Hommes et Terre

 

 
Cérémonie rituelle – Lêgba Lêgba-Fa, l'Homme, les hommes
La mythologie du golfe du Bénin à l'épreuve de l'humain
Situation géographique | Hommes et Dieux | Les fondements | Mythologie du Golfe du Bénin — 1 | Mythologie du Golfe du Bénin — 2 | Mythologie du Golfe du Bénin — 3 | Mythologie du Golfe du Bénin — 4 | Mythologie du Golfe du Bénin — 5 | Mythologie du Golfe du Bénin — 6 | Mythologie du Golfe du Bénin — 7 | Mythologie du Golfe du Bénin — 8 | Mythologie du Golfe du Bénin — 9 | Mythologie du Golfe du Bénin — 10 | Mythologie du Golfe du Bénin — 11 | Mythologie du Golfe du Bénin — 12 | Mythologie du Golfe du Bénin — 13 | En savoir plus
 
Paul Aclinou

Chap.8 – De la pureté aux sources de l'esclavage

Le mécanicien précisa sa pensée en disant :

— C'est logique, car, après les dieux, il faut bien que l'homme aussi prenne sa part de responsabilité...

— Et cette part est importante ; elle est déterminante, car, des dieux, il n'en a été question qu'au niveau des temps primordiaux ; ensuite, il faut revenir au temps de l'homme, lui qui est le maître d'œuvre...

— Et la victime, compléta le dieu Fa.

— C'est certain, répondit Lêgba ; mais il est la victime non par le fondement de la création, mais par le choix des voies et des moyens par lesquels l'homme pensait aller de l'homme qui était à celui qui sera ; c'est-à-dire, de l'Adam Kadmon à l'Adam Rishon. Je veux dire que les voies qui furent retenues pour conduire l'homme à l'humanisme générèrent ce phénomène qui est l'esclavage, comme l'une de ses conséquences.

— Si cela est vrai, dit Jo ; je veux dire, si les options ont été retenues pour conduire les sociétés humaines vers un monde d'harmonie, pouvait-on prévoir que la haine de l'autre, source première de l'esclavage, soit l'une des conséquences de la démarche ?

— Sans doute, répondit Fa ; on pouvait le prévoir ; mais ce point n'est pas l'essentiel. Peut-être que l'étape esclavagiste, dans un sens général, était apparu comme une nécessité temporaire mais inévitable. Cette étape était , peut-être même perçue comme un moteur dans l'œuvre pédagogique qu'était et que reste l'éducation des peuples. C'est dans cette optique de temporalité que doivent se placer aussi bien l'analyse du phénomène que la recherche des voies, forcément pédagogiques, qui permettent d'en sortir. C'est cet aspect qui n'était pas souligné lors de cette journée contre le racisme. Nous aurons, je pense, l'occasion de revenir sur ces différents aspects.

— Vous voulez dire, tous les deux, que l'homme n'est pas fondamentalement esclavagiste, mais que, par suite du développement des sociétés...

Absolument ! s'exclama Lêgba ; le dieu reprenait la parole après avoir laisser Fa donner une possible justification à la naissance du racisme. Lêgba poursuivit, et il dit :

— L'esclavage ne va pas de soi ; mais la peur de l'autre, elle, semble être une donnée inhérente à l'homme, et elle le restera tant que celui-ci ne considère pas que l'humanité est une . De cette peur vont surgir des maux ...

— Il n'y a pas que la peur, renchérit Fa, qui entrain à nouveau dans la discussion ; il y a bien d'autres éléments, dit-il, qui s'associent à la peur pour nourrir le fléau. La peur seule ne peut expliquer la genèse de ce comportement. Viola pourquoi, selon les contrées et selon les époques, on peut observer de grandes différences dans les traditions qui fondent les sociétés humaines.

