Hommes et Terre

 

 
Léopard, H : 81,5 cm, Bénin. Ils étaient placés aux côtés de l'Qba pour l'apparat. Chaque animal est fait de cinq défenses. British Museum. Lêgba-Fa, l'Homme, les hommes
La mythologie du golfe du Bénin à l'épreuve de l'humain
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Paul Aclinou

Chap. 4 – Les dauphins

Le cargo passa au large des Açores ; c'était en pleine nuit. Jo virevoltait au même moment sur sa couchette ; il ne parvenait pas à s'endormir. S'il n'y avait pas ce bruit de fond, un ronronnement permanent entrecoupé de cliquetis, qui transforme en un mécanisme vivant tout navire en déplacement, le mécanicien aurait fortement indisposé ses camarades ; ceux-ci dormaient. Ils n'avaient pas de compagnons divins, eux, pour leur crier « réveillez-vous ; réveillez-vous et veillez ! " Jo veillait donc. Jo veillait, mais, il ne pouvait s'empêcher de se demander quels étaient les horizons qu'il lui fallait guetter. Par moments, l'envie de renoncer le prenait ; renoncer et retrouver ces jours heureux pendant lesquels ses seuls soucis étaient de s'assurer qu'il possédait toujours deux pieds, deux bras, une tête et quelques autres appendices. Il n'avait alors qu'à s'assurer du bon fonctionnement de cette mécanique-là. Jo la bichonnait du mieux qu’il pouvait ; il la prenait pour l'extrême richesse de l'existence ; voilà qu'à présent, il a le délicieux dépit d'entrevoir la porte de l'Eternité ; perdant par la même occasion ce repère confortable qui se lit : « Né le...  Mort le... "

« Qu'est-ce que j'y gagne, moi ! " fit-il avec rage ; il ne trouva aucune réponse ; mais, comme on l'assurait que la terre était bonne, il se calma et finit par s'endormir.

 

« Nous avons passé les Açores cette nuit.  » C'est par cette phrase que Le mécanicien salua, le lendemain, ses amis quand il les retrouva sur le pont du cargo. Il avait auparavant accompli toutes les tâches que son commandant lui avait confiées pour la journée.

« Nous le savons, Jo " répondirent en chœur les deux Esprits. Ils se tenaient côte à côte, le dos appuyé contre le bâti qui supportait un canot de sauvetage. Le mécanicien s'approcha d'eux à pas de sénateur ; de toute évidence, il souhaitait parler ; mais, ce fut Lêgba qui lui adressa la parole le premier. Il lui dit :

« Regarde Jo ; les dauphins nous accompagnent ! "

« Oui, je vois dit le mécanicien ; il est fréquent de les rencontrer par ici. C'est joli. Je suis toujours charmé par leurs jeux."

« C'est en pensant au dauphin qu'on dit que tout «   l'Homme n'est pas dans l'homme. " Par ces mots, Fa venait de transformer le spectacle anodin des amusements qu'offraient les dauphins en une ouverture sur une mythologie qui ne faisait pas partie de l'ordinaire du matelot. Le dieu ramenait ainsi le mécanicien sur un terrain que celui-ci aurait préféré éviter ; c'était une manière pour lui de reprendre son souffle. Le mécanicien se rendait compte qu'il ne lui appartenait pas d'en décider ; il se contenta de demander :

« C'est-à-dire ?  »

Fa qui avait provoqué l'embardée se taisait ; il avait semé la graine ; il revenait à Lêgba de sarcler, si c'était nécessaire. Lêgba dut intervenir en effet ; il ne pouvait abandonner l'homme. Le dieu tenta de révéler à Jo le contenu mythique des propos de Fa. Le dieu des nœuds s'avança vers Jo qui ne savait pas très bien comment il devait réagir au silence de Fa. Lêgba prit le mécanicien par l'épaule ; ils firent quelques pas ensemble ; il avait baissé la tête, Lêgba ; Jo se demandait ce qui conduisait le dieu à adopter cette attitude, c'était en effet, la première fois qu'il le voyait ainsi. L'homme s'inquiétait ; l'homme attendait. Lêgba lui dit, sans lever la tête :

