Hommes et Terre

 

Cérémonie rituelle – Lêgba Lêgba-Fa, l'Homme, les hommes


La mythologie du golfe du Bénin à l'épreuve de l'humain

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Paul Aclinou

Chap.12 – La liberté dans la cité

Le dieu semblait ne pas trouver de réponse à cette question ; le mécanicien avait l'impression que Lêgba attendait un prolongement à l'interrogation avant de s'exprimer. S'attendait-il à ce que le mécanicien exposa un début de solution, une indication sur la manière dont l'homme se situait ou simplement un doute quant à sa conviction ? Fa vint à son secours, il dit :

– Comment la Grèce antique avait elle positionné le fait esclavagiste ? le considérait-elle comme une situation provisoire ? Non, puisque tu disais toi - même que cela allait de soi ; l'individu pouvait mettre en œuvre ses capacités en tant qu'homme à part entière pour s'en sortir, et cela se produisit à plusieurs reprises ; alors, vois-tu , la solution peut se trouver dans la liberté inhérente à la nature humaine. Ce point est central dans le développement de l'homme, que ce soit celui des individus ou bien que ce soit celui des sociétés. Il est remarquable que le poids fondamental de la liberté a été souligné de façon magistrale aussi bien par la pensée grecque que par la synagogue ; certes, d'autres systèmes de pensée l'avait fait également, mais c'est dans ces deux cas-là que nous trouvons l'expression la plus achevée de cette affirmation bien que l'une et l'autre avaient choisi des voies différentes pour conduire les hommes vers l'humanité...

– Je ne vois pas , dit Jo avec une petite voix mal assurée, je ne vois pas quels éléments de la pensée grecque ancienne et du judaïsme portent sur le même thème, celui de la liberté de l'Être, pour en souligner la primauté. Je pensais , pour la synagogue en particulier que la primauté revenait au Dieu...

– Si, tu les connais Jo ! Sans doute, n'avais-tu jamais fait le rapprochement entre les deux faits. C'était Lêgba qui reprenait la parole pour développer la réflexion de Fa . Le mécanicien n'était pas surpris de l'irruption du dieu des croisements, le dieu des nœuds, dans la conversation à ce moment-là ; l'homme attendait donc l'explication que la divinité allait proposer pour l'éclairer, mais en même temps, il fouillait aussi dans ses souvenirs pour y rechercher légendes, mythes ou points d'histoire... il ne savait pas trop, qui, l'un d'origine grecque et l'autre hébreux , préciserait un seul et même concept ; un concept unique qui devrait concourir selon ses amis à la résolution du problème de l'esclavage vécu comme moteur des actions de l'homme. Le mécanicien ne trouvait rien ; il dit simplement :

– Je ne sais pas. Puis, après un silence, et comme les dieux ne sortaient pas de leur mutisme mais semblaient au contraire attendre une réaction de sa part, il ajouta :

– Non vraiment, je ne vois pas ! Je ne pense pas avoir entendu des légendes... Il marqua un temps d'arrêt, un moment d'hésitation avant de conclure abruptement comme s'il lui fallait évacuer très vite une idée qui lui pesait ; il dit :

– De toutes manières, vous savez très bien que je ne suis pas versé dans l'études des légendes et autres mythes ; ceux de mon propre environnement n'y font pas exception. Avoir entendu raconter des légendes et autres contes est une chose, s'en faire un objet de réflexion en est une autre ...

– De grâce Jo ! intervint Lêgba ; je ne pense pas que tu devrais te mettre en colère ou bien ressentir de l'agacement par nos propos...

– Excuses-moi ; j'étais en colère contre moi-même, car, je vous crois quand vous dites que ces éléments font partie de mes bagages culturels et je m'en veux de n'en avoir pas tiré toute la substance ; c'est tout. Je dois avouer que ce n'était pas ma préoccupation jusqu'à ce que vous fassiez votre apparition ; mais...

