Hommes et Terre

 

 
Cérémonie rituelle – Lêgba Lêgba-Fa, l'Homme, les hommes
La mythologie du golfe du Bénin à l'épreuve de l'humain
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Paul Aclinou

Chap.7 – Les Dieux en conférence sur le racisme

L'homme traversa la rue d'un pas décidé ; si décidé que Lêgba se demanda s'il avait vu le motocycliste arc-bouté sur sa machine qui arrivait ; le choc paraissait inévitable au dieu impassible. L'homme, inconscient du danger continuait sa marche ; rapide. Fa eut un sourire, et Lêgba fronça imperceptiblement le sourcil.

Au dernier moment, la machine fit une embardée et poursuivit sa route après à peine un mouvement de casque du conducteur en direction du piéton. A l'instant même, le mécanicien entrait enfin en contact avec le réel ; celui-là en tout cas. Jo leva la tête en effet, mais il conservait au journal la position de lecture dans laquelle il le tenait. Il regarda d'un air surpris la moto qui s'éloignait ; il vit surtout le blouson noir du pilote dans lequel s'engouffrait le vent de face qu'accentuait la vitesse de l'engin. L'homme, la machine et le blouson formaient un ensemble qui prenait l'allure d'un voile. Jo le mécanicien secoua la tête avant de détourner le regard de son agresseur virtuel pour le plonger à nouveau sur son journal ; le motard qui occupait sa part de chaussée s'éloignait rapidement. Le mécanicien reprit sa lecture en même temps qu'il achevait de traverser le boulevard. Parvenu sur le trottoir, Il ralentit le pas ; l'homme avait donc conscience du danger pendant qu'il traversait la rue. Il arriva sur une petite place triangulaire délimitée par trois voies ; quelques arbres chétifs aux troncs noircis par le temps, les pluies et aussi d'avoir affronté tant et tant de rejets du monde actuel semblaient monter la garde.

De-ci, de-là, quelques bancs inoccupés pour la plupart composaient avec les arbres un tableau de fin de monde imminent ; on aurait pensé au dernier carré de vaillants soldats autour desquels tournaient en dansant l'exterminateur aux formes multiples ; ce fut l'impression qu'eut Jo quand il accorda un instant son attention aux véhicules dont les va et vient permanents ceinturaient la place ; le vacarme résonnait comme une sonnerie aux morts ; mais ici elle précède le trépas. Ces arbres n'étaient que des ruines oubliées ; comme oubliés aussi les trois vieillards impavides depuis longtemps qui suivaient du regard la ronde infernale qui se déroulait autour d'eux. Ils occupaient chacun un banc installé aux trois pointes du triangle ; au centre, Fa et Lêgba attendaient. Jo ne fit aucune attention aux vieillards ; le pas toujours aussi décidé, il se précipitait vers le centre, vers les dieux. Là encore, des bancs, là aussi, des arbres ; il y avait également ce qui fut un bac à sable ; des enfants devaient venir jouer sur cette place quand le monde était monde ; quand les rues étaient vie ; point de hargne, point de trépidation ; seulement le cours lent et indifférent du temps, allant et venant.

 

Fa et Lêgba étaient donc au centre du triangle près du bac ; ils étaient assis sur un banc, silencieux ; songeaient-ils aux enfants qui venaient jouer là avant que le vacarme, les senteurs de pétrole et autres détritus aériens ne les en chassent ? A l'approche du mécanicien, Lêgba croisa les mains sur la nuque comme pour la soutenir ; les bras en extension formaient une croix sans tête avec sa tête. Le dieu laissait un sourire en suspens sur son visage ; on aurait dit qu'il attendait que le mécanicien vienne le cueillir. A côté de lui, Fa redressa la tête, il semblait décompter le temps qui restait au mécanicien pour achever le parcours jusqu'à eux. Avant même qu'il parvienne à hauteur des dieux, Jo apostropha ses amis, dès qu'ils se trouvèrent à portée de voix.

— Vous avez vu ? leur lança-t-il en brandissant vigoureusement de la main gauche le journal dont quelques feuilles s'en allèrent au vent, profitant de l'excitation du propriétaire ; vous avez vu le journal ? poursuivit-il.

