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Heuvelmans reprend lui aussi le dossier de
l’évêque de Bergen. Son livre est encore plus copieux que celui d’Oudemans (751
pages) et encore plus érudit. Toutefois, il ne représente aucun progrès en ce
qui concerne la méthode d’approche des textes anciens. Heuvelmans considère que
l’homme du xviiie siècle possédait les mêmes critères de jugement
que celui du XXe siècle. Il se réjouit donc de voir un témoin du
Serpent de Mer à la tête de cheval faire enregistrer légalement, en 1751, une
prétendue observation name="_ednref19" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[19]
.
Il ignore le fait que les cours de justice avaient alors à statuer sur la
factualité des témoignages de séductions par Satan ou par les Femmes Sauvages<a
style='mso-endnote-id:edn20' href="#_edn20" name="_ednref20" title="">[20].

De la croyance aux monstres

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>A l’époque de Pontoppidan, la culture
paysanne jouissait d’un grand prestige, même auprès des puissants. Pontoppidan
lui-même et l’évêque Gunnerus, en 1768, avaient célébré les merveilles
réalisées par les artisans, les sculpteurs sur bois et sur pierre<a
style='mso-endnote-id:edn21' href="#_edn21" name="_ednref21" title="">[21].
Ces artistes rustiques reproduisaient souvent les monstres traditionnels et,
parmi eux, le serpent à tête de cheval, le lindorm et la femme marine. Que des
gens, influencés par ces images, prétendent les avoir observés, quoi de plus
compréhensible ! title=""> footnote'>[22]. C’est la
croyance collective qui garantissait l’unanimité et la concordance entre les
témoignages qui avaient tant impressionné l’évêque de Bergen. En 1804,
l’écrivain allemand Ernst Moritz Arndt, fit un voyage en Suède.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Sur la route du Jämtland, l’un de ses cochers
le régala d’histoires d’ours féroces et de Lapons sauvages. Il était surtout
inépuisable, raconte Arndt, en ce qui a trait aux Esprits des Eaux et des Bois
qu’il prétendait avoir rencontrés. Un jour de printemps, alors qu’il se
trouvait dans la forêt, une jeune fille aux longues nattes blondes vint
s’asseoir près de son feu. Il remarqua qu’elle avait des griffes aux doigts,
comprit qu’il s’agissait d’une Skogsra, d’un esprit des bois. Il lui demanda
alors si elle voulait partager son repas. Elle acquiesça d’un signe de tête. Il
lui tendit de la nourriture au bout de sa hache, car il ne voulait pas se
trouver à portée de ses griffes.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>A ce moment elle disparut en riant comme une
chandelle que l’on renverse name="_ednref23" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[23]
.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Qu’aurait pu faire Pontoppidan d’un tel récit
 ? En retranchant le final, la disparition surnaturelle, il aurait pu le
réinterpréter comme une rencontre avec la représentante d’un peuple primitif
caché dans les profondes forêts septentrionales. Pour Heuvelmans, ce serait
peut-être, dûment émondé, un exemple de contact avec une néanderthalienne
survivante. La science ne gagne rien à de telles conversions. Les
pseudo-néanderthaliens reliques sont tout aussi élusifs que la surnaturelle
Skogsra. Et la croyance en l’esprit des bois persiste encore aujourd’hui au
Jamtland, comme on me l’a affirmé, lors d’un séjour.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Les anecdotes d’observations de monstres
marins que contient L’Histoire Naturelle de Norvège ne sauraient être
considérées comme des ethnotextes. Elles sont certes parties de récits de
pêcheurs et des marins de la côte ouest, mais l’imprimé n’en fournit qu’une
révision, au terme de complexes processus d’adaptation à la culture dominante.
La narration de rencontres avec l’homme-marin et le serpent de mer a été
rationalisée par les pasteurs locaux, puis par l’évêque lui-même. L’écrit
transmet donc non pas la version populaire mais au contraire une traduction
évhémériste. Ajoutons que cette version fait elle-même l’objet de découpage
durant tout le XIXe siècle. La variante que nous en offre
aujourd’hui un dépisteur d’animaux mystérieux comme Heuvelmans, est donc
extrêmement éloignée de celle des informateurs norvégiens. L’auteur du Grand
Serperit de Mer
applique consciemment la méthode évhémériste. Dans un
article de la revue Planète où il exposait ses théories, il affirme franchement
qu’ « Evhémère avait raison » href="#_edn24" name="_ednref24" title=""><span
style='mso-special-character:footnote'>[24]
. L’on ne saurait être plus clair. Pourtant, le serpent de mer et ses
pareils n’ont nullement été factualisés. Pontoppidan, Oudemans et Heuvelmans
ont simplement substitué une description savante à la définition populaire. Au
nom du réel evhémériste, c’est pourtant toujours la foi qui guide le croyant
aux monstres.

