Hommes et Terre

 

 
Léopard, H : 81,5 cm, Bénin. Ils étaient placés aux côtés de l'Qba pour l'apparat. Chaque animal est fait de cinq défenses. British Museum. Lêgba-Fa, l'Homme, les hommes
La mythologie du golfe du Bénin à l'épreuve de l'humain
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Paul Aclinou

Deuxième partie

Le cargo entra dans le port d'Abidjan au moment même où la ville s'illuminait. Il restait encore à l’équipage quelques heures de travail avant que chacun ne puisse vaquer à ses occupations favorites. Il fallait préparer le soir même les opérations de chargement et de déchargement pour le lendemain. Jo y prit sa part sans états d'âme. Il se sentait en communion avec les autres membres de l'équipage pendant ces heures de travaux collectifs ; ce qui lui fit oublier un moment, l'étrange aventure qu'il vivait depuis le départ de Cotonou.

Jo était couché sur le ventre ; il était étendu sur l'unique lit de l'infirmerie du bord et écoutait l'infirmier disserter sur son abcès. Il lui posa calmement la question pendant que, de la pince qui tenait un morceau de coton, il nettoyait délicatement la plaie. On sentait que ses pensées se partageaient entre cette activité et l'attente de ce qu'il allait peut-être apprendre.

Il dit : « Comment as-tu fait, Jo ? »

— Oh ! Moi, rien.

Le mécanicien allait donner des explications sur l'utilisation des feuilles de tomates que Lêgba s'était procurées, il ne savait comment, dès leur arrivée au port d'Abidjan. Il se ravisa. Il se rappela que ses camarades le considéraient comme un fou depuis le départ de Cotonou. L'infirmier comprit que l'homme ne souhaitait pas donner d’explications. Il pensait, comme les autres matelots, que le mécanicien souffrait certainement de défaillances mentales ; il se contenta de dire : « Du gros abcès, il ne reste qu'une petite plaie à soigner ; ce sera vite fait. »

Il jeta encore, un coup d'œil à son patient ; il espérait que le mécanicien allait lui dire enfin comment fut résorbé l'abcès ; mais Jo ne dit mot.

Jo continua de prendre sa part de besogne pour décharger le cargo et embarquer ce qui devait l'être au port d'Abidjan. Par moments, ses camarades le surprenaient en train de parler tout seul à voix basse. A d'autres instants, ils lui trouvaient un regard interrogateur sans pouvoir dire vers qui allait l'interrogation ni connaître le propos qui l'avait suscité. Tous étaient convaincus de sa folie et le plaignaient.

Jo passait nonchalamment d'un étal à l'autre sur le grand marché d'Abidjan ; il y déambulait. Il était à son aise dans la foule dense et colorée qui animait le marché. Il était détendu, heureux dans cette atmosphère où la vie ne demandait qu'à continuer sans se préoccuper de savoir quelle était la pente du sentier. Des moments pendant lesquels nul ne se pose de problèmes existentiels ; Jo venait de s'en rendre compte, il reconnaissait par là-même que, désormais, il n'allait pas pouvoir se contenter d'être un élément anonyme sur un cargo. Il restait encore une pièce sans importance certes, mais il lui était proposé d'entrer dans la ronde de l'humain. Il était serein ; c'était normal, après la visite qu'il venait de rendre à ses amies. Jo les avait retrouvées avec plaisir. C'est toujours ainsi à chacun de ses passages dans ce port. Parfois, il y découvrait de nouvelles têtes ; il rencontrait un nouveau sourire, une nouvelle douceur. Fa et Lêgba étaient aussi sur le marché. Les deux divinités allaient d'un marchand à l'autre. Les dieux regardaient, soupesaient puis abandonnaient les marchandises sans échanger une parole avec les négociants. Ceux-ci les observaient, l'air étonné ; on était surpris en effet, que les deux individus ne répondent pas aux sollicitations même pour les écarter ; ils ne participaient pas aux marchandages que chacun leur proposait pour espérer les voir repartir avec un achat sous le bras ; rien, c'était inhabituel ; Fa et Lêgba n'offraient que le silence et la sérénité.

« Vous êtes bien à l'aise dans cette foule pour des gens qui ne sont pas d'ici. » leur dit Jo au bout d'un moment.

— Nous sommes de partout et de tout temps. Répondit Lêgba, tandis que Fa gardait le silence.