— Je sais, rétorqua le dieu des croisements, toujours prompt à la répartie. Il suffit, poursuivit-il, de parcourir le temps des hommes pour en être convaincu. Prenons le monde asiatique, et plus précisément, le sous-continent Indien avec ses castes, une division de la société qui remonte à la nuit des temps. Ici, quelles furent les nécessités qui conduisirent les maîtres à penser qui furent à l'origine de la tradition, à exclure une partie de la société du monde des vivants ; la peur ? la faim ? l'ambition ? l'orgueil ? Aucun de ces éléments n'a la force nécessaire pour donner naissance et la durée à ce qui apparaîtra plus tard comme allant de soi…

— Il me semble, dit Jo, que toutes les société ont élaboré des mécanismes de structuration ; toutes les sociétés l'ont fait, y compris la nôtre, même si aujourd'hui, l'acuité est moindre, et surtout, si les différentes couches sont moins étanches, autorisant par là-même, des transferts d'un groupe à l'autre ; la société indienne n'a pas fait autre chose...

— Parfait, Jo ; mais il faut définir les critères selon lesquels se faisaient les divisions de la sociétés et celles qui les gouvernent aujourd'hui ; ceci est important, car, c'est de l'analyse de ces critères que nous pouvons déduire si nous sommes ou non en présence d'une forme d'esclavage. On peut se poser la question suivante : dans le monde Indien, les castes répondent à quelles nécessités ? Ici, il serait difficile de prétendre à l'institution d'un processus pédagogique dans lequel une étape esclavagiste soit nécessaire. La société Indienne se fondait sur la pureté de l'Être...

— Pureté ou bien sainteté ? demanda Jo qui n'avait pas manqué de croiser sur ses routes maritimes cet aspect très important de la culture indienne ; le dieu lui répondit :

— Ne lie-t-on pas les deux, comme si cela allait de soi ? Sortir l'Être de la pureté pour le sortir de la sainteté ; on le sortira ensuite de l'humain pour en faire l'Intouchable. La civilisation indienne n'a pas le monopole en la matière ; en Inde, c'est au sein de la communauté, ailleurs, c'est entre communautés que se fera la division. La civilisation indienne a posé le problème à sa façon ; elle a centré la démarche pédagogique sur l'individu ; elle l'a centré sur la conscience que celui-ci doit posséder de lui-même. Cela a conduit à stratifier les hommes avant de stratifier la société en classe...

— Je dois comprendre alors, dit Jo, que ceux qui ont conçu le progrès de l'humanité sur la base d'un groupe ont fait l'inverse ; c'est-à-dire, qu'ils ont opposé des groupes humains avant, éventuellement, d'opposer les hommes à l'intérieur de chaque groupe.

— C'est très juste, s'exclama Fa, avec un enthousiasme qui surprit les deux interlocuteurs ; hélas, l'empressement du dieu retomba aussitôt ces mots dits. Lêgba reprit son rôle, celui d'assurer la continuité du quotidien ; il dit :

— Oui, Jo ; c'est une autre possibilité ; c'est une voie que d'autres peuples ont adoptée. Ainsi, comme tu l'as noté, on peut structurer le groupe humain pour conduire à l'homme ; nous parlerons aussi de ceux qui avaient choisi cette direction pour structurer leur pédagogie. Tu peux noter dès à présent que le peuple Yourouba et ses dérivés ont cherché à structuré l'individu essentiellement, sans pour autant donner naissance à une classe d'intouchables dans la société ; bien au contraire, l'harmonie au sein de celle-ci est une condition incontournable dans la démarche pédagogie africaine. Un autre aspect de la pensée indienne est que celle-ci semble dire que vivre rend impur ; on peut se demander alors par rapport à quoi définit-on cette pureté qui ferait défaut , d'autant plus que la mort ne garantit pas la fin de l'impureté...

— Alors ? demanda le mécanicien.

— Alors ? La réponse est un paradoxe. La pureté se place face à la sainteté ; car, elle n'est pas, comme ailleurs, une condition de celle-ci. C'est un paradoxe, car, toujours selon la pensée indienne, la sainteté se trouve dans l'individu. Et ce paradoxe a une conséquence terrible ; c'est qu'il exclut certains de toute possibilité d'aller vers la pureté et, par conséquent, vers la sainteté...

