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Le Noir et la couleur noire...

(...) L'offensive généralisée de l'Ennemi, prélude à la fin des temps, ne s'était pas produite et personne ne pouvait plus dire quand elle aurait lieu .

Jean Delumeau, La peur en Occident.

Un des monstres de la Villa Palagonia

« Tiens, t’as vu Untel ?  Oui….,  le « Noir » ? 
Ne jetons la pierre à personne, nous le faisons tous !

Les langues occidentales ne permettent pas de faire la distinction entre la couleur d'un objet et ce qui désigne l’appartenance à une « race », la « race blanche », la « race jaune »... Rien n'est plus horrible que de traîner encore la notion de race d'abord, la référence à une couleur d'autre part pour désigner les origines d’un individu.
Le terme de race appartient à un vocabulaire scientifique désuet, de ce fait son utilisation tend à disparaître mais dire d’un Africain, un « Noir » est d’usage courant.

Les premières classifications raciales de l'espèce humaine à prétention scientifique datent du XVIIIe siècle. Depuis lors, le nombre et le contenu des « races » humaines ont considérablement varié. C’est aussi à ce moment que la qualification par la couleur est repérable. Les différenciations qui existent demeurent très arbitraires et fondées sur des résultats d'observation qui nient cependant les caractéristiques culturelles qui sont à l'origine de spécificités comportementales. On s’en tient, la plupart du temps à des distinctions qui ne sont que des projections des schémas culturels de l’observateur. Mais loin de disparaître ces opinions demeurent, même chez les scientifiques.

Ainsi, saisi à la volée sur un forum de psychologie de langue française, l’échange concernant la manière dont différents peuples envisagent les produits de l’imaginaire entre une intervenante et Yann Leroux, autre participant et animateur d’une « FAQ » sur ce même forum, professionnel de la psychologie, semble-t-il, qualifié, répond :
« Simplement que la proverbiale gentillesse des africains a un envers : une agressivité et une envie (M. Klein)  aussi sévèrement réprimées qu'importantes. » (On note en passant la référence à une anthropologue connue, mais contestée.)(Contribution postée le 12/01/01, 23h 32, dans le fil : Phantasme sur fr.sci.psychologie.)

Un vrai pot pourri !
D’une seule phrase, on confond des peuples qui étendent leurs territoires de l’Egypte à l’Afrique du Sud, du Mozambique à la Tunisie en passant par la Libye, sans oublier les minorités telles les Pygmées ou les Dogons, etc., des appartenances ethniques et religieuses bien plus variées que celles qu’on trouve en Europe voire en Asie.
On ne parle plus des « noirs » mais les anciens présupposés sont là, bien vivants… Ça glisse des « noirs » aux africains.

Allez ! On vous les fait en gros. Ma vieille terre l’Afrique, que n’as tu pas supporté ! Et il te faut subir encore ! A peine enterrée la couleur de tes peuples, te revoilà à subir l’outrage de la vieillesse. Tu serais porteuse de la vieille Ève et de son parèdre (à moins qu’il n’ait été blond, après tout !), tu serais l’origine des origines et comme tels, tes peuples sont « primitifs », bien entendu. T’as jamais vu un ordinateur, hein ma mère ! Tes enfants sont ainsi demeurés dans les limbes de l’envie, de l’agressivité et de la luxure… Tu es la terre des infamies ! 

  Et si Dieu était une femme, noire de surcroît ?

C’est proprement insensé, inconcevable et pourtant quotidien. Viendrait-il à l’idée de quelqu’un de confondre dans un même amalgame des Cambodgiens et des Vietnamiens, des Japonais et des Chinois, des Indiens ou des Pakistanais ? Cela se fait mais la connotation est d’emblée perçue comme péjorative. Il n’existe aucune justification à cela, sinon le fantasme à l’état pur ! 

Il ne viendrait à l'esprit de personne de contester l’évidence du regard. « Un Sénégalais, un Soudanais, etc. sont bien « noirs » en effet ! », c'est le constat que nul ne met en doute. C’est « naturel » ! Qui verrait une intention négative derrière ça ?
Alors pourquoi pas « bougnoules » pour les Maghrébins, « négro » pour les autres ! Et qu’est ce qu’on fait pour ceux qui sont africains mais ni « nègres » ni « bougnoules » ?