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'> 

<span
style='mso-bidi-font-size:11.0pt'>Notes



normal;mso-hyphenate:none;tab-stops:0cm 36.0pt 72.0pt 108.0pt 144.0pt 180.0pt 216.0pt 252.0pt 288.0pt 324.0pt 360.0pt 396.0pt 432.0pt'><a
style='mso-endnote-id:edn1' href="#_ednref1" name="_edn1" title="">[1]<span
style='font-size:10.0pt'> - Dialogues d’Evhémère, in : Œuvres complètes de
Voltaire
, tome 36. Ghota C., G. Ettinger, 1786, p. 495. Sur la méthode
d’Evhémère EN-GB'>, voir Ruthven Todd : Tracks in the Snow : Studies in English.
Sciences and Art, London, Grew Walls Press, 1946, p. 30-31.
<span
style='font-size:10.0pt'>

name="_edn2" title=""> footnote'>[2] - Delisle de
Sales : Histoire du monde primitif. Paris, 1779, 4e édition
refondue, tome 5, p. 292. Pour l’hypothèse de Sagan, cf. I.S. Shklovski et C.
Sagan : Intelligent Life in Universe. EN-GB'>San Francisco, Holden Bay, 1966.

name="_edn3" title=""> footnote'>[3] - <span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'>Cf. Jocelyn Godwin : Athanasius Kircher
(1979). Trad. éd. Jean-Jacques Pauvert, 1980, p. 25-39.

name="_edn4" title=""> footnote'>[4]<span
lang=DE style='mso-ansi-language:DE'> - 8.0pt;mso-ansi-language:DE'>Cf. A. Kircher : Mundus Subferraneus-Amsterdam.
J.
Jansson, 1965, II, p. 91-97.

name="_edn5" title=""> footnote'>[5]<span
lang=EN-GB style='mso-ansi-language:EN-GB'> - <span lang=EN-GB
style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>J’utilise la
traduction anglaise : Erik Pontoppidan : The Natural History of Norway.
London, A. Linde, 1755, chap. 8, II : « Concerning certain sea-monsters or
strange and uncommon sea-animals », p. 183-218.<span lang=EN-GB
style='mso-ansi-language:EN-GB'>

name="_edn6" title=""> footnote'>[6] - <span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'>Cf. mon ouvrage ; Lake Monster Traditions. <span
lang=EN-GB style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>A cross
cultural analysis.
mso-ansi-language:EN-GB'> London,
Fortean Tomes, 1988, p. 12-31 (Homme-marin et serpent de mer). Sur la sélection
idéologique. et la refonte des informations par Pontoppidan, dans le cas du
serpent de mer, l’on pourra consulter mon article : A cultural archaelogy of
the Norse sea-serpent.
8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>In : Fortean Times. <span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'>London, n” 51, niver 1988-1989, p. 63-68. L’on
trouvera enfin quelques éléments sur le Kraken de Pontoppidan dans mon article
d’Etudes Lovecraftiennes, n’ 9 (déc. 1990).

name="_edn7" title=""> footnote'>[7] - <span
lang=EN-GB style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>Pontoppidan
 : op. cit. préface, p. XVIII.

name="_edn8" title=""> footnote'>[8]<span
lang=EN-GB style='mso-ansi-language:EN-GB'> - <span lang=EN-GB
style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>Francis Bacon :
Novum Organum,
in : The Works. Ed. Basil Montagu, London Pickering,
1831, vol. 4, p. 138.

name="_edn9" title=""> footnote'>[9]<span
lang=NL style='mso-ansi-language:NL'> - 8.0pt;mso-ansi-language:NL'>Haldvan Koht : Norslc Bondereising. <span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'>Trad. Les Luttes des paysans en Norvège.
Paris, Payot, 1929, p. 217-218.

name="_edn10" title=""> footnote'>[10]<span
lang=NL style='mso-ansi-language:NL'> - 8.0pt;mso-ansi-language:NL'>Koht : op. cit., chap. 20.<span lang=NL
style='mso-ansi-language:NL'>

name="_edn11" title=""> footnote'>[11]<span
lang=NL style='mso-ansi-language:NL'> - Pontoppidan : op. cit. II. 185.