— Vous connaissez donc...

Le mécanicien se ravisa. Il se souvenait que ses interlocuteurs prétendaient exister dans tout homme ; mais il avait envie de parler ; il avait un désir irrépressible de sortir de lui-même ; il changea alors de sujet et leur dit, maintenant que tous les trois étaient devenus sourds aux appels mercantiles :

« La Côte d'Ivoire a beaucoup changé depuis l'époque de l'indépendance. Nous considérons, nous Français, que ce pays est un exemple réussi de la coopération avec nous... »

A peine avait-il commencé à parler que Lêgba éclata de rire ; il ne laissa pas au mécanicien le temps de développer sa réflexion. Le mécanicien fut surpris par l'hilarité du dieu des croisements ; il regarda tout autour de lui ; il s'assurait ainsi qu'il n'était pas l'objet de la curiosité du voisinage comme ce fut le cas sur le cargo. Il fut d'abord rassuré en constatant que personne ne semblait le prendre pour un fou qui soliloquait. Puis, brusquement, il eut peur ; chacune des personnes qui l'entouraient aurait dû se rendre compte qu'il parlait tout seul et à voix haute. Cette absence de curiosité le saisit d'angoisse ; pris de panique, il chercha un contact avec le réel, il saisit par le bras la première personne qui se trouvait à sa portée. C'était une marchande de légumes, une femme forte et bien enveloppée.

« Bon sang ! S'écria celle-ci. Qu'avez-vous à m'agripper comme ça ? Achetez des tomates si vous en avez envie ; mais ne me bousculez pas. »

Après ces mots, et après avoir ajusté sa tenue, la femme se mit à ordonner son étal quelque peu secoué par la brusquerie du geste de Jo. Le mécanicien était confus ; le réel aussi lui échappait. Il se sentait perdu. Il ne voyait plus ni Fa ni Lêgba dans la foule ; il fit du regard, le tour de l'assemblée à la recherche de têtes connues ; rien ; les divinités avaient disparu, l'abandonnant en plein désarroi. Il s'excusa maladroitement tout en s'éloignant à reculons de l'étal de sa victime ; il finit par se fondre dans la foule. Pendant ce temps, l'Ivoirienne avait repris ses esprits. Elle maugréait en suivant du regard son agresseur qui s'éloignait. Elle dit, avec une voix forte : « Ils sont fous ces Français ! » Jo, le mécanicien l'entendit ; sa panique gagna en proportion, et il joua des coudes dans la masse humaine pour s'éloigner au plus vite de la matrone ; mais, ce ne fut pas aisé, la foule était si dense. Pendant ce temps, l'Ivoirienne finissait d'arranger sa marchandise ; elle maugréait encore quand elle entendit quelqu'un lui demander par derrière :

« Qui vous dit qu'il est Français ? »

Elle se retourna vivement. Elle dut lever la tête pour dévisager un barbu, trop grand pour sa colère qui venait de lui poser la question. Elle répondit avec vivacité par une autre question ; elle manifestait ainsi sa mauvaise humeur. Elle dit :

« Pourquoi ? Vous êtes Français vous ? »

— Non, répondit Lêgba, mais, cela n'a pas d'importance.

— Important ou pas, il n'avait pas à me tomber dessus comme..."

Elle commençait à déclamer sa protestation quand elle aperçut le doigt du barbu qui pointait quelque chose sur son étal. Elle porta le regard dans la direction du doigt et vit que le l'appendice du visiteur indiquait une patate sur le tréteau. La femme éclata de rire avec générosité ; Lêgba aussi faisait de même. Le dieu lui dit :

« Français ou pas, c'est surtout un être humain ; un homme qui vit un moment de désarroi ; mais, il ne le sait pas encore. »

— Et vous, vous le savez ? Qui êtes-vous donc ?

— Lêgba.

— Un être humain aussi ? Et qui n'est pas dans le désarroi, sans doute ?

La marchande et le dieu riaient encore quand un client se présenta devant l'étalage.