La science se porte aussi caution. Il n'est nullement contestable qu'un Noir – un individu dont la pigmentation de la peau présente un signe particulier – manifeste des différences très nettes au plan comportemental, religieux, social... Ces différences ont été repérées par les chercheurs de notoriété qui ont travaillé la question dans le champ de leur discipline... Mélanie Klein entre autre – cf. ci-dessus. Il n’y pas de race mais quand même…

Ainsi énoncé, on sait que le « Noir » vient à coup sûr d’Afrique ! Ellipse douteuse d’autant qu’il existe des « Blancs » en Afrique, que, dans de nombreuses ethnies, les nobles sont nommés : « les Blancs ». Non par référence à la colonisation, à la suprématie économique et de droit des « européens » mais tout simplement parce que derrière le noir et le blanc, sans distinction de lieu, de « races » ou de groupe ethnique, il y a des charges imaginaires qui transcendent les clivages arbitraires que les scientifiques ont oubliés…

Quand parle-t-on du noir dans nos sociétés bien pensantes ? Que dit le psychologue d'un enfant qui use abondamment du noir dans ses dessins ?
La couleur noire suscite toujours le même effroi, renvoyant à la terreur qui amalgame des affects variés, dégoût, tristesse et par, suite, aspiration à la netteté, ou besoin de fuir...

L'homme moderne en a-t-il vraiment fini avec ces terreurs obsolètes, lui qui domine la nature, le monde et l'Univers ? Le psychologue sait que ces réactions primaires ne sont pas mortes mais gisent tapies au cœur de l'Homme qui ne peut les étouffer, tout juste les refouler. Le praticien pourrait ajouter que ces peurs sont naturelles et salvatrices car elles signalent un danger possible surgi du noir, couleur sombre des cavernes antiques autant que de la nuit noire des ruelles mal éclairées – dangers dont il faut apprendre à se protéger. Ignorant ces peurs qui lui rappellent trop ses attaches premières, l'individu moderne les voit revenir sous leur aspect le plus négatif comme tout instinct refoulé.
Voici l’équation posée : un « Noir », ça vient d’Afrique ! La couleur noire renvoie à des vieilles terreurs enfantines voire plus archaïques encore. Nos ancêtres hominiens viennent d’Afrique. Qu’elle est, à votre avis, la valeur de la variable ?

Moi ça suffit, j’arrête !

Oubliant le mécanisme de fonctionnement de la psyché, l'individu s'aveugle sur la contamination qui s'opère entre un contenu psychique subjectif – la peur du noir – et un contenu objectif qui résonne par la seule présence d’une couleur de peau – qui n’est jamais noire en plus ! –, pour qualifier l’individu originaire de Côte d’Ivoire, du Kenya…. Dès lors, c'est la rémanence psychique profonde (sans lien avec l'objet) qui vient polluer le réel en créant un espace d'hallucination. Et, nous le constatons chaque jour, il se trouve des individus raisonnables pour perpétuer ce type de projections avec la plus parfaite bonne foi.
La projection va plus loin encore que nommer l’indicible du vocable « noir ». Elle lui attribue des qualités, celles de sa psyché bien entendu !
Ainsi, les africains se trouvent affublés de qualités psychiques qui sont celles que l'européen moyen ne peut/veut surtout pas assumer et qu'il refoule au fond des recoins obscurs de sa psyché. « Les noirs ont le rythme dans la peau ! », « Les noirs sont très intuitifs », mais aussi « Les noirs sont très violents et ils ont des rapports très suspects avec les femmes »,… il y a plus grivois encore… Chacun, ici, fera son glossaire des qualités spécifiques de la négritude !
La projection psychique de contenus personnels sur un élément extérieur permet de décharger la conscience de toute forme de responsabilité quant à ces contenus. Vous en déduisez ce que vous voulez !

De là à dire que nous ne voulons/pouvons pas avoir le rythme dans la peau, ni forniquer à l’aise... Alors on se demande où est le refoulé dans tout ça, chez l’Africain ou bien en Europe ?

Le problème du racisme ne trouvera pas de solution sérieuse tant que, dans sa conscience culturelle, dans ses mécanismes d’éducation, un groupe ethnique continuera de faire l'amalgame entre des contenus fantasmatiques de quelque nature qu'ils soient et un autre peuple ou un groupe ethnique.
De ce fait, des raisons d'éthique désormais évidentes doivent conduire à user de la plus grande prudence dans l'utilisation des termes Afrique « Noire », le « Noir », la négritude... Et puisque cette tendance est indécrottable et s’auto-justifie, c’est à nos enfants qu’ils faut transmettre le message… Mais si on les laisse faire, ils ne s’aperçoivent même pas qu’un de leur petit copain est « noir ». Ils l’appellent par son prénom !  

Il 'L Baz, Mauvezin le mardi 16 janvier 2001

Lierre & Coudrier Éditeur

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