— C'est une situation sans porte de sortie alors ; sans échappatoire ? Dans ce cas, quel est le moteur de l'action humaine, le moteur de la vie ? Je n'ai pas l'impression que certains habitants de l'Inde, même ceux de la classe des Intouchables, qui de toutes façons est moins voyante à présent, ceux-là ne m'ont pas donné le sentiment d'exister pour rien...

— Parce que une porte de sortie théorique est proposée en réalité, mais elle est une fiction dans la mesure où cet espoir est placé dans l'éternité. Qui le garantirait ? Autant dire que la fin de l'impureté n'est situé nulle part ; personne ne sait comment passer de cette impureté-là, à la pureté pour enfin espérer atteindre la sainteté. L'ascétisme purifie, dit-on, l'âme de cycle de vie en cycle de vie, mais quelle est la limite ? L'homme l'ignore, parce que la métempsycose n'est qu'une théorie de l'espoir parmi tant d'autres ; en aucune façon, cette vision ne met le problème de l'esclavage de l'homme dans le cycle du développement.

— Si je comprends bien, vouloir structurer la société en individus purs et en individus impurs n'est qu'une forme déguisée d'esclavage de laquelle on ne peut échapper ni par l'action ni par la pensée active, mais uniquement par une théorie invérifiable ...

— Une forme à peine déguisée devons nous dire ; que l'on ne puisse en sortir que par la métempsycose n'est pas, et ne peut-être garanti ; par contre l'esclavage lui, est bien réel ; en clair, nous sommes, dans le cadre d'une durée de vie humaine, en présence d'un esclavage sans retour. Ceci n'est pas un cas général, poursuivit Lêgba ; ce n'est pas une démarche universelle que nous pourrions placer à la base du fait esclavagiste qui lui est bien universellement répandu, aussi bien dans le temps que dans l'espace. D'autres systèmes de pensée ont accordé la primauté à l'individu dans leur démarche pédagogique ; c'est le cas de la Grèce antique, qui n'avait pas fait pour autant appel à une mythologie de type métempsycose, même si le concept n'est pas absent de la pensée des Hélènes pour équilibrer ou tenter d'équilibrer les différentes composantes de la société. Pour les Grecs, l'esclavage allait de soi, et c'était tout ; la vie se chargeant des compensations individuelles si la question se posait ; les Grecs laissaient à la vie le soin d'équilibrer les ressorts de la société. C'était le cas de bien d'autres groupes humains de la même époque. La spécificité de la Grèce venait du fait que tout était pensé par l'homme et pour l'homme ; la pensée religieuse n'y avait aucune part directe ; il n'y avait pas une théorie divine de l'espoir, mais il existait, la- aussi, une porte de sortie qui était purement humaine....

— En somme, c'était de l'esclavagisme honnête alors ? ironisa le mécanicien.

— Oui, Jo ; l'honnêteté n'est pas étanche ; on pourrait en parler, mais plus tard. L'homme Grec revendiquait sa condition d'homme et entendait assumer une part notable de sa destinée. La Grèce créa sans doute la première école de pensée où l'individu revendiquait son rôle d'acteur et le disait. La pensée Grecque sépara nettement le sacré du profane,  et elle décida que tout ce qui relevait ce dernier était de sa compétence exclusive. La division de la société en hommes libres et en esclaves était de la compétence des hommes et la Grèce assuma ce choix.

— Je doute que l'organisation de la société grecque relève d'une décision établie sur une base issue d'un débat d'idées ; il me semble plutôt que l'accumulation de petits faits, de hasards et, sans doute, aussi d'audace de quelques uns avait conduit peu à peu les Grecs à vivre comme ils vivaient...

 

À suivre...
P. G. Aclinou, octobre 2001
Plan du site – Vers le haut de page En savoir plus sur l'auteur
Envoyez vos commentaires au régisseur du site. Copyright © — 1997 Lierre & Coudrier éditeur