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Carl Gustav Jung

Dans le salon d’attente de la maison de Küsnacht où Jung avait son cabinet de consultation, on voyait une réplique du fameux buste de Voltaire par Houdon. Fin 1955, un collègue de Bâle, le Dr Théodor Bovet, écrit à Jung, alors octogénaire, que rien plus que le sourire cynique de Voltaire ne lui paraît jurer avec l’amabilité et la chaleur humaine qui accueillent le visiteur - ami ou patient - à son entrée dans le cabinet de Küsnacht. « Comme si, écrit Bovet, vous aviez laissé votre ombre dans le salon d’attente. » Il faisait allusion, en l’occurrence, à un concept central de la psychologie analytique. Jung lui-même définissait « l’ombre » : « La personnification de toutes les caractéristiques que le Sujet ne se reconnaît pas, bien qu’elles persistent dans son tréfonds psychique, et se manifestent directement ou indirectement : il s’agit donc des aspects négatifs de la personnalité, de ses tendances irréconciliables. » L ’« ombre », c’est la part de culpabilité de chaque individu, englobant aussi, il est vrai, les instincts naturels, légitimes. Il est naturel, partant, que tout travail analytique suppose, dans une première phase, la prise de conscience et l’acceptation de « l’ombre » comme partie fatalement constitutive de l’individu. Dans sa confrontation avec lui-même, Jung s’était de longue date soumis à ce traitement. J’en veux pour preuve l’aveu qu’il fait à Bovet, en réponse à sa lettre : « Je suis disposé à admettre vos propos au sujet du buste de Voltaire [...]. Je considère avec plaisir l’expression moqueuse du vieillard cynique. Il me rappelle à chaque instant la futilité de mes aspirations idéalistes, le caractère douteux de ma morale, la petitesse de mes motivations et l’humain en général, hélas... trop humain ». Voilà pourquoi Monsieur Arouet de Voltaire ne quitte pas mon salon d’attente : de la sorte, les patients ne risqueront pas d’être abusés par l’amabilité du médecin. Mon « ombre » est, en réalité, si vaste qu’il m’a été impossible de la perdre de vue dans le programme de déroulement, de ma vie ; tant s’en faut, je l’ai comptée comme une part inévitable de ma personnalité, l’assumant jusque dans ses ultimes conséquences et endossant la responsabilité entière de ces conséquences. Des expériences amères accumulées m’ont contraint à constater que les péchés qui sont les nôtres, ou avec lesquels nous nous identifions, peuvent bien être regrettés, mais ne peuvent être véritablement annulés. « C’est donc que Jung percevait, au verso de sa doctrine thérapeutique, la persistance d’un relativisme voltairien. Peut-être en avait-il déjà le sentiment dès 1929, lorsque, dans une lettre encore, il semblait inviter la gravité scientifique à la détente d’un sourire lucide et impassible : » La science n’est que 1’art de forger des illusions adéquates [...]. Il n’existe pas de choses réelles qui ne soient relativement réelles. "

Andréi Plesu, Cahier de l’Herne, « Carl G. Jung »

Je me dis alors : « J’ignore tout à un tel degré que je vais simplement faire ce qui me vient à l’esprit. ». Je m’abandonnai de la sorte consciemment aux impulsions de l’inconscient.

Dans cet état d’esprit, la première chose qui se produisit fut l’émergence d’un souvenir d’enfance datant de ma dixième ou onzième année. A cette époque de ma vie, j’avais joué passionnément avec des jeux de construction. Je me souvins clairement comme j’édifiais des petites maisons et des châteaux [...] A ma grande surprise, ce souvenir émergea accompagné d’une certaine émotion.

« Ah, ah ! me dis-je, là il y a de la vie ! le petit garçon est encore dans les environs et possède une vie créatrice qui me manque. Mais comment puis-je parvenir jusqu’à elle ? » [...]

Ce moment fut un tournant de mon destin. Je ne m’abandonnai finalement à la plongée qu’après des répulsions infinies et non sans éprouver un sentiment d’extrême résignation. Ceci n’alla pas sans susciter l’expérience douloureuse de l’humiliation de ne pouvoir réellement rien faire d’autre que de jouer.

C’est ainsi que je me mis à collectionner les pierres dont j’avais besoin en les ramassant sur le bord du lac soit dans l’eau ; puis je me mis à construire de petites maisons, un château, tout un village. [...]

Chaque jour, après le déjeuner, quand le temps le permettait, je m’adonnais aux constructions. A peine la dernière bouchée avalée, je « jouais » jusqu’à l’arrivée des malades ; et le soir, si mon travail avait cessé suffisamment tôt, je me remettais aux constructions. Ce faisant, mes pensées se clarifiaient et je pouvais saisir, appréhender de façon plus précise des imaginations dont je n’avais jusque-là en moi qu’un pressentiment très vague.

C. G. Jung, Ma vie pp. 201-203.