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Nationalisme et barbarie

Iran, Kurdistan, Marivan. Réfugiés. © Reza, 1979Partout et depuis plusieurs années à travers le monde, les nationalismes refont surface. À la faveur d'élections démocratiques ou de manière autoritaire, ils se substituent aux courants politiques plus modérés, ouverts sur le monde. Paradoxalement les flux d'immigration des pays pauvres vers les pays riches n'ont jamais été aussi forts. Parallèlement, ces derniers connaissent une vague de protectionnisme qui s'abrite sous différents noms : protectionnisme économique ou culturel, retour aux valeurs traditionnelles, régionalisme, fondamentalisme, etc. On a vaguement l'impression que les acquis de la démocratie s'effritent, que les Droits de l'Homme sont bafoués comme jamais depuis leur instauration universelle. Nul n'ignore que, si nos gouvernants respectent ces droits chez nous, ils les bafouent sans scrupules dès qu'un pays entre dans "la zone d'intérêts économiques ou stratégiques" de nos chères Nations. Cela peut aller jusqu'à une complicité active à des génocides…
Nous pourrions sans erreur nous représenter, nous citoyens des pays riches, comme les habitants d'une gigantesque fourmilière exploitant sans vergogne plusieurs colonies de pucerons lactifères.
La planète serait-elle notre propriété ? Une sorte d'extension de notre résidence secondaire ou bien une province rattachée dans laquelle notre droit légitime consisterait à étaler notre luxe, nos manières de faire sophistiquées, nos mœurs empruntées devant des sous-êtres qui n'auraient en outre pas d'autre recours pour vivre que de nous servir de chaouches ?
Nous vivons des "années folles", dans la plus totale inconscience, accumulant chaque jour une dette morale gigantesque à l'égard des peuples "dominés" ! Partout l'Homme Blanc étale son arrogance avec cette vanité que seuls les dominateurs ont pu arborer dans l'Histoire.
Le leader incontesté de ce troupeau saccageur qui ravage la planète avec minutie est, bien sûr, l'Amérique - celle du Nord, l'autre n'existe pas ! -, mais les pachydermes européens, australiens ou japonais affichent également un beau cheptel de nations esclaves. Et c'est à celui qui se défendra le mieux contre le chef de la harde, espérant un jour obtenir le leadership !
En attribuant toutes les vertus dominatrices à la grande Amérique, nous ne faisons que projeter nos tendances hégémoniques sur un colosse qui fait écran à notre propre infamie. En réalité, les pays riches se battent entre eux pour assurer leur domination sur la planète entière. Combat de Titans qui labourent la Terre et l'épuisent chaque jour un peu plus.
Qu'importe, c'est le sang des plus démunis qui abreuve les fleuves charriant les dépouilles anonymes des pays sous tutelle !
Pendant ce temps, nous continuons notre petite cuisine quotidienne, décortiquant de nos doigts gras les plats que d'autres nous envient, persuadés de ne rien pouvoir faire pour que cessent ce vacarme, ces massacres. Sous nos latitudes, les nuits succèdent aux jours, sereinement, tout au moins en apparence, nos rêves semblent n'être peuplés que de belles naïades ou de Princes charmants.
Ils s'est trouvé un temps où certains intellectuels à l'intelligence tortueuse venaient troubler cette paix généreuse par quelque philosophie morale chargée de culpabilité. Selon eux, nos peuples étaient décadents, baignés d'idéologie hédoniste et individualiste. Les cris de ces prophètes de malheur se sont tus. Cela finissait par lasser, de se sentir coupable de tout, notre beurre quotidien en devenait rance ; nos viandes, épaisses et dures. Les choses sont heureusement entrées dans l'ordre. Les USA dominent le monde, les multinationales gouvernent la planète et les Américains forment leur garde rapprochée.
Protégeons-nous pour ne pas courber l'échine devant tant de forces. Évitons à nos enfants toute forme d'agression ; protégeons nos valeurs fondamentales, celles de notre province ; notre potentiel créatif ; nos spécificités culturelles…
Sans que nous y prenions garde, quels que soit nos engagements politiques, nous nous assoupissons peu à peu à l'ombre d'une culture de l'indifférence. Par démission, par lâcheté, par renoncement ou par peur.
Certes, il était impossible de nous sentir responsables de tous les crimes qui ravagent la planète, mais de là à faire de notre "ego familial" — papa, maman et les enfants — le centre éternel et universel du monde, il y a tout un champ d'implications et d'engagements possibles. Qui sait ? Cette vague d'auto flagellation des années 80 n'a-t-elle pas contribué à consolider le mur d'indifférence actuel ?
Avec ce sens de la démesure qui caractérise notre fin de siècle, nous voilà maintenant à contempler le spectacle du monde d'un œil morne et impavide.

En 1990 le Liban sortait humilié, ravagé d'une guerre qui avait duré seize années. Aux mains d'une puissante oligarchie, l'exercice du jeu politique prit des allures de cirque, la population sombra dans une sorte d'apathie politique et la génération d'après guerre grandit dans le non sens de l'ennui et de l'amnésie.
Pourtant, en 1996, suite à un bombardement au sud par le voisin Israël, un vaste mouvement de solidarité en faveur des populations réfugiées s'organisa en quelques heures, donnant naissance à un mouvement politique d'un genre nouveau, sans chef, traversant tous les anciens courants et fondé sur la soudaine prise de conscience que l'impuissance politique n'était pas une fatalité. Gageons que ce mouvement embryonnaire mais solide préfigure l'émergence de vastes changements dans les mentalités de cette partie du monde.
Étrange qu'un renouveau de conscience citoyenne se soit structuré sur les bases d'un élan de solidarité…

Mardi 3 mars, Paris, à la Mairie du XIe, j'assiste à l'inauguration de l'exposition des photos de Reza, "Mémoires d'exil", organisée par France Terre d'asile. Reza est un photographe iranien qui, depuis près de 20 ans, sillonne le monde pour témoigner de la douleur de l'exode, des larmes de l'oppression. En jetant mon regard sur ces multiples moments de malheur, des épisodes de ma vie me sont revenus, d'une guerre qui portait sa théorie d'infamies et une pensée de l'adolescent que j'étais alors m'est revenue : "Plus jamais ça !"
Si je pouvais léguer à mes enfants mais aussi à mes contemporains cette seule conviction : ne jamais rien tolérer qui humilie nos semblables, j'aurais l'impression d'avoir enlevé une pelletée de terre aux monts d'indifférence, tout en léguant à la postérité une brouette et une pelle.
Je crois que, dans notre trouble fatuité, nous avons oublié ce sentiment fondamental qui habite l'humanité depuis la nuit des temps, faisant s'ériger les civilisations hors de la boue noire de la barbarie : la foi dans l'être humain.

Il y a deux siècles, la Révolution Française déclarait que tous les êtres humains naissaient libres et égaux en droit. Il ne suffit pas d'avoir cette devise gravée au frontispice de nos monuments pour qu'elle demeure une réalité vivante. Il appartient à chacun d'entre nous, chaque jour, ou que nous soyons, d'en ranimer le sens.
Il 'L Baz – Paris le mardi 8 mars 1998

Lierre & Coudrier Éditeur

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