Une lueur blafarde veillait péniblement sur Abidjan et son port ; c'était au point du jour. Jo suivait depuis le pont du cargo la manœuvre du bâtiment pour quitter la rade et gagner la haute mer. Le jour n'allait pas tarder à noyer le monde sous un flot de lumière à peine supportable. Pour le moment, un brouillard diffus, sans doute, les prémices des pluies à venir, donnait à l'atmosphère l'impression d'attendre. Jo le mécanicien suivait le sillage que le bateau laissait de son passage ; en réalité, les pensées du mécanicien erraient dans un autre monde ; un monde dans lequel il aurait aimé trouver des points d'ancrage aussi lumineux que ces myriades de boules d'eau qui, en accrochant la lumière signalaient le passage du cargo. « Brouillard dehors ; brouillard dedans. » finit-il par dire à haute voix. Plus tard, quand le jour se leva tout à fait, il retrouvait avec plaisir, et s'étonna de son bonheur, les deux visiteurs qu'il n'avait pas revus depuis l'incident du marché.

« Prochaine escale : Dakar ! » Lança-t-il d'un air jovial aux dieux pour engager la conversation. Il ne se souciait plus que ses compagnons le prennent pour un malade mental. Lêgba lui demanda, comme une réponse déviée :

— Vous avez bien dormi, Jo ?

Il mentit ; « Très bien, comme toujours » ; répondit-il l'air convaincant. De son côté, Fa s'exclama :

« Dakar ! »

C'était une méditation. L'Esprit de la divination avait le dos tourné à Lêgba et au mécanicien. Le dieu observait le trajet du cargo. Lêgba se frottait la barbe ; et, sans cesser de taquiner ses poils, il dit :

« Dakar ! mais avant, il y aura la Sierra Leone, le Liberia… »

— Oui ! dit le mécanicien ; le dieu s'était tu pour le laisser parler.

— On ne s'y arrêtera pas ; poursuivit Jo ; Notre cargo n'a jamais accosté dans les ports de ces pays. Nous nous sommes arrêtés quelques fois à Conakry, en Guinée ; mais au Liberia et en Sierra Leone... non, jamais. Par contre, nous faisons escale à Dakar à chacun de nos passages. »

Après un silence, il reprit :

« Et puis, vous savez, avec ce qui se déroule en ce moment dans ces coins, il vaut mieux ne pas s'y rendre. »

— Vous abandonnez les hommes ? lui demanda Lêgba quand il eut fini d'exposer son point de vue. La réponse était venue de Fa ; jusque là, le dieu s'était tenu à l'écart de la conversation ; il y vint, après s'être tourné vers Jo et Lêgba, il dit : « Il faut, justement. »

Le silencieux n'alla pas plus loin dans son intervention. Ces trois mots suffisaient, il le savait, pour faire réagir et Lêgba et Jo. Ce fut ce dernier qui s'exprima le premier. Surpris, Jo demanda des précisions ; il dit en effet :

« Comment ça ? Que voulez-vous dire ? »

La réplique était venue de Lêgba cette fois. Le mécanicien commençait à saisir la démarche des visiteurs ; il s'était déjà rendu compte qu'une question posée à l'un des dieux pouvait entraîner une réponse de la part de l'autre, sans qu'il puisse prévoir celle des deux divinités qui allait intervenir. Le mécanicien pensait qu'une coopération s'était établie entre Fa et Lêgba ; mais il était incapable de mesurer jusqu'à quel point cela allait. Lêgba donna une explication sachant que celle-ci ne viendrait pas de Fa ; il dit :

« Bravo ! Jo ; vous êtes revenu parmi les hommes. Mon compagnon songe à autre chose qu'à abandonner ceux qui souffrent de la guerre ; patience et sérénité, vous comprendrez ? »

— Non ; et je doute que je puisse parvenir à vous comprendre tous les deux.

Le mécanicien paraissait sincère en s'exprimant ; il était désolé également. Lêgba revint au premier sujet qui faisait l'objet de la conversation ; il dit :

« Pour revenir à notre trajet, pourquoi votre bateau ne s'arrête pas à Conakry ? C'est calme par-là, non ? »

« Oui bien sûr, » répondit Jo. « Nous avons rarement de cargaisons à livrer ou à prendre là-bas ; je ne sais pas pourquoi ; c'est ainsi. Et puis, vous devez savoir que les relations entre la France et la Guinée ont été très tendues pendant longtemps... »

— Vous en connaissez la raison ! A présent, les choses se passent de meilleures façons...

— Oui, oui ; mais ce n'est pas mon problème. Il faut remonter à l'époque de l'indépendance ; et surtout, il faut demander aux chefs. Moi, je n'ai rien à voir dans tout ça...

— Vous avez sans doute tort ; mais, laissons cela...

