Hommes et Terre

 

 
Cérémonie rituelle – Lêgba Lêgba-Fa, l'Homme, les hommes
La mythologie du golfe du Bénin à l'épreuve de l'humain
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Paul Aclinou

Chap.10 – L'homme est un animal industrieux

« Je persiste à croire que dès l'origine, je parle des Origines que la science peut établir, l'homme avait la propension à se servir de son prochain au même titre qu'il considérait, et considère encore, tout ce qui se trouve à sa portée comme de possibles outils à utiliser pour satisfaire ses besoins et ses envies. C'est un animal industrieux ; c'est un industriel, et le meilleur article de ses rayons est l'homme. »

 

Jo était attablé avec ses amis dans le jardin attenant à la maison de sa sœur. Un cerisier sans âge fournissait l’ombrage nécessaire tandis qu’à quelques pas une haie de bambous aux pousses frêles s’aidait du vent pour dispenser une musique de fond, monotone certes, mais discrète. Le mécanicien et ses amis avaient répondu à l’invitation de la sœur pour un séjour de quelques jours ; les dieux avaient accepté à la grande fierté de Jo. Les invités poursuivirent leurs échanges sur l’esclavage, ou plutôt, Jo écoutait ses amis dérouler leurs réflexions sur les actes de l’homme vis à vis de l’homme, passant d’une époque à l’autre et d’une société à sa voisine. Pour le mécanicien, ce qui l’étonnait et le passionnait par dessus tout, c’est l’étendu de la vision avec laquelle ses  hôtes considéraient les thèmes qu’ils choisissaient de développer. Ils voyaient l’homme comme une entité unique dont les différentiations en société n’étaient que des accidents de parcours, des accidents mineurs mais aux conséquences redoutables. Une telle vision était une nouveauté pour Jo ; certes, il se reconnaissait comme appartenant à la grande famille humaine, mais depuis toujours, la société dans laquelle il avait grandi lui apparaissait comme une nécessité au même titre que l’existence d’autres sociétés. S’il admettait une concertation entre tous ces groupes d'humains, la hiérarchie qui prévalait ne lui posait aucun problème particulier ; il n'avait jamais songé à y situer la source des maux qu’il était prêt à déplorer. Jo n’était pas encore en mesure d’épouser toutes les conclusions de ses amis, mais il découvrait qu’une autre vision de la société humaine était possible ; une autre vision du monde dans son état actuel, et plus encore dans son devenir, gagnait peu à peu sa conscience ; toutefois, il ne s'en faisait pas un motif de combativité , bien qu'il écoutât ses amis avec plaisir et curiosité.

 

Le jardin offrait un cadre serein, favorable à la poursuite de la leçon ; car, c’était de cela qu’il s’agissait, c’était en élève qu’il se situait par rapport à aux dieux Fa et Lêgba ; mais il ne pouvait admettre que le comportement des hommes entre eux résulte d’une action, dont le but serait une entente harmonieuse, qui comporterait de multiples étapes programmées, et l’une de celles-ci serait l’esclavage. Pour lui, l’homme tout naturellement avait une propension à asservir tout ce qui pouvait l’être y compris d’autres hommes. Ce fut Fa qui le premier lui répondit ; la réplique fut brève, elle prit la forme d’une interrogation. Fa lui dit :

 

–  Pour toi en somme, l’homme est un animal comme un autre, ses actes résulteraient d’un instinct qui est propre à tous les animaux ; dans ce cas où devons-nous placer l’espoir ?

– Ah oui ! s’exclama le mécanicien ; c’est un animal , rien de plus ! Sauf, peut-être que la crainte le conduit souvent à rechercher une position d’attente, une position à partir de laquelle, quand il jugera l’instant propice, il pourra porter ses attaques dont le but essentiel est la domination.