— Que sommes-nous censés voir dans ton journal, Jo ? Les nouvelles ne le sont que pour le lecteur, tu sais !

— Comment ça ? fit Jo avec étonnement ; puis il se reprit ; il venait de saisir le sens des propos de Lêgba ; il demanda, plus calmement ensuite à ses amis :

— Vous avez lu l'article dans le journal alors ?

— De quel article parles-tu ?

La question venait de Fa, tandis que dans le même temps, Lêgba offrait un sourire condescendant au mécanicien. Celui-ci n'en tint pas compte, ou alors il s'en apercevait pas ; il était occupé à fournir la précision qui semblait manquer à Fa ; il lui répondit en effet :

— Mais, l'article sur le séminaire ! Le séminaire que la Franc-Maçonnerie organisait le week-end dernier ; le séminaire sur le racisme ; On en parle dans le journal...

— Et alors ! s'exclama Lêgba ; plus sérieusement, Fa choisit de répondre aux préoccupations du mécanicien ; il lui dit :

— Nous n'avons pas lu le journal. L'article dont tu parles ne traite pas d'un séminaire, mais d'une journée d'information ; Lêgba et moi y étions ; alors, tu vois...

— Comment ? Vous y étiez ? Je ne savais pas que vous êtes Francs-Maçons aussi.

— Non, Jo ; fit Lêgba. Le dieu secouait la tête dans un lent geste de dénégation que prolongeait un mouvement de confirmation de l'index ; un sourire, mi-ironique, mi-compatissant soulignait la négation. Il prit enfin un air sérieux pour donner les explications que Jo, le mécanicien semblait attendre ; Lêgba dit :

— Ecoute, ni Fa ni moi-même ne sommes membres ou adeptes de la franc-maçonnerie, ni de quelqu'autre officine d'ailleurs ; tu devrais le savoir. La loge, en organisant cette journée y conviait tous ceux qui souhaitaient prendre part aux débats qu'ils soient Maçons ou non ; tu aurais pu t'y rendre toi aussi...

— Je ne savais pas qu'une telle journée était organisée...

— Je sais ; et même si tu en étais informée, tu n'y serais pas allé ; je me trompe, Jo ?

— Non, non ; que veux-tu que j'aille faire dans un tel labyrinthe !

Le mécanicien était sur ses gardes ; mais il désirait en apprendre davantage sur le déroulement de cette journée ; il prit une petite voix pour demander au dieu :

— Et alors ?

Le dieu laissa un silence prolonger l'interrogation ; il dit ensuite, mais il parla lentement, très lentement ; le mécanicien crut percevoir de l'agacement chez son ami ; il eut envi de s'insurger, mais il resta silencieux pour attendre la réponse.

— Et alors quoi ? dit Lêgba ; ils ont parlé du racisme, c'est tout. C'était amusant par moments d'ailleurs...

— Ah bon ?

— Oui ; tu comprends, il est facile de se dire anti-raciste quand on a qu'à en parler ou bien quand le sujet est abordé comme une situation extérieurement au vécu des participants. Seulement viola, quand la discussion s'engage dans cette zone de la pensée où chaque mot possède une sphère d'entendement réduite, sans aucune marge d'indétermination, il devient malaisé de rester sur les franges du problème...

— Ah, je vois ; vous deux, vous avez encore semé le doute dans les esprits !

— Non, tu te trompes.

C'était Fa qui s'engageait à sont tour dans l'échange, et, fidèle à son habitude, il se tut après ces quelques mots, laissant à Lêgba le soin de développer son idée ; le mécanicien savait le parfait accord qui existait entre les conceptions de ses amis. Le dieu des croisements poursuivit, il dit encore :

— Tu te trompes Jo ; nous n'avons rien déclaré au cours de cette journée. Nous écoutions ; nous n'avions qu'à écouter, et contrairement à ce que tu penses, si le doute existait dans les esprits, le débat aurait été autre...

— Ah bon ? Vous aviez tant de choses à apprendre ?

— Toujours Jo , dit Lêgba ; apprendre toujours, mais le problème n'était pas celui-la. Nous nous sommes rendus à cette réunion pour écouter, mais aussi pour mesurer où en sont ces hommes et ces femmes dans leur approche du racisme...