— Pas du tout ; je n'ai pas tort. Regardez le Sénégal par exemple ou bien la Côte d'Ivoire que nous venons de quitter, ça s'est très bien passé. Même économiquement, on peut dire...

— Ah non ! Vous vous engagez dans une direction qui n'est pas celle où se situe mon propos.

Le silence s'établit dans le trio après cette sortie du dieu ; on dirait que les protagonistes remettaient à plus tard le débat sur ce point.

Trois paires d'yeux scrutèrent un moment l'horizon. Jo le mécanicien regagna ensuite la salle des machines ; là où l'attendait son travail.

La côte d'Afrique défila imperturbablement un long moment. Deux jours plus tard, la presqu'île de Dakar apparut aux visiteurs.

L'avenue William Ponty était à Dakar et aux Sénégalais ce qu'est l'avenue des Champs Elysées à la France et aux Français : le passage des dieux ; ceux de la liberté comme ceux qui président aux imprécations des heures de fureur. Sur William Ponty passaient disait-on, peut-être, le dit-on encore aujourd'hui, la hargne, l'orgueil et la vanité ; mais aussi l'espoir, l'insouciance et l'esprit.

Jo ne connaissait ce lieu que sous son nouveau nom. Il n'y avait jamais rien vu d'autre que la cohorte, celle des jeunes hommes surtout. Des âmes juvéniles qui déambulaient à l'ombre de baobabs sans âge ; on aurait dit que ces arbres servaient de gardes de corps à la grande dame maintes fois rénovée. Jo s'est souvent amusé d'y croiser une jeunesse portant ostensiblement sous le bras une pile démesurée de livres aux couvertures usées, à force d'être trimbalés sur le boulevard. Plus la pile était importante, plus son convoyeur se sentait nanti d'une intelligence aux proportions hors du commun ; vanitas vanitatum... N'est-ce-pas ? Jo souriait. Il n'était pas le seul. Il pouvait aussi voir à partir du boulevard une enfilade de petites boutiques que hantait une population de Libanais. Ils étaient joyeux, ces tenanciers ; le mécanicien avait à chacun de ses voyages l'impression que la surveillance du spectacle de la rue formait l'essentiel de leurs occupations. Cette diaspora était là, pour assurer la pérennité de l'antique Phénicie. Elle le faisait à Dakar comme à Abidjan comme à Cotonou ; comme elle le faisait déjà dans l'ancien temps, celui des splendeurs ; comme elle le fait encore aujourd'hui, partout où Mamon pousse ses tentacules ; autant dire sur la planète entière ; Jo le matelot l'avait remarqué.

« C'est toujours un plaisir de se balader sur ce boulevard. » dit Jo à ses compagnons de promenade Fa et Lêgba ; Ceux-ci ne réagissaient pas. Ce jour-là, les étudiants perpétuels n'étaient pas nombreux sous les baobabs. D'autres acteurs tenaient le haut du pavé. Tout au long de la perspective en effet, les visiteurs pouvaient voir des attroupements plus ou moins importants et toujours multicolores occuper les trottoirs. Des ruches de têtes humaines s'étaient formées autour de multiples panneaux d'affichage. Jo comprit en lisant par - dessus les crânes que la ville et le pays se trouvaient en période électorale, autant dire, en zone de turbulence. Les placards proclamant la foi des candidats justifiaient ces rassemblements. Au Sénégal, comme dans le reste du continent, les périodes électorales sont de véritables foires d'empoigne ; celles - ci dégénéraient fréquemment en drames sur fonds de fureurs ethniques. Les visiteurs et leur compagnon pouvaient constater que la hargne n'avait pas encore pris sa place au sein de la multitude qui se pressait autour des affiches ; Lêgba le fit remarquer. Jo exprima une fierté de solidarité ; il dit :

« Le Sénégal est un pays démocratique, vous savez ? Les Sénégalais ont réussi à limiter l'intrusion des querelles ethniques dans leur vie politique »

C'était un reste d'émotivité coloniale sans doute. L'homme exagérait aussi la situation ; Lêgba ne se priva pas de le lui faire remarquer ; il dit :

« Tu oublies la Casamance, je crois. »

Fa alla plus loin ; il plaça la discussion qui commençait sur un plan général qui semblait déborder du seul cadre africain.