name="_edn12" title=""> footnote'>[12] - <span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'>Sur cette question des présages du XVIe
siècle, voir Jean César : La nature et les prodiges. L’insolite au XVIe
siècle en France.
Genève, Droz, 1977.

name="_edn13" title=""> footnote'>[13]<span
lang=EN-GB style='mso-ansi-language:EN-GB'> - <span lang=EN-GB
style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>Cf. Peter Burke :
Popular Culture in early modern Europe.
London, Temple Smith, 1978. <span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'>Burke envisage la séparation entre les deux
cultures au plan européen. Il note qu’elle s’effectuera avec des rythmes très
différents selon les pays. Au XVIIIe siècle, les Norvégiens
instruits parlaient danois, langue de la cour du royaume dano-norvégien,
installé à Copenhague, p. 272.

name="_edn14" title=""> footnote'>[14]<span
lang=EN-GB style='mso-ansi-language:EN-GB'> - <span lang=EN-GB
style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>Cf. M. Meurger :
Lake Monster Traditions,
p. 17. EN-GB'>

name="_edn15" title=""> footnote'>[15]<span
lang=EN-GB style='mso-ansi-language:EN-GB'> - <span lang=EN-GB
style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>Ibid, p. 202-204.<span
lang=EN-GB style='mso-ansi-language:EN-GB'>

name="_edn16" title=""> footnote'>[16]<span
lang=EN-GB style='mso-ansi-language:EN-GB'> -<span lang=EN-GB
style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'> Cf. A cultural
archaeoIogy of the Norse Sea-Serpent,
p. 64-65.<span lang=EN-GB
style='mso-ansi-language:EN-GB'>

name="_edn17" title=""> footnote'>[17]<span
lang=EN-GB style='mso-ansi-language:EN-GB'> - <span lang=EN-GB
style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>Pontoppidan : Nat.
Hist., II, p. 206. <span
lang=EN-GB style='mso-bidi-font-size:8.0pt;mso-ansi-language:EN-GB'>Cf. Lake
Monster Traditions,
p. 17. EN-GB'>

name="_edn18" title=""> footnote'>[18]<span
lang=EN-GB style='mso-ansi-language:EN-GB'> - A. C. Oudemans : The
great Sea-Serpent. A historical and Critical Treatise
. Leiden, E.J.
Brill, 1982, préface, p. 9-10, 11, 112-115.

name="_edn19" title=""> footnote'>[19] - B.
Heuvelmans : Le Grand Serpent de Mer, Le problème Zoologique et sa solution.
Paris, Plon, 1965, p. 68-77.

name="_edn20" title=""> footnote'>[20] - Cf. Lake
Monster Traditions, p. 17.

name="_edn21" title=""> footnote'>[21] - <span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'>Voir le chapitre de Halvdan Koth : op. cit.,
sur la culture paysanne norvégienne au XVIIIe siècle, p. 183.

name="_edn22" title=""> footnote'>[22] - <span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'>Lake Monster Traditions,
<span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'> p. 19-21, sur les modèles artistiques des
observations de « sirènes » nordiques.

name="_edn23" title=""> footnote'>[23]<span
lang=DE style='mso-ansi-language:DE'> - 8.0pt;mso-ansi-language:DE'>Ernst Moritz Arndt : Reise durch Schweden im
Jahre 1804.
Nouvelle édition
Erdmann s.d., p. 195-197.

name="_edn24" title=""> footnote'>[24] - <span
style='mso-bidi-font-size:8.0pt'>V.-B.Heuvelmans : A la recherche du serpent
de mer,
in : Planète, n’ 3, février-mars 1962, p. 94-103 (p. 96),
voir débat entre Heuvelmans et moi, in Fortean Times, n” 54. Printemps 1990.
Interpreting Myth,
p. 46-50.

Karen Larsen a
insisté sur le piétisme de l’évêque Pontoppidan et voit en lui la clé de son
intérêt pour l’éducation populaire (K. Larsen : A History of Norway !
Princeton.
mso-ansi-language:EN-GB'>Princeton University Press, 1950, p. 338).

Peut-être
peut-on également attribuer à l’effet de ce piétisme, le désir de l’évêque de
Bergen de venir à bout des « superstitions » de ses paroissiens et, pour le cas
qui nous intéresse, de leur croyance en des monstres marins originaires d’une
culture populaire étrangère à la fois à la culture religieuse et à la culture
scientifique dont il était le représentant. Pontoppidan aurait ainsi mis au
service de la Mission intérieure, en Norvège même, l’esprit piétiste qui
poussait les Danois de son temps, comme Thomas Von Westen et Hans Egede, à
aller convertir les Esquimaux du Groenland.