Le mécanicien se tut ; il ne jugea pas nécessaire d'en dire davantage ; il était soulagé d'avoir signifié à ses amis qu'il prenait un peu plus chaque jour la mesure des outils que sa culture et son éducation tenaient à sa disposition. L'homme prenait progressivement conscience qu'il lui fallait se donner la peine, qu'il aurait dû fournir l'effort de les utiliser et d'enrichir ainsi son esprit et son entendement ; autant de portes qui s'ouvrent sur l'universel, c'est-à-dire, sur l'homme en tant que support de la pensée.

– Tu vois, reprit Lêgba, Socrate....

– Ah oui ! Socrate ; il s'était suicidé, je crois ?

– Ah non ! non, pas du tout ; pas tout à fait ! Il fut condamné à mort mais il devait s'appliquer la sentence lui-même en absorbant un violent poison. Nous avions dit il y a quelque temps déjà que cette condamnation se fondait sur le non respect, dans son enseignement, de la séparation que fit le Grèce entre le monde divin et le monde profane. La Cité reprochait à Socrate de donner toute la place au naturel au détriment du divin, et que ce faisant, il la dévoyait, et plus précisément la jeunesse. Aujourd'hui, ce n'est pas cet aspect de la question qui nous intéresse ; ce ne sont pas les raisons qui fondent le verdict que nous considérons mais la réponse en acte de Socrate à cette condamnation et l'enseignement que son attitude comporte pour ses contemporains et pour les siècles à venir. On peut dire, et c'est regrettable que ceci ne fut pas souligné avec insistance , que c'est le point d'orgue de son enseignement, c'est cet instant qui en constitue le summum. C'est-à-dire, qu'il choisit la liberté, en tant que concept permanent, de préférence à la vie qui elle, est un concept transitoire. C'est là, ce que nous entendions te faire comprendre. Nous voulons te faire remarquer le niveau extrêmement élevé où Socrate situait la liberté ; ce philosophe signifia ainsi la condition essentielle , la condition unique qui seule peut faire de l'homme un Être. Socrate pour la voie grecque donc...

– Et pour le judaïsme ? demanda le mécanicien ; il se donnait le temps de reconsidérer ce qu'il savait du philosophe Grec.

– Tu vois Jo, l'histoire de Socrate est connue ; on considère avec raison ce grand penseur comme un des piliers de la raison humaine dans sa démarche vers davantage de sagesse ; mais, il n'est pas évident que la culture occidentale d'abord, puis la pensée universelle ensuite donnent toute sa signification à son attitude face à la condamnation à mort dont il fut l'objet. Plus regrettable encore est le fait qu'aucune liaison n'est faite avec cet autre moment fondamental que fut le récit du sacrifice d'Abraham...

– Ah ! C'est ça le côté juif du problème ? s'exclama le mécanicien dès que Lêgba eut prononcé le nom du Patriarche.