– Le mécanicien avait un air goguenard quand il tenait ces propos ; on aurait dit qu’il se connaissait bien et connaissait parfaitement ses semblables ; il semblait ne rien attendre d’eux ; était-il désabusé de la vie ? on pourrait le supposer en l’écoutant, mais plus que les mots , ce sont le ton et les mimes qui les accompagnaient qui donnaient cette impression. Quand il se fut tu, Lêgba qui était resté attentif au discours dit simplement sans le quitter des yeux : « Je vois ! ! ! »

–  C'est exact Jo, concéda Fa à son tour, mais c'était dit pour aborder plus sérieusement le sujet ; le dieu développa ensuite le thème ; il dit:

–  C'est exact, si tu ne retiens dans l'homme que son côté animal ; je ne dis même pas biologique. Un aspect animal qui nie qu'un quelconque élément spirituel puisse cohabiter en lui avec la bestialité. Bien sûr, si l'homme ne suivait que son seul instinct , sans y appliquer la capacité de discernement qui est en lui, on aboutirait sans doute à ce que tu dis du tempérament humain. Reconnais que tu es désabusé, non par expérience personnelle des choses de la vie, mais désabusé par procuration en ce sens que tu tiens un discours qui n'est, si je peux dire, que la légende des sociétés Tu dois admettre que la réalité est tout autre que ces rumeurs que tant de générations successives avaient colportées au point de faire oublier la nécessité de la méditation ; l'homme n'est pas ce que tu en dis , et cela quelque soit le type de société et quelque soit le niveau culturel des dites sociétés. Lêgba nous dresse un tableau du parcours humain dont le but avoué est d'aller de l'animalité à l'humanité, même si certaines sociétés ou bien certains individus n'en ont encore qu'une perception imparfaite. Et crois moi, de ce parcours, l'humanité en a déjà fait une bonne partie . Nous avons considéré plus précisément les voies et parfois les moyens de cette démarche...

–  Oui, à ce propos, vous me disiez qu'une autre démarche, une démarche parallèle et concurrente de celle de la Grèce antique et de celles qui émergèrent du monde oriental, visait également à proposer une méthodologie différente par ses méthodes et non dans ses buts.

C'était une embardée par laquelle le mécanicien souhaitait ramener le discours sur le comportement de l'homme face à son prochain au point où ses amis l'avaient laissé ; il était impatient d'en entendre la suite. L'intervention du mécanicien mit fin aux propos de Fa ; il se le reprocha. Ce fut Lêgba qui prit la suite pour poursuivre l'analyse.

–  C'est ce que nous pouvons appeler la voie de la Synagogue répondit Lêgba tandis que Fa avait regagné son lieu de silence. Le dieu des croisements se tut à son tour après ce préambule qui semblait annoncer un développement important ; Jo gardait le silence lui aussi ; il attendait la suite sans savoir lequel de Fa ou de Lêgba allait donner l'explication de la voie  qu'on venait de lui annoncer comme étant celle de la culture sémite. Un instant de silence encore entre les trois amis, et Lêgba reprit la parole ; le mécanicien n'en était pas surpris, il savait que toute explication, dès lors que celle – ci entraînait un long développement qui était lié au réel était toujours le fait du dieu Lêgba. Celui - ci se leva du fauteuil de toile dans lequel il se prélassait ; il fit le tour du siège et vint se placer derrière, les mains reposant sur le haut du dossier ; c'était un tube d'acier sur lequel la toile était fixée. Il tritura un instant l'étoffe écrue tout en regardant ses doigts à l'œuvre ; le mécanicien l'observait en silence ; Fa se frottait le menton, son esprit était ailleurs, son attitude en donnait l'impression à Jo ; on aurait pensé en  le voyant dans cette posture que ce qu'allait dire son confrère ne pouvait le concerner ou bien alors, que ce ne pouvait être une nouveauté pour lui. Une abeille vint se poser sur le front du dieu, celui-ci poursuivait, imperturbable, le massage de son menton ; l'insecte constatant sa méprise reprit sa quête : la recherche d'une source de nectar  peu divin sans doute, mais oh combien nécessaire à sa survie ! Fa n'avait pas bronché ; l'abeille s'en alla, déçue. Lêgba suivit du regard la course de l'insecte un moment puis il commença la leçon :