« Faut-il considérer les ethnies ou bien les régionalismes comme des handicaps à la démocratie ? Je ne le crois pas. Mais, si on ne peut concevoir un parlement que comme un lieu d'affrontement pour les groupes ethniques ou pour les organisations claniques de quelque obédience que ce soit, alors, il est loin le jour où une nation pourra voir l'harmonie régner dans la société... »

— S'ils en sont là, dans le cas du Sénégal, n'est-ce-pas un moindre mal ? demanda Lêgba à son pair ; mais, c'est du mécanicien que lui parvint la réponse. Il dit :

« Un moindre mal qui ne résout aucun problème ; un mal qui donne seulement l'illusion de paix ; vous avez oublié le Biafra ; ou encore Le Congo ; ou encore le Ruwanda... Les exemples ne manquent pas ; je me trompe ? »

— Non, tu ne trompes pas Jo ; lui dit Lêgba ; mais tu oublies que le problème au Biafra comme au Ruwanda et comme en bien d'autres lieux encore, n'a d'ethnique que les apparences. Je ne parle pas, bien entendu, des effets visibles et dévastateurs qui ont, à juste titre, soulevé l'indignation ici et là ; ni des conséquences que chacun se plaît à en tirer. Si tu veux, nous pouvons dire que l'indignation n'a pas pris pour objet les racines du mal...

— C'est-à-dire ? » demanda Jo, qui une fois encore, s'apercevait que des événements lointains ou récents pour lesquels il était persuadé d'avoir saisi l'essentiel lui étaient présentés comme un abysse dont il ne soupçonnait même pas l'existence. La réponse lui vint de Fa ; elle fut sibylline ; le dieu dit :

« Voici une devise : “ la fleur qui vient d'éclore est déjà vieille de jours de mois et d'années consommées. ” »

Puis le dieu se tut. Le silence régna un moment dans le petit groupe ; Lêgba le rompit pour préciser la portée de la devise. L'information était destinée au mécanicien ; mais elle était insuffisamment explicitée pour donner à l'homme l'accès aux arcanes des deux divinités. Lêgba dit :

« Fa parle de fleur ; mais tu as compris qu'il y a aussi des fleurs du mal...

— Mais bon Dieu ! Pouvez-vous être plus clairs de temps en temps...

— Nous le sommes constamment Jo ; c'est toi qui ne nous suis pas le plus souvent ; mais, ça viendra Jo ; ça viendra » dit Fa ; c'était un lot de consolation qu'il offrait ; il souriait pour la première fois depuis le départ de Cotonou.

« Espérons » conclut Jo avec simplicité.

En délaissant un attroupement pour rejoindre un autre, les trois hommes se comportaient comme des promeneurs du dimanche sur un marché aux puces, et qui seraient à la recherche de l'objet rare qu'ils allaient pouvoir acheter. Après l'une de ses pauses, Fa se tourna négligemment vers ses compagnons et leur lança ce qui ressemblait à une provocation :

« La démocratie ! Un bienfait des jours à venir ; à condition d'oublier les Grecs ! »

Jo le mécanicien était perplexe en écoutant le dieu. On lui avait toujours dit que la démocratie vers laquelle évolue la terre entière est un apport de la Grèce antique ; et que pour cela, il devait vouer un respect éternel à la mémoire de Platon, Périclès, Aristote, Socrate et à quelques autres têtes qu'il ne pouvait nommer. Voilà qu'au détour d'un coin d'Afrique, nourri jusqu'à en crever de soleil, on lui suggérait de se contenter du présent et que seul ce présent était susceptible d'aménagement pour donner une ouverture sur le futur. Comme pour aggraver la perplexité du mécanicien, Lêgba ajouta un appendice à la suggestion du dieu des prévisions ; il dit :

« Ou bien alors, il faut être au moins aussi honnête que la Grèce antique. »

A ce point de l'échange, Jo le mécanicien demanda grâce ; il prit un ton de supplication pour dire à ses voisins divins ce que ceux-ci n'ignoraient certainement pas.

« Vous savez, leur dit-il, je ne suis pas allé aussi loin. J'avais beaucoup de mal à tenir sur mes pieds ; et les béquilles qu'on me proposait n'étaient pas aisées à manier. Alors, de grâce ! Restons près de la demeure. »

— Il faut encore savoir où la situer. Ajouta Lêgba et Fa compléta aussitôt la déclaration de son acolyte :

« Il n'y en a qu'une, quoi qu'on dise ; il faut que les hommes s'entendent, tous autant qu'ils sont, pour y vivre en paix. »

— Et c'est la terre ? Demanda Jo le mécanicien ; il était peu assuré de son opinion ; mais, les dieux ne firent aucun écho à sa préoccupation. Au contraire, Fa changea de sujet, laissant le mécanicien à son affaire.