« Ecoute Jo, il s'agit d'une légende ; encore une ! Les hommes disent qu'à l'origine, le dauphin était une jeune fille ; une jeune fille belle et gaie ; une jeune fille qui, comme toutes les jeunes filles du monde, bâtissait ses rêves d'avenir ; et, comme toujours dans ces cas-là, il y avait un jeune homme derrière les nuages...  »

— Et comme toujours dans ces cas-là, enchaîna Jo ; les parents n'approuvaient pas ! "

— Comment le sais-tu ? S'étonna Lêgba qui semblait sincèrement surpris.

— Eh ! Je ne suis pas dieu ; mais, les histoires des hommes sont partout les mêmes ; cette terre est une ; n'est-ce-pas ?

Le dieu leva la tête ; il sourit. Jo était rassuré ; il dit ensuite :

« Et comment évolue ta version de l'histoire de la jeune fille inconsolable ? "

— Elle se jeta dans la mer, et elle fut transformée en dauphin. Mais, elle ne cessa jamais de rechercher la compagnie des humains.

Jo eut l'impression que son compagnon venait de conclure son histoire. Le mécanicien qui n'avait pas oublié la phrase sibylline du dieu Fa s'étonnait qu'il n'y ait aucune relation apparente entre la légende qu'il venait d'entendre et ce que le dieu sous-entendait ; c'est-à-dire, « tout l'Homme n'est pas dans l'homme.  » Il le fit savoir sans hésitation à l'Esprit qui le tenait encore par l'épaule. Il s'arrêta de marcher et obligea le dieu à faire de même. Jo tourna ensuite la tête vers lui, tout en inclinant légèrement le buste vers l'arrière ; il dit :

— Bon ! Ce n'est là, qu'une légende ; une de celles que je peux entendre partout ; une de celles qui se racontent à toutes les époques. Quand parfois, il y a des variantes, celles-ci ne traduisent que les particularismes culturels. Je ne vois aucun lien avec les propos de votre ami...  »

— Tu ne peux pas parler d'amitié, Jo ; je te l'ai déjà dit. Quant à ta remarque, je reconnais que tu as raison. Ce que je n'ai pas encore dit, c'est que cette légende est associée à deux autres. Deux légendes de Fa. Cet ensemble donne accès au sens que tu cherches. Mais, dans la pratique de l'initiation, l'association chez l'enfant ne se fait que plus tard, bien après la puberté ; et c'est à lui-même de la réaliser. Il doit établir seul, le lien entre les mythes. Il faut savoir enfin, que la compréhension des trois légendes ne suffit pas ; il faut y ajouter celle de la fonction réelle du dieu de la foudre. Je répète ; c'est au jeune homme d'établir les liens qui unissent ces différents éléments ; c'est à l'homme de le faire, s'il en est capable...

— Si la terre est bonne ?

— Oui, si la terre est bonne, et si elle est bien préparée. La première des trois légendes de Fa parle d'un homme qui décida d'acheter une esclave qui serait sur le point d'accoucher ; si, à la naissance le bébé était une fille, il l'enfermerait loin de tout regard masculin, y compris du sien, jusqu'à sa puberté. Ensuite elle deviendrait sa femme sans avoir connu quoi que ce soit sur l'homme. Notre individu mit son projet à exécution ; le dieu Fa trouvait que cela était inadmissible ; il fit donc le nécessaire pour que l'heure des épousailles venue, l'homme s'aperçoive de l'inanité de sa pensée.

La seconde légende parle de la création de la femme. Une partie de l'œuvre ne donnait pas entière satisfaction au Tout Puissant ; Dieu décida de la laisser ainsi en attendant de trouver mieux. Les conséquences qui en résultèrent au sein de la société étaient un scandale pour Lêgba qui, après avoir fouillé Fa, corrigea le défaut avec l'aide d'une autre divinité.