– Oui Jo ! là aussi, tu connaissais l'histoire et sans doute, lui donnes-tu toute sa signification en tant qu'affirmation d'une foi inébranlable en Dieu. Ce que tu ne mesures certainement pas, c'est qu'en sacrifiant de fait Isaac, c'est Abraham lui-même qui se sacrifiait ; et ce sacrifice, le sien, est davantage porteur de signification que celui de son fils ; car, chaque jour, chaque heure, chaque instant qui lui restait à vivre renouvelait ce sacrifice, et le Patriarche ne pouvait pas manquer d'en avoir conscience ; une conscience aiguë faite d'interrogation et de détermination. L'issue du mythe ou de la légende ou même de l'histoire comme tu voudras, ne change rien à cet aspect du problème, car, l'essentiel était fait ; l'essentiel résidait dans l'acceptation de l'ordre qui lui fut donné et dans son début d'exécution. L'importance de la leçon réside également dans la longue interrogation qui a nécessairement occupé Abraham pendant des jours et des jours. C'est par cette interrogation, c'est par le débat intérieur consécutif à l'acquiescement ou bien à l'acceptation que Socrate et Abraham se rejoignent pour signifier le fait capital qui est la liberté, liberté vis à vis du groupe , et liberté par rapport à la divinité. Que ces deux piliers relèvent de l'historicité ou relèvent du mythe ne change rien à la signification du message. Sans l'acceptation de cette liberté fondamentale de l'individu, tout effort pour éradiquer le fait esclavagiste sera vain. La liberté ainsi reconnue et son respect dans toutes les instances de la vie d'un Etre ne suffisent sans doute pas à elles seules pour atteindre l'objectif d'une société humaine harmonieuse ; il ne faut pas sous-estimer en effet, l'importance du facteur de survie , et le fait que l'homme est jusqu'à nouvel ordre le meilleur article du font de commerce dont dispose l'homme. C'est à ce niveau que se situe le fait que toute relation humaine se définie en fonction d'un rapport de forces ; une situation conflictuelle de fait qui a toujours prévalue…

– Certainement, dit Jo, mais je voudrais considérer à nouveau les deux cas que tu viens d'évoquer pour signifier la place primordiale de la notion de liberté dans les démarches des hommes vers davantage d'humanité ; je veux bien croire que le concept de liberté revêt une telle importance, cependant je dirais qu'être libre, rechercher sa liberté par rapport à l'autre est une tendance innée chez l'homme, il ne m'apparaît pas nécessaire d'appuyer cette propension par les faits que tu relates aussi bien au sujet de la condamnation à mort de Socrate que de l'obéissance sans limites d'Abraham aux ordres de son Dieu. Les deux exemples peuvent se comprendre d'une autre façon ; ils peuvent s'interpréter par d'autres analyses. Il me semble que les fonctions de ces récits, car c'est bien de fonction qu'il s'agit, sont autres que ce que tu en dis. Pour Socrate en particulier, ne s'agissait-il pas plus simplement d'un suicide, un suicide qui serait la conséquence d'un désenchantement, suicide consécutif à une profonde déception ? On peut penser en effet que, s'apercevant de la totale incompréhension des siens, le philosophe conclut que la vie ne valait plus la peine d'être vécue dès lors que les hommes, ses semblables, sont si éloignés de ses idéaux. Il y a une autre explication possible encore : on peut en effet considérer que le philosophe accepte le verdict de ses juges par mépris, mépris pour des hommes qui, pour lui, ne sont pas dignes de la profondeur de sa pensée et de son avance sur ce qui allait de soi à son époque ; ces hommes - là même qui détenaient le pouvoir au quotidien...

– Non Jo ! Non, ce n'est pas ainsi que nous devons analyser l'acceptation de la mort par Socrate, objecta Fa au mécanicien surprit de voir le dieu de la divination réagir avec tant de vigueur ; d'ordinaire, les interventions de Fa sont rares et toujours empreintes de sérénité ; celles-ci se limitaient le plus souvent à quelques indications dont le développement revenait à Lêgba. Le mécanicien saisit l'occasion pour tenter de pousser le dieu à être plus loquace ; il dit en le regardant avec insistance :

– Pourquoi et comment seule votre interprétation serait plus proche de la réalité.?

– Le dieu rectifia aussitôt les propos de l'homme ; Fa pointa le doigt vers Jo et affirma très calmement sans le quitter des yeux :

– Ce n'est pas une interprétation ! Puis, après un silence, il ajouta : ce n'est pas une interprétation ; mais, les relations de ces deux événements telles que tu les connaissais ne sont pas inexactes non plus, elles sont simplement incomplètes. Les explications qui en furent données n'abordent que quelques aspects, importants certes, de ces deux monuments.