–  Si la Grèce comme l'Asie avaient fait porter l'essentiel de la démarche éducative en direction du groupe, avec de profondes différences certes entre les deux, la voie hébraïque assigne un rôle prépondérant à l'individu, mais en l'intégrant très fortement dans le groupe plus qu'ailleurs car ici, ce n'est pas seulement le besoin de se regrouper pour assurer sa défense qui est l'unique liant. Il faut, pour revenir sur ce que nous avions dit , signaler que l'Eglise joua un rôle de pont. Formellement, l'Eglise est issue du judaïsme, elle revendique les mêmes fondements que celui-ci, c'est la première extrémité du pont ; la seconde étant la pensée grecque, nous avions vu ce qu'était le fondement de cette pensée et ses conséquences, l'Eglise avait su l'intégrer magistralement dans son fond de commerce pour en faire une donnée universelle et un outil pour la pensée, plus que la Grèce antique ne l'avait fait. La première extrémité, le judaïsme, proposait et propose toujours une autre structuration de sa société ; ici, le groupe et l'individu ont leur importance propre et bien distincte ; c'est le premier particularisme – je te rappelle que pour la Grèce l'individu devait se plier aux exigences du groupe – Le second particularisme vient du fait que le judaïsme distingue deux types de groupes, le sien et tous les autres qui pour cette école de pensée n'en forme qu'un avec quelques nuances . Cette différentiation ne va pas sans problèmes ; on peut penser que tous les peuples l'ont fait , c'était un système de protection, mais à des degrés moindres que dans le judaïsme. L'un de ces problèmes est justement celui qui nous intéresse en ce moment et qui est l'esclavagisme. C'est un fait que toutes les sociétés recherchent l'homogénéité du groupe en un reflex de survie, mais dans la plupart de ces cas cette recherche ne prétend pas à l'exclusivité, pas à ce point ; elle n'est pas aussi fortement exigée ni aussi fondamentale que chez les hébreux. Si tu considères les dieux Grecs, ils n'étaient attachés à aucun groupe particulier, de même les dieux Africains ne limitent pas leurs enseignements à une ethnie particulière ni à une société précise ; Fa comme les dieux grecs voit l'homme ; Lêgba y ajoute la prééminence du réel. Que des ethnies (Afrique) ou des cités (Grèce) se dévouent plus précisément à tel dieu plutôt qu'à tel autre  ne traduit qu'une manière de structurer le quotidien ; pour l'essentiel, tous les dieux comptent ; l'esclavage trouve une place là aussi mais seules les peurs de l'autre et les réactions de défense que ces peurs entraînent qui l'expliquent. Le judaïsme propose un Dieu et le met hors de l'individu et hors du groupe, il le met à un niveau qui se situe au delà même du concept – Dieu est inconnaissable à l'homme dit-on. Tous les dieux que nous trouvons ailleurs sont conceptualisés ici , ils sont soumis non pas groupe, mais à l'individu et à lui seul ; c'est à ce niveau que se situe le point central de l'achoppement entre le christianisme naissant et le judaïsme, le premier proposait de soumettre les dieux conceptualisés au groupe, ce que le second a toujours refusé depuis Moïse, semble-t-il, qui avait fixé la ligne de partage ; Dieu est invariant pour les deux écoles bien sûr, alors que les dieux conceptualisés ne le sont pas et ne peuvent pas l'être aussi bien pour le christianisme que pour le judaïsme, autres points de convergence...

–  Tu veux dire qu'ici aussi, dans le judaïsme, on peut parler de dieux ? c'est ca ?

–  Bien sûr ! cher ami. Répondit Fa qui donna ensuite une source ; il dit : « La loi appelle dieux, ceux qui ont entendu l'Ehad » C'est le Christ qui l'avait dit; tu ne l'avais pas entendu ? L'homme rebuté ne répondit rien à Fa ; rien d'abord, puis il préféra s'éloigner de ce sujet qui semblait en dehors de son entendement ; il revint donc aux anciens Grecs pour souligner ce qu'il avait cru comprendre  de leur pensée :

–  Oui mais, dit le mécanicien, les Grecs aussi avaient l'équivalent d'un Être Suprême qu'on pourrait identifié au Dieu unique hébreu ...

– C'est exact , mais ayant opté pour une séparation entre le domaine divin et celui de l'homme, cette notion ne joua aucun rôle de premier plan dans leur structure pédagogique. Nous retrouvons cette notion d'Être Suprême ailleurs aussi , je dirais qu'on la retrouve presque partout, dans toutes les sociétés d'hommes. Les différences proviennent du rôle qu'on lui fait jouer ; par exemple, Mawu est seulement remercié ; on le loue ; on se réfère à Lui comme garant  de la prière aux dieux mais Il ne joue aucun rôle direct dans la démarche pédagogique. Il en est de même de la philosophie grecque et des philosophies de l'Asie depuis l'antiquité.

 

À suivre...
P. G. Aclinou, janvier 2002
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