— Quoi ? Tu as osé ?

— Bravo Jo ! c'est exactement la réaction qu'il faut avoir pour comprendre le sens de cette légende. Bien sûr, je ne t'en ai donné qu'un résumé.

 

 

 

Il pleuvait sur Bordeaux et le soir approchait, autant dire, plus rapidement que d'habitude. Ce fut l'impression de Jo qui connaissait la ville pour y avoir séjourné à chacun de ses retours en France, chaque fois que son cargo faisait relâche, et cela, quel que soit le port d'arrivée. Le mécanicien abandonnait alors le navire et les quelques camarades qui restaient à bord soit parce qu'ils étaient d'origine étrangère et n'avaient aucune amitié locale ; soit parce que leur présence était nécessaire sur le cargo. Cette fois-là, c'est à Bordeaux que Jo abandonna hommes et bateau ; « C'est comme si tes camarades te reconduisaient chez toi. » lui avait dit Lêgba avec le sourire ; le mécanicien avait souri aussi ; il dit ensuite, « c'est exactement cela ! »

Le cargo était reparti quelques jours plus tard. A bord, il y avait un autre mécanicien. Jo avait pris la décision de changer de vie. Plus que la mécanique, c'étaient les voyages incessants qui ne lui convenaient plus ; Le mécanicien en avait eu son lot. Oh ! Il aimait encore voir du pays, mais désormais, il souhaitait le faire différemment. Il ne voulait plus voyager qu'à sa guise et selon le rythme qu'il aurait choisi ; il l'espérait en tout cas.

Le voici donc sur un quai ; sur le quai d'un faux port. Quelques ombres déambulaient non loin de lui ; comme lui, elles se trouvaient dans la grisaille du moment. Certaines de ces ombres, elles étaient peu nombreuses en réalité, s'abritaient sous des parapluies ; noirs, gris, fleuris ? Jo ne pouvait le dire. La plupart des zombies que le mécanicien observait distraitement n'en avaient pas, comme lui. Et puis, beaucoup semblaient n'aller nulle part, comme lui. Alors, pourquoi un parapluie ? Eh oui, Jo se dit que sortir un parapluie, c'était aller d'un point à un autre entre lesquels il y a forcement de l'eau qui vous tombe dessus. Aucune des ombres de cette fin de journée-là ne semblait chercher sa voie ; Jo non plus ; l'homme était là, et il attendait. Plus tard, dans le bus qui le ramenait vers cette banlieue où résidait sa sœur, le mécanicien se demandait comment il allait pouvoir s'insérer dans la nouvelle vie qu'il s'était choisie. Il allait reprendre un poste de mécanicien sur la terre ferme cette fois. Il en avait fait l'expérience avant de s'engager dans la marine mais elle n'avait pas été satisfaisante ; ce n'était pas le travail qui lui avait posé des problèmes, mais les hommes. Ils n'étaient pas méchants ni avec lui ni avec personne d'autre ; mais lui ne trouvait pas sa place dans cette ruche-là. Sur un bateau, c'était différent ; la monotonie sociale ne durait qu'un temps ; et puis, il y avait les pays et les ports qui changeaient constamment ; cela apportait de la nouveauté au regard. Et il en eut assez là aussi ; mais, ce changement-là, il ne se l'expliquait pas encore ; cela lui arriva brutalement ; il sentit soudain qu'il en avait besoin ; il éprouva subitement la nécessité de faire face ; de se faire face. Jo ignorait quel serait le résultat ; mais, quel qu'il soit, il avait la sensation qu'il en sortirait grandi. « Mais au fait, dit-il à voix intelligible, grandi par rapport à quoi ? Par rapport à qui ? »