« Votre ami nous rejoint, Jo ; » lui dit le dieu en tournant la tête dans sa direction. Avant que l'homme ne comprenne ce que l'Esprit voulait lui signifier, une tape amicale s'abattait sur son épaule ; il vacilla. Il n'évita la chute qu'en s'agrippant à Lêgba. Au même moment, un rire tonitruant signalait l'auteur de la claque. Celui-ci lui dit d'une voix tonitruante qui trahissait la chaleur de l'amitié :

« Je ne m'attendais pas à te trouver à Dakar en ce moment, Jo ; Comment vas-tu ? »

Le mécanicien secouait la tête dans un geste d'incrédulité. Il finit par répondre au nouvel arrivant ; il lui dit, riant à son tour :

« Très bien ; mais, ça ne risque pas de durer, si tu m'assommes à chacune de nos rencontres. Je te présente... » dit-il ensuite, en se tournant vers Fa et Lêgba ; mais il hésita après les premiers mots. Il regarda un instant ses compagnons divins ; puis, il résolut de franchir le pas ; « ... les dieux Fa et Lêgba. » finit-il par ajouter ; mais entre-temps, son enthousiasme était retombé ; la voix était discrète ; on aurait dit qu'il redoutait l'annonce qu'il s'apprêtait à faire. Son ami n'eut pas la même discrétion ; il le prit à parti avec une fureur amicale ; il lui dit, sans se soucier de la présence des deux divinités :

« Tu te fous de moi ou quoi ? Fa et Lêgba sont deux Esprits de la mythologie Yorouba... »

— Tu le savais ? s'étonna Jo. Il était surpris en effet, que Sow connaisse les dieux du golfe du Benin ; celui-ci le lui confirma ; le Sénégalais dit :

« Bien sûr que je le sais. Je suis africain ; ne l'oublies pas. Le vaudou, tout le monde en a entendu parler... »

— Oui mais, on n'y voit que du folklore ; quelques fois, on en fait un ramassis de croyances animistes ; il est considéré plus rarement comme une religion et encore moins, comme une culture assise sur de solides fondements. En réalité, l'essentiel passe inaperçu même pour les croyants.

Par ces mots Lêgba relativisait la certitude du nouveau venu. Celui-ci demanda des précisions, non pas sur les convictions du dieu, mais plutôt sur ses intentions. Il prit un ton persifleur pour dire :

« Et c'est pour corriger cette vision que vous avez pris les noms de ces divinités ? »

Fa et Lêgba ne prêtèrent pas attention à l'ironie du propos d'autant que le mécanicien intervint aussitôt dans la conversation pour lui faire prendre une autre direction.

« Vous allez voter bientôt ; qui est ton candidat Sow ? » demanda-t-il à son ami. Le dénommé Sow pouffa d'un rire tonitruant qui semblait ne pas s'arrêter et quand il retrouva son calme enfin, il dit :

« Voter oui ; mais, tu sais bien que chez nous, c'est toujours une fête ; une fête au cours de laquelle on achète ; on vend ; on se fâche et on se vend. »

Lêgba semblait ailleurs pendant que Sow parlait ; il feignait de ne pas s'intéresser à ce que disait le Sénégalais. Le dieu allégua calmement une autre vision du problème, tout en scrutant avec plus d'attention un groupe de badauds qui animaient le trottoir sur leur gauche, et sans regarder ses amis. Il dit :

« Ailleurs aussi. »

— Oh, pas autant qu'ici ; pas autant que chez nous en Afrique. Dit Sow. Lêgba ne partageait pas cette opinion ; il entreprit de préciser sa pensée. Il se tourna résolument vers son interlocuteur et il lui dit :

— Vous vous trompez ; la pratique à laquelle vous faites allusion est une démarche universelle ; seuls changent les moyens qui sont mis en œuvre et les méthodes qui sont employées. Ailleurs, dans les pays que nous disons développés, dans ces contrées que nous considérons comme des champions de la démocratie, le postulant à la conduite des affaires demande à l'individu de lui laisser sa place sans...

