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Vengeance

La Vengeance, Études d’ethnologie, d’histoire et de philosophie. Textes réunis et présentés par Raymond Verdier. T. 1 : Vengeance et pouvoir dans quelques sociétés extra-occidentales.

Selon les canons du Droit, la justice apporte la médiation neutre et objective du juge, elle déconnecte le jugement de toute forme d’emportement émotionnel, ce qui ne veut pas dire qu’elle soir dénuée de sentiment.

Le droit est un moyen de maintien de la cohésion sociale.

Or une série de recherches que nous devons à des ethnologues, des historiens et des philosophes, réunies ici par R. Verdier, nous donnent à méditer longuement et à nous interroger sur les points suivants : la vengeance est-elle bien, comme on nous l’a enseigné, une violence incontrôlée et sans fin, un meurtre répété de proche en proche et de génération en génération, ou bien plutôt un système (parmi d’autres...) de régulation et de contrôle social ?

Voir également :
http://www.fabula.org/actualites/la-vengeance-et-son-discours_9006.php

Autres mots clef
Punition - sanction - réparation - loi - justice - droit - raison - vengeance - passion - arbitraire - subjectivité - violence -

Peut-on opposer, comme se substituant historiquement l’une à l’autre, la vengeance et la peine ? Et si ces distinctions et oppositions n’étaient qu’inventions d’une approche étato-centrique, destinées à justifier la publicisation de la justice et l’étatisation du Droit ? Quels enseignements peut-on tirer d’une vision plus anthropologique, puisant largement dans une approche pluri-culturelle et recherchant, au-delà de l’aspect négatif qui s’attache à la vengeance dans nos sociétés étatiques, la règle positive qui la fonde ?

Le premier de ces enseignements est que la vengeance, qui est toujours prise en charge par un groupe pour réparer une offense infligée à l’un des siens, soit par un membre de ce même groupe, soit par un étranger, n’est jamais la simple pulsion individuelle, la passion vindicative à laquelle on l’a si souvent réduite. Réduction peut-être imposée par certains pénalistes, apologistes trop zélés de l’Etat moderne qui se réserve le monopole de la contrainte et de la sanction.
Le second enseignement, conséquence logique de ce qui précède, c’est que la vengeance, loin d’être une violence individuelle et aveugle, est soumise à une loi — celle de l’échange qui s’impose à tout un ensemble social. « De même, écrit R. Verdier, que la prohibition de l’inceste repose sur une loi d’exogamie qui structure le système d’échange matrimonial, de même la vengeance se fonde sur une loi d’échange qui structure le système vindicatoire ». Et ce qui s’échange est toujours une dette : le prix de la fiancée dans le premier cas, le prix du sang ou de l’honneur dans le second.

Ni individualisée, ni psychologisée, la vengeance est la plupart du temps médiatisée par le groupe et socialisée. Tenue à égale distance sociale de la guerre, manifestation de la relation d’hostilité qui s’applique aux groupes les plus lointains, et de la sanction pénale, manifestation de la relation d’identité qui s’applique à l’intérieur du groupe des plus proches, la vengeance exprime une relation d’adversité qui ne peut agir qu’à l’intérieur d’un espace socio-politique où, à l’instar des aires matrimoniales, les unités échangistes doivent être des partenaires de taille et de poids équivalents. Ceux que l’on tue sont précisément ceux que l’on épouse !

Ceci explique que le système vindicatoire trouve sa plus grande efficacité dans les sociétés sans pouvoir central et sans chefferie, là où les unités sociales (tribus, clans, lignages ou cités) sont de force relativement égale. Là seulement se trouvent réunies les conditions optima de solidarité interne et de réciprocité externe qui permettent au système de fonctionner comme code social ayant ses règles et ses rites, supporté par une éthique mettant en jeu tout un ensemble de représentations et de valeurs se rapportant à la vie et à la mort, à l’honneur et à la honte, au temps et à l’espace, aux personnes, aux animaux et aux biens.

On est loin de l’idée de désordre anarchique et sauvage qui s’imposera lorsque le système vindicatoire ne pourra occuper que d’étroits espaces interstitiels à l’intérieur d’une chefferie, d’un royaume, d’un empire ou... de l’État moderne.

En expulsant les groupes familiaux et locaux du champ vindicatoire en les privant des modes de gestion de la violence le pouvoir centralisateur et étatique reste le seul distributeur des peines et le seul fauteur de guerre.

Mais n’a-t-il pas par là-même faussé tout un jeu social où le système vindicatoire, médiatisé par les groupes et socialisé, menait plus souvent à la composition, à la réparation et à la réconciliation qu’à l’expiation.

Tel était le cas chez les Gamo Ethiopie société sans vengeance.. .
Et cependant, il n’y pas plus de bonne justice ici qu’il n’y a de « bons sauvages ».

Les systèmes vindicatoires dans les sociétés extra-occidentales sont aussi – tous les auteurs nous le donnent à voir – des systèmes de domination et d’inégalité dans la mesure même où le jeu réglé auquel nous faisions allusion plus haut a pour but le maintien du statu quo social. La vie un esclave est jamais évaluée la même aune que celle un prince et les femmes même victimes non consentantes de violences (la formule a-t-elle pas encore joliment cours dans nos prétoires ?) devaient de surcroît subir la violence de leurs proches plus soucieux de venger honneur du sang que de rendre justice aux femmes. Tout un monde était ainsi nié et exclu du code d’honneur et enfermé dans les attitudes de la honte et de la soumission.

Allons il faudrait avoir bien mauvais esprit pour affirmer qu’après tout certains systèmes pénaux contemporains pourraient bien présenter quelques stigmates des systèmes vindicatoires d’avant l’État.
Claudette SAVONNET-GUYOT Université PARIS VIII