L'appréhension des jours à venir ne portait pas sur le travail qu'il aurait à faire ; elle ne portait pas sur les machines ; sa sourde inquiétude était liée aux hommes ; elle venait des nouvelles têtes avec lesquelles il lui faudrait trouver une sérénité autre que celle que les marins finissent toujours par instaurer sur un bateau. Lêgba lui avait demandé, quand il avait fait part de sa résolution à ses amis, si la mer et sa vie de marin n'allaitent pas lui manquer ; s'il n'allait pas éprouver de la nostalgie pour cette vie d'errance qu'il avait connue, même si celle-ci était parfaitement structurée. Jo les assura que non ; il ajouta :

« j'ai déjà été sur terre. »

« Oui, je sais ! avait rétorqué Fa.

Pas de nostalgie donc ; mais, Jo savait bien que la vie de marin qu'il abandonnait laisserait des réminiscences qu'il pourrait regretter au fond de lui-même ; il se doutait que ces souvenirs-là rendraient plus pénibles encore les jours de fureur éventuels. En choisissant Bordeaux pour son installation, il se ménageait des instants de retour émotionnel vers la vie de marin, car, il pouvait apercevoir la mer chaque fois qu'il ressentirait l'appel du large.

 

« Il est splendide notre pont, n'est-ce-pas ? Surtout la nuit avec cet éclairage qui lui donne l'allure d'un paquebot avançant tranquillement à la recherche d'un port ; vous ne trouvez pas ? » Jo s'adressait ainsi à ses amis divins qui l'avaient abandonné dès l'arrivée du bateau au port sans qu'il sache quels étaient leurs buts. Il aurait voulu les conduire dans sa famille, mais les dieux ne semblaient pas se préoccuper du quotidien ; ils refusèrent ; « Plus tard, peut-être. » avait dit Lêgba. Jo le mécanicien n'avait pas insisté. Il appréhendait également la réaction des siens. Voilà qu'un soir au détour d'une rue, il se retrouva face à ses deux amis surgis de nulle part. Le mécanicien était à peine surpris de les rencontrer de la sorte ; cette soudaine apparition le ravit. Il était heureux de la retrouver ; heureux comme un amoureux qui rejoignait l'objet de son désir, mais qui sait qu'il lui faudra encore forcer le pas pour mettre à l'unisson ses pensées, sa sensibilité et la délicatesse toute intérieure avec laquelle il lui faudra se déclarer. Il n'y eut aucune effusion lors de ces retrouvailles. Jo et ses amis divins firent ensemble quelques pas dans l'obscurité, en silence, comme si cette promenade nocturne était le résultat d'un désir commun.

« On continue la promenade, Jo ? Il fait si bon. » demanda Lêgba au bout d’un moment ; Le mécanicien se contenta d'adapter son allure à celle de ses amis quand le dieu fit cette proposition. Quelques passants pressés de rejoindre leur tranquillité accéléraient le pas avant que la nuit ne devienne trop profonde ; certains se retournaient pour voir s'éloigner un trio si tranquille dans un monde effervescent. Quand Jo invita ses amis à admirer le pont, il savait qu'il y aurait un prolongement à son propos ; mais il ignorait dans quelle direction irait la réplique qui lui ferait écho ; il connaissait suffisamment ses amis pour ne plus chercher à prévoir le cours de leur pensée. Il était persuadé de l'inutilité de chercher à savoir le thème que choisiraient Fa ou Lêgba pour l'ouvrir à leur culture à partir de ce qu'il venait de dire. Il s'en agaçait au début ; il s'énervait dans les premiers temps quand ses nouveaux amis délaissaient les thèmes qui faisaient l'objet de ses préoccupations pour aborder un autre sujet, apparemment éloigné de la question ; par la suite, le mécanicien s'apercevait que ce n'était qu'une apparence. Dans la nuit bordelaise, c'était Fa qui reprit le thème du pont éclairé ; il dit :

— Tous les ponts sont splendides, Jo ; ils sont splendides de jour comme de nuit dès lors qu'ils servent les buts qui ont présidé à leur construction.