— Et vous avez été déçus ; c'est ça ? S'exclama Jo, sans attendre la fin des propos du dieu. Celui-ci prolongea l'interruption de l'homme ; il se tut un instant ; on aurait pensé qu'il rassemblait ses idées, ou bien qu'il cherchait la formulation la plus appropriée à leur donner pour éviter toute méprise. Il poussa un soupir et il dit enfin :

— Non, Jo ; nous n'avons pas été déçus ; car, nous n'avions pas, en arrivant, une idée préconçue sur la manière dont les débats allaient être conduits ni sur le niveau de la prise de conscience de ceux qui allaient être présents...

— Et qu'avez-vous appris ? Qu'avez-vous constaté ?

— Tu veux un rapport ou bien une réflexion ?

— Pardon ?

— Oui, je peux te faire une relation de ce que fut le contenu des discutions de cette journée, comme je peux te livrer mes réflexions sur ce que j'ai entendu et observé.

— L'un ne va pas sans l'autre, me semble-t-il.

— Cela ne va pas de soi, contrairement à ce que tu laisses entendre...

— Et ce jour-là, vous n'avez entendu que ce qui allait de soi ?

Lêgba éclata de rire. Fa se contenta d'un sourire. Le premier dieu reprit son propos, mais au paravent, il donna acte au mécanicien pour sa vigilance intellectuelle ; Lêgba s'exclama en effet :

— Félicitations pour ta vigilance et pour le raccourci. Tu as raison ; il s'était dit ce qui allait de soi à cette journée, et cela ne doit pas te surprendre ; car, l'intérêt de cette rencontre réside dans le fait qu'elle ait eu lieu, parce que cela signifie qu'il y a questionnement au sein de la société. Cela signifie que les hommes et les femmes qui se trouvaient là se demandaient si saupoudrer ce qui allait de soi par des déclarations, et surtout, si le fait d'adopter des comportements qui adoucissent ou simple prétendent le faire, ce qui commençait à apparaître comme inacceptable, c'est-à-dire, le racisme, suffisaient à l'éradiquer. On peut regretter que le déroulement de la rencontre ne se différencie pas de ce que celle-ci prétendait porter aux débats ; c'est l'impression que j'en ai conservée.

— En d'autres termes, vous n'avez pas apprécié, ni l'un ni l'autre, ce qui s'est dit ce jour-là...

— Il ne s'agit pas d'approbation, dit Fa avant de laisser Lêgba expliquer leur appréciation sur le déroulement de la journée contre le racisme ; mais ce fut le mécanicien qui reprit la parole dès que le dieu eut fini de s'exprimer ; Jo souhaitait savoir quelle aurait été l'orientation de la rencontre qui irait dans le sens de la pensée de ses amis ; il dit :

— Selon vous, quel élément pouvait initier le débat, si vous refusez ce rôle d'initiateur à ce qui allait de soi ?

— Il n'y a pas à refuser ou admettre ; il y a à savoir précisément quel était le problème sur lequel on veut débattre ; s'agissant du racisme, si on veut réfléchir sur son emprise sur les sociétés et sur les hommes, on ne doit pas le prendre à un niveau trop élevé ; on ne doit pas le prendre au niveau de ses manifestations et de ses conséquences visibles ; il faut le considérer à partir d'un point qui permet d'en comprendre les fondements, et donc les raisons de son emprise sur les hommes. Je suis persuadé que toute tentative de combattre ce fléau sans mettre en lumière cette emprise est vouée à l'échec ; car, l'homme ne peut se défaire de cette chaîne s'il ne prend pas d'abord conscience de son existence et de ses racines profondes.

— Et où devons-nous chercher ces sources inconnues qui nous tiendraient au point de rendre inopérants, selon vous, les efforts que font les personnes de bonne volonté pour aboutir à une société sans haine, quand celle-ci prétend se fonder sur les différences raciales ?

— Où crois-tu qu'on puisse les trouver en dehors de l'histoire des hommes ?

— C'est logique ! sembla ironiser le mécanicien. En fait, Jo manifestait une continuité dans sa réflexion entre ce qu'il avait déjà entendu dire par ses amis sur le racisme et ce qu'ils en disent à présent.

 

 

À suivre...
P. G. Aclinou, le septembre 2001
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