— C'est normal ! s'exclama Sow qui interrompit ainsi ce début d'analyse du dieu. Il s'expliqua ensuite en disant :

« Vous ne pensez tout de même pas que les millions d'habitants d'un pays puissent diriger chacun, individuellement, les affaires ; ce serait l'anarchie... »

— Bien entendu ; concéda Lêgba au Sénégalais avant de préciser sa vision des choses. Il dit :

« La question n'est pas là ; la question n'est pas que chaque personne se mette aux commandes, non ! Si la démocratie pose que le peuple est la source du pouvoir de gestion, il faut la structurer pour faire du peuple l'unique garde-fou des dirigeants ; ceci est rarement le cas. La conséquence est que nous assistons à des soubresauts populaires, pour justement amener les dirigeants à prendre davantage en compte les aspirations du moment. Bien sûr, ici ou là, on s'efforce parfois d'être à l'écoute de la cité ; mais ce qui est plus fréquent, c'est que l'approche est faite pour convaincre que la voie suivie est la bonne, et non pour trouver celle qui répondrait aux préoccupations du moment tout en préparant les lendemains. Plus graves encore, ce sont les moyens qui sont mis en œuvre pour contourner la volonté populaire. D'autre part, il y a des degrés à respecter qui doivent tenir compte du niveau de controverse de la société. Comme vous le savez, ce niveau est très variable d'une société à l'autre ; je parle de la qualité du débat ; mais aussi, de la sérénité dans laquelle il doit se dérouler. Il est essentiel que l'émotivité ne l'emporte pas sur la raison. Ici, chez vous, ce niveau progresse régulièrement mais dans l'ensemble des sociétés, il reste encore bien bas ; la démocratie dans ce cas devrait suivre des voies qui conduisent à l'harmonie des différentes ethnies et qui accompagnent l'évolution des mentalités pour précisément atteindre, voire étendre l'harmonie au-delà des seules ethnies voisines.

— Ce qui suppose ? demanda Sow.

— Ce qui suppose ce que j'ai déjà dit ; mais, nous pourrons y revenir…

Le dieu se tourna ensuite vers le mécanicien et pour étendre son propos il dit :

« Au risque de vous surprendre tous les deux, c'est dans le monde développé, je veux dire économiquement, qu'une nouvelle approche de la démocratie doit être recherchée de toute urgence... »

— Ah bon ! s'étonnèrent en chœur Sow et le mécanicien ; Fa prit alors la suite de Lêgba pour préciser la pensée de ce dernier. Il dit, le ton était jovial comme s'il était en train de jouer un bon tour à ses compagnons.

« Eh oui ! dit-il, Lêgba a raison ; car, à l'heure actuelle, ces pays constituent la référence. Le danger pour l'homme ne vient pas du retard de certains pays – ceux qu'on dit sous-développés – dans leur marche vers un système de gouvernement démocratique ; un système dans lequel la société soit source et aboutissement du pouvoir ; le danger vient d'ailleurs. Il tient au fait que dans la réalité, l'homme est de plus en plus absent de ce qui est le fondement des gouvernements. Ou bien alors, quand la société est prise en compte, cela se fait, le plus souvent, sur un plan émotionnel d'abord ; parce que c'est le moyen le plus sûr d'imposer des options qui ne répondent pas nécessairement aux aspirations des hommes. Par ailleurs, nous vivons une époque où peu de sociétés restent isolées des autres ; les modèles des grands pays ont tendance et auront de plus en plus tendance à se généraliser, et au besoin, par une contrainte qui ne dit pas son nom. Voilà pourquoi les Etats les plus puissants, servant de références de fait, il convient de veiller à ce que la démocratie à leur niveau soit repensée en vue de ce que sera l'unique société des hommes. Car, cette société universelle sera harmonieuse ou alors, elle ne sera pas. »

Il revint à Lêgba ensuite de préciser le sens que devra recouvrir cette harmonie :

« Bien sûr, il faut comprendre, Jo, que l'harmonie ne tient pas seulement à la démocratie »

— Reconnaissez tout de même que le Sénégal est l'un des pays d'Afrique où la pratique démocratique dans la vie publique, pose le moins de problèmes...