— Des ponts et des hommes ! dit le mécanicien en écho au propos du dieu Fa. Il savourait la sérénité du moment ; cela tenait, pensait-il, autant à l'atmosphère d'une soirée paisible qu'à la présence de ses amis. Il s'étonnait seulement du calme dont faisait preuve le dieu Lêgba ce soir-là. D'ordinaire, Lêgba est prompt à la repartie ; tel un bulldozer, il s'engouffrait dans chaque ouverture sur laquelle Fa attirait l'attention ou sur chacune des répliques que le mécanicien était amené à donner quand il ne partageait pas leurs vues. Jo constatait qu'il n'en était rien ce soir-là ; le dieu était silencieux. Il choisit de le réveiller ; il décida de le ramener sur une remarque que Fa avait faite, alors qu'ils étaient sur le bateau et que celui-ci voguait au large de Gibraltar. Jo se tourna vers le dieu et lui dit :

— Tu as dit, quand nous étions encore en mer que Gibraltar était comme une porte...

— Non, non ; c'est Fa qui l'avait dit...

— Ah oui ! C'est vrai ; il me semblait que votre pensée à tous les deux allait au - delà de l'évidence ; j'avais l'impression que votre propos allait au - delà d'une simple considération géographique ; je me trompe ?

— Tu as raison ; mais, ce n'est pas une question de divinité ; c'est la simple évolution de la terre dans les temps géologiques. Tu vois, il y a longtemps de cela, je parle d'une époque où l'homme n'existait qu'en puissance...

— C'est-à-dire que l'évolution ne l'avait pas encore généré ?

— Oui, c'est ça. L'homme n'existait pas encore sur la terre...

— Les dieux non plus alors !

Fa et Lêgba éclatèrent de rire ; le mécanicien avait retenu la leçon ; un rire qui troua la nuit et le silence qui environnaient les trois amis ; cela fit du bien à Jo ; il avait la sensation de survoler la ville et sa nuit ; il se sentait nanti d'une dimension dont il ne pouvait pas et ne voulait pas connaître les limites ; c'était comme si toute la sérénité du monde affluait en lui. Les dieux ajoutèrent un sourire à leur hilarité quand celle-ci prit fin ; un sourire qui était porteur de tendresse ; Jo en fut mal à l'aise ; il ne sut comment réagir, il se contenta de s'enfoncer dans le silence. Pendant ce temps, Lêgba faisait quelques pas ; il alla se placer plus loin et laissa une distance entre ses deux compagnons et lui-même. Les trois amis s'appuyaient contre le garde-corps qui limitait la terrasse du café où ils avaient pris place ; c'était une coupure dans leur balade. Au loin l'image du pont était figée dans sa lumière. Quelque part dans la ville, le bruit d'une moto se faisait entendre, d'abord lointain, puis, de plus en plus fortement pour finir par s'évanouir progressivement dans la nuit bordelaise. « Effet Doppler ! » dit simplement Fa ; il le dit à voix basse comme un écho à une réflexion intérieure. Jo et Lêgba restaient silencieux. Le dieu des croisements tourna la tête vers le mécanicien ; il reprit l'explication géologique qu'il donnait avant que celui-ci ne l'interrompe ; le dieu dit :

— Tu vois, Jo ; l'homme n'existait pas encore, et ce que vous appelez la Méditerranée était un lac, un gigantesque lac d'eau douce. Ce réservoir était fermé par une barre rocheuse à l'ouest et une autre à l'est. D'un côté, il y avait le lac, et de l'autre la mer Atlantique. A l'autre extrémité du lac, il y avait l'autre barre rocheuse qui occupait l'emplacement de l'actuel Bosphore ; au-delà, il y avait un autre lac d'eau douce également...

— Pourtant aujourd'hui, ce sont deux mers que nous trouvons à ces endroits ...