Venant de Fa, le compliment surprit le mécanicien mais le dieu n'alla pas plus loin pour proposer par exemple, une justification qui s'imposerait à son esprit. ; Jo attendait. Il était déçu mais il ne trouva rien à dire non plus pour susciter chez Fa un développement plus exhaustif. Son attente ne dura qu'un instant, car, Lêgba reprenait aussitôt la parole ; le dieu retrouvait ainsi le rôle que le mécanicien l'avait vu tenir dès la première rencontre.

– Pourquoi se serait-il suicidé ? demanda Lêgba, et sans attendre la réponse du mécanicien, il poursuivit :

– Il faut considérer toute la vie de Socrate pour comprendre pourquoi on ne peut pas retenir ton explication. Certes, nul n'est en mesure de connaître les pensées ultimes de l'homme à l'instant précis où il quitte ce monde, pas même Fa ne le peut ; il nous reste donc à considérer la vie de Socrate. Toute son existence fut un enseignement ; pour Socrate, vivre c'est enseigner, et il s'y était conformé jusqu'au bout. Esclave et serviteur, il a servi avec sérénité, chacun de ses actes était un enseignement autant à destination des Grands que des Petits de son temps. Affranchi et devenu homme libre, c'est à l'édification de ses semblables qu'il se consacra ; ce fut une continuité. Dans un état comme dans l'autre, c'était en toute liberté qu'il professait. La liberté de l'homme, la liberté véritable de l'individu était au centre de sa pédagogie, mais, il était conscient des limites des hommes ; voilà pourquoi nous ne pouvons pas dire qu'il était désabusé. Ce philosophe ne se faisait aucune illusion sur la nature profonde de ses semblables, il œuvrait pourtant pour que l'individu accède à une pensée saine. Si on ne peut pas parler de déception, un suicide serait alors la négation de tout ce qu'il avait entrepris, ce serait la négation de sa vie.

– En somme, dit le mécanicien, il n'avait pas le choix pour rester en accord avec lui-même...

– Si, il l'avait en ce sens que ce n'était pas rester en harmonie, en cohérence avec sa pensée pour lui-même qui était l'essentiel ; on peut considérer sa mort et surtout la façon dont il l'assuma comme le point d'orgue de sa pédagogie, un point d'orgue qui souligne l'union indéfectible qui existe ou devrait exister entre l'homme et le concept de liberté, il souligne qu'il ne peut y avoir d'humain sans liberté. Refuser la liberté pour soi, c'est s'exclure de l'humanité, et la refuser pour l'autre , c'est aussi s'exclure de l'humanité...

À l'instant même où Lêgba prononçait ces paroles, un vibrant " Bonjour tout le monde ! " retentit ; les trois compagnons tournèrent la tête vers l'entrée du jardin d'où provenait l'exclamation et accueillirent l'auteur de cette joviale salutation. C'était Daniel, le fils du maître de maison qui rentrait de l'école. Le gamin avait découvert les amis de son oncle en même temps que ses parents ; très vite, il manifesté une grande affection aux dieux, et plus particulièrement à Lêgba ; celui - ci l'accueillit en répondant à sa jovialité :

– Tu es en grande forme ! lui lança-t-il.

– Ouais !

– Tu veux fouiller Fa ? C'est peu - être un bon jour pour toi aujourd'hui !

Fa et le mécanicien éclatèrent de rire ; ils le firent de plus belle quand ils entendirent le gamin répondre :

– Oh oui , je veux bien !

Pour Daniel en effet, l'élaboration des figures en tétragramme était un nouveau jeu. Quelques secondes plus tard, il prit un air désolé pour décliner l'offre ; avec regret, il dit :

– C'est que j'ai... un devoir de maths et un autre de physique à fouiller pour demain !

Lêgba se leva, volontaire, il s'offrit pour l'aider à résoudre ces petits problèmes.

Allons-y ! dit simplement le dieu en entraînant le gamin vers la maison.

 

À suivre...
P. G. Aclinou, mars – avril 2002
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