— Sans doute, Sow, vous avez raison ; je vous l'accorde. dit Lêgba pour répondre à la supplique du Sénégalais. Fa intervint aussitôt pour préciser et pour étendre la notion de démocratie, telle que les deux Esprits semblaient l'envisager. Fa dit, en effet :

« Oui ; c'est vrai ; mais, cela ne l'est que si nous nous en tenons à la vision que la plupart des hommes et des femmes de tous les pays possèdent sur la manière de conduire les affaires de la cité ; vous comprenez ce que nous voulons dire ? »

— Oui ! répondirent les deux hommes avec ensemble. Le mécanicien ne voyait pas quelle autre signification la notion de démocratie pourrait revêtir ; il marqua son étonnement en disant :

« Il n'y en a qu'une de démocratie ; quel autre sens voulez - vous qu'on donne à la chose ? »

Son ami Sénégalais était moins sûr de lui ; il sentait que le dieu n'avait pas tout dit de sa vision ; il demanda alors que ses nouveaux amis dévoilent le fond de leurs réflexions. Plus encore que la différence de conception que Fa ou Lêgba pouvait avoir de la démocratie, par rapport à celle qui est généralement admise, le Sénégalais sentait que la vision des deux divinités allait bien au-delà du continent, et bien au - delà aussi de la simple gestion des affaires de la cité. C'est avec hésitation qu'il demanda :

« Vous semblez dire que nous sommes loin du compte ; je me trompe ? »

Il paraissait inquiet. Jo en l'écoutant se demandait pourquoi ; Est-ce la réponse à venir qui lui faisait peur ? Il gardait le silence, lui ; il attendait que Lêgba ou bien Fa, veuille répondre. La réponse était venue de Lêgba. Le dieu commença par rassurer Jo, au grand étonnement de celui-ci ; car, il n'avait rien laissé paraître de son inquiétude après les propos de son ami. Lêgba commençait ainsi :

« Rassure-toi Jo ; notre ami se pose des questions ; en réalité, il ne nous a pas attendu, toi et moi pour le faire ; mais ses interrogations ne portent pas sur la meilleure manière de conduire le monde ; elles portent seulement sur celle de structurer ses pas... »

— Comment le savez-vous ? grogna le Sénégalais ; il était ahuri de se voir mis à nu avec autant d'assurance.

— Oh ! Ne vous en faites pas ; les dieux ne sont-ils pas dans l'homme ?

Sow se contenta d'émettre un « Hum ! » dubitatif ; puis il ajouta en accélérant le pas :

« C'est ça ! »

Il était sur ses gardes ; il était farouche et solitaire. Le dieu ne réagit pas ; il reprit tranquillement le développement de sa pensée ; il dit:

« Nous disions que la démocratie, ce n'est pas seulement écouter les aspirations populaires et  y répondre, il faut également prêter son attention à bien d'autres interrogations. Prenons, par exemple, le cas que vous connaissez bien, celui du Sénégal ; les dirigeants ont-ils le moyen d'écouter le peuple ? Je veux dire s'ils ont la liberté de le faire. Ensuite, il faut chercher à savoir s'ils ont les moyens et les possibilités de les satisfaire ; car, quand on parle de liberté d'un homme, c'est nécessairement par rapport à d'autres hommes ; et dans le cas d'un peuple, les relations avec d'autres peuples jouent un rôle déterminant. Ce sont là, des facteurs dont - il faut tenir compte dans l'appréciation des actions de dirigeants politiques. Ceci ne diminue pas leur responsabilité ; mais il est important de ne pas perdre tous ces facteurs de vue. C'est cette nécessité que Fa soulignait, il y a un instant. »

— Ca va loin ça ! » Remarqua Jo. Le mécanicien semblait affolé.

— Nous en reparlerons, Jo. Répondit Lêgba ; puis il fit une proposition ; il dit :

— Pour l'instant, allons voir les Anciens.

— Les Anciens ? Interrogea Sow qui ne voyait pas de quoi Lêgba voulait parler. Fa donna les précisions que demandait le Sénégalais ; mais il le fit sous la forme d'une leçon :

« Oui ; Gorée n'est pas loin n'est-ce-pas ? C'est un lieu de mémoire ! Une mémoire déjà ancienne qu'il faut entretenir, sans cesser de penser aux événements du présent ; nous les verrons, ceux - là plus tard. »

— Ah oui ! Je vois. Dit Sow, avant de s'offrir aussitôt pour servir de guide à ses amis.

— Allons-y. ajouta-t-il tout en prenant les devants.

P. G. Aclinou, le 21/02/01

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