— Oui Jo, reprit Lêgba, mettant ainsi un terme à l'interruption du mécanicien pour pouvoir continuer son récit ; il dit ensuite :

— Oui en effet, comme tu le sais, la terre connaît des périodes de glaciation pendant lesquelles la majeure partie des masses aqueuses se transforme en glace ; celle-ci s'accumule dans les régions les plus froides, les pôles notamment. A l'issue de chacune de ces périodes, il y a tout naturellement un réchauffement et la fonte des glaces ; il s'ensuit une élévation des niveaux des mers. C'est ainsi qu'il y eut un moment à la fin de la première ère de glaciation où la barrière rocheuse qui séparait la Méditerranée de l'Atlantique céda sous la pression. Les eaux marines s'engouffrèrent alors dans la brèche qui s'élargissait de plus en plus, et elles envahirent les eaux douces de la Méditerranée ; c'est ainsi que ce lac s'était trouvé en communication permanente avec l'océan. Le phénomène se déroula pendant plusieurs années ; au bout de quelques décennies, ce lac n'en était plus un, et ses eaux sont devenues complètement salines. C'est la mer Méditerranée actuelle.

— Et à l'autre extrémité ? demanda Jo ; Que se passa-t-il du côté du Bosphore ?

— La barrière du Bosphore avait tenu lors de cette première montée des eaux ; la Méditerranée jouait un rôle de tampon ; ce réservoir amortissait l'ampleur de la pression qui s'exerça sur l'autre barrière ; l'actuelle mer Caspienne était restée un lac encore ; c'était un grand réservoir d'eau douce autour duquel peu à peu les hommes s'installèrent. Entre temps, en effet, l'homme était arrivé. Ce fut ainsi jusqu'à la fin de la dernière période glaciaire que connut la terre. Au moment où survint le réchauffement, l'homme existait comme je l'ai dit ; l'évolution avait suivi son cours et avait conduit à son apparition sur la terre...

— Donc, nous étions présents !

— Oui Jo ; l'histoire est racontée dans quelques-unes des plus célèbres mythologies des peuples ; il est vrai que bien souvent, on lui donnait une tournure particulière. Plus important encore est le fait que l'événement avait servi de trame, mêlé à d'autres éléments, pour édifier un système pédagogique possible pour le développement de l'homme en tant qu'être social ; c'est le principe de l'élévation. Du fait même de la présence de l'homme pendant ces événements, la rupture de la barrière du Bosphore eut des conséquences qui sont palpables encore aujourd'hui. Il y avait eu élévation du niveau des mers une fois encore, les eaux de la Méditerranée montèrent et commencèrent par se déverser par-dessus le Bosphore dans les eaux de la Caspienne qui se trouvaient à plusieurs dizaines de mètres plus bas. Le phénomène fut brutal, car la barrière rocheuse céda très rapidement ; il s'en était suivi un vacarme terrifiant qu'on pouvait entendre de très loin. Là aussi, les eaux du lac étaient devenues salines, et le changement de salinité fut très rapide ; elles envahissaient également les terres environnantes les rendant impropres à l'agriculture naissante ; tu comprends que les hommes avaient dû migrer pour des refuges plus accueillants et plus propices à leur survie. La terre comme les hommes se constitue des archives ; comme tu le sais, vos spécialistes commencent à déchiffrer celles qui sont relatives à la rupture de la barrière du Bosphore.

— Et pour la Méditerranée ? Y-a-t-il des archives aussi ?

— Oui, bien sûr Jo ; il suffit de les retrouver et de les analyser. Cependant, dans le cas de la Méditerranée, l'étude sera plus ardue, étant donné l'ancienneté de l'événement et l'absence de l'homme sur le théâtre à ce moment-là ; mais, je peux assurer que ces archives existent ; il faudra rechercher dans les éléments qui sont propres au globe terrestre pour atteindre ce passé-là. Cela finira par se faire ; l'homme découvrira puis déchiffrera ces archives-là aussi ; Patience et sérénité ; n'est-ce-pas Jo ?

P. G. Aclinou, le